Blessés, brûlés et meurtris : le calvaire des ouvriers dans les usines Tesla


J’entends des collègues dire tranquillement qu’ils souffrent, mais qu’ils ont trop peur de le signaler de crainte d’être étiqueté comme un geignard ou un mauvais ouvrier. 


Par Pavan Kulkarni – Le 10 juillet 2018 – Source The Dawn News

Tesla website

Une troisième enquête a été ouverte début juillet contre le constructeur automobile Tesla par la Division de la sécurité et de la santé au travail de Californie (OSHA dans son acronyme anglais), à la suite de la plainte d’un ouvrier de l’usine d’assemblage automobile de l’entreprise de Fremont. Les détails de la plainte ne seront divulgués par le service qu’après la fin de l’enquête.

L’enquête a été entamée quelques jours seulement après l’annonce, par le PDG de l’entreprise Elon Musk, qu’il lancerait une nouvelle ligne de production dans l’usine de Fremont.

Ces dernières années, l’usine Tesla de Fremont, qui emploie plus de 10 000 ouvriers, s’est avérée être un lieu de travail extrêmement dangereux, où les employés ont été « taillés en pièces par des machines, écrasés par des chariots élévateurs, brûlés dans des explosions électriques et aspergés de métal en fusion ».

En 2014, le taux de blessures liées au travail rapportées – c’est-à-dire des blessures exigeant un traitement médical au-delà des premiers soins – était de 15% plus élevé que le taux moyen dans l’industrie automobile. L’année suivante, lorsque le taux moyen de ces blessures dans l’industrie est passé de 7.3 à 6.7 pour 100 ouvriers, il a augmenté de 8.4% à 8.8% dans l’usine de Fremont, ce qui était plus élevé de 31% que la moyenne de l’industrie.

Les chiffres du taux de blessures graves – c’est-à-dire celles qui nécessitent des jours d’arrêt de travail ou un horaire de travail limité ou encore le transfert à un autre poste – brossent un tableau beaucoup plus sombre de la dangerosité du travail chez Tesla pour ses employés. Comme pour les blessures signalées, le taux de blessures graves a aussi diminué dans toute l’industrie en 2015. Dans le cas de l’usine de Tesla, ce taux de blessures graves a explosé pour se situer à 103% de la moyenne de l’industrie, selon un rapport de Work Safe, une organisation à but non lucratif spécialisée dans les questions de santé et de sécurité au travail.

Le rapport annuel 2018 du Conseil national pour la sécurité et la santé au travail, qui a identifié Tesla comme l’un des 12 lieux de travail les plus dangereux aux États-Unis, qui exposent leurs employés au risque de blessures physiques, a souligné que le taux de blessures signalées était plus élevé de 31% que la moyenne dans l’industrie en 2016, tandis que le taux de blessures graves était plus élevé de 83%. L’an dernier, 722 cas de blessures liées au travail ont été rapportées dans l’usine de Fremont, dont 600 étaient graves.

Alors que la moyenne dans l’industrie l’an dernier n’est pas encore disponible, le vice-président de Tesla pour l’environnement, la santé et la sécurité a affirmé sur son site internet, dans un article intitulé « Devenir la fabrique de l’automobile la plus sûre au monde », que les blessures enregistrables l’an dernier avaient diminué de 25% par rapport à l’année précédente.

« Il est prématuré de se fier aux données 2017 sur les blessures pour tirer une conclusion quelconque sur les tendances en matière de sécurité à l’usine, et cela pourrait conduire à des résultats erronés », a déclaré le rapport de Workspace, qui pointe de nombreuses irrégularités dans la manière dont les registres de blessures ont été tenus par l’entreprise.

Enquêtant sur la baisse du taux de blessures, Reveal  a découvert que « Tesla n’a pas signalé certaines de ses blessures graves dans les rapports prévus par la loi, rendant les chiffres de l’entreprise apparemment meilleurs qu’ils ne sont réellement ».

L’une des victimes dont la blessure subie au travail n’a pas été enregistrée était un ingénieur technicien à qui, sans lui avoir donné aucune instruction de sécurité spécifique, on a demandé d’enlever l’excédent de peinture dans un tuyau obstrué sous une cabine de peinture.

Son pied s’étant coincé dans la peinture, il a eu un accident qui a laissé « son visage coupé et enflé » et des coupures et des contusions au bras gauche et au coude avec des coupures et des contusions, selon la demande d’indemnisation qu’il a déposée après avoir été incapable de reprendre le travail. Cet incident n’a pas été enregistré pour les motifs douteux qu’il n’avait initialement reçu que des soins de premier secours.

Autre cas, celui de Tarik Logan. Chargé d’assembler les paquets de batteries Tesla avec un adhésif toxique, Logan en avait inhalé les émanations. Après que les premiers vertiges ont fait place à de graves maux de tête qui ne cessaient pas après une semaine, il a été confié à une clinique.

Selon le médecin – qui a prescrit des antalgiques puissants et lui a conseillé de ne pas travailler avec l’adhésif – Logan souffrait d’une « réaction aiguë à la colle automobile qui lui causait maux de tête, vertiges et un certain inconfort respiratoire ». Déclarant que l’employeur n’était pas d’accord avec l’évaluation du médecin, l’entreprise n’a pas inscrit l’incident au registre.

Les travailleurs de l’usine « n’ont pas reçu d’informations efficaces sur les dangers sur leurs postes de travail et les résultats des contrôles de l’air effectués », déclare l’un des procès-verbaux envoyés à Tesla par OSHA en janvier de cette année. Les responsables d’OSHA avaient réalisé une inspection de l’usine Tesla entre octobre 2016 et janvier 2017.

« Avant et pendant l’inspection, l’employeur n’a pas efficacement évalué les espaces de travail (…) pour déterminer les dangers chimiques présents ou susceptibles de l’être. » Les ouvriers n’ont pas non plus reçu une information sur le genre d’équipement de protection individuelle qu’ils peuvent porter pour se préserver. En fait, ils n’ont même pas été informés par l’employeur de « la présence de produits chimiques dangereux » à proximité de leurs postes de travail. Sur cinq chefs d’accusation, OSHA a proposé une amende de 400 dollars.

Dans la période entre 2012 et 2017, Tesla a été réprimandée par OSHA pour plus de 30 violations à la santé et à la sécurité, dont 10 infractions « graves », ce qui est « une catégorie pour les dangers sur le poste de travail qui pourraient provoquer un accident qui entraînerait très probablement la mort ou des blessures graves », a rapporté le San Francisco Chronicle.

Le plus grave d’entre eux était un incident en 2012 où trois ouvriers ont souffert de brûlures sévères après avoir été aspergés d’aluminium fondu dans un accident résultant de l’échec de l’entreprise à entretenir correctement une certaine machine – un échec pour lequel l’entreprise a dû payer une amende de 71 000 dollars.

Attirant l’attention sur les conditions de travail dangereuses dans l’usine, un employé de l’entreprise a écrit l’an dernier : « J’ai souvent l’impression de travailler pour une entreprise du futur dans des conditions de travail du passé. La plupart de mes plus de 5000 collègues travaillent bien plus de 40 heures par semaine, y compris des heures supplémentaires excessives. Le dur travail manuel que nous accomplissons pour que Tesla réussisse se fait à grands risques pour nos corps… Des blessures évitables arrivent souvent. »

Afin d’atteindre les objectifs de production, les ouvriers de l’usine sont soumis à une pression constante pour travailler plus vite. La nature du travail sur les machines de l’usine impliquant « trop de torsion et de rotation et de mouvements physiques supplémentaires », la pression constante sur les employés pour qu’ils travaillent plus vite rend les blessures inévitables, explique-t-il. Au milieu de 2016, six de ses collègues dans une équipe de huit personnes étaient absents au même moment pour cause d’accidents du travail.

« Le pire de tout, dit-il, j’entends des collègues dire tranquillement qu’ils souffrent, mais qu’ils ont trop peur de le signaler de crainte d’être étiqueté comme un geignard ou un mauvais ouvrier par la direction. » 

Tandis qu’elle a rejeté de nombreuses préoccupations relatives à la sécurité des ouvriers de cette usine d’assemblage comme une tentative de se syndiquer, les conditions de travail n’ont pas été sûres non plus dans d’autres projets de Tesla. En décembre de l’an dernier, dans le champ solaire de l’entreprise au Hampshire College, quatre employés ont été électrocutés par un courant de 13 000 volts alors qu’ils entraient dans un poste de commande sous tension pour afficher une image du transformateur à l’intérieur.

Les employés étaient équipés de « gants de protection électrique de classe 0 faits pour une tension nominale maximum de 1000 volts ». La formation à l’utilisation d’équipement électrique a été dispensée aux ouvriers par internet, mais ils n’étaient pas tenus de faire la démonstration de leur compétence après la formation afin d’être certifiés formés.

Près de deux mois après l’incident, en février de cette année, des responsables de l’OSHA ont découvert qu’aucun des ouvriers certifiés formés par l’entreprise « ne connaissait les distances d’approche minimum pour travailler près d’une source de 138 000 volts », selon le procès-verbal d’OSHA sur Tesla. Constatant des infractions à de multiples exigences en matière de sécurité au travail, OSHA a proposé une amende de 110 863 dollars – la plus forte amende liée à la sécurité au travail.

Traduit par Diane, vérifié par Wayan, relu par Cat pour le Saker francophone

Note du Saker francophone

La production de « la voiture la plus propre au monde » ne ressemble pas tout à fait aux superbes images du site de l'entreprise (https://www.tesla.com/fr_FR/careers). Les ouvriers de l'usine d'assemblage de Tesla ne bénéficient pas de « la protection de l'environnement ». Où l'on voit – mais qui s'en étonnerait ? – que l'écologie, dans sa version capitaliste, s'accommode fort bien de l'exploitation au nom de la recherche acharnée du profit.
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