Abandonner une civilisation alimentée par les combustibles fossiles est-ce l’abandon de la civilisation ?


Par Ugo Bardi – Le 27 juillet 2016 – Source Cassandra Legacy

Dans les années 1950, l’anthropologue italien Fosco Maraini (1912-2004) a eu la chance d’assister au choc culturel énorme que la société japonaise a connu, après la défaite lors de la Seconde Guerre mondiale. Il a décrit son expérience dans le livre Rencontre avec le Japon, publié en 1960. Nous pouvons nous attendre à passer par quelque chose de semblable dans le monde entier, quand nous éprouverons le choc culturel de devoir abandonner les combustibles fossiles.

Je vous écris cet article juste après avoir échangé dans les commentaires d’un blog. Vous savez comment ça se passe : l’argument principal est basé sur l’idée que « les énergies renouvelables ne seront jamais en mesure de remplacer les combustibles fossiles ». Les raisons sont toujours les mêmes : les énergies renouvelables sont intermittentes, les énergies renouvelables ne peuvent pas fournir des combustibles liquides, les énergies renouvelables ne peuvent pas faire voler des avions gros porteurs, les énergies renouvelables ne peuvent pas faire cela, les énergies renouvelables ne peuvent pas faire ceci. Et si nous essayons de passer aux énergies renouvelables, nous allons revenir à la barbarie.

À la base de cette position, il y a le refus total de faire face à tout changement, d’abandonner le paradigme du business as usual. Ceux qui sont habitués à ce scénario ne peuvent pas imaginer un monde différent. Donc il est inconcevable pour eux, que la fourniture d’énergie puisse varier dans le temps ; il est inconcevable qu’ils ne soient plus en mesure d’avoir leur voiture garée devant l’entrée de leur maison. Il est inconcevable qu’ils ne soient plus en mesure d’acheter des billets bon marché pour leurs vacances méritées à Hawaii.

Chaque fois que je lis ce genre d’échanges, je me rappelle le livre de Fosco Maraini Rencontre avec le Japon, publié en 1960. Maraini y raconte son expérience au Japon, avant et après la Seconde Guerre mondiale, et le choc culturel énorme que les Japonais ont connu après la défaite. Dans le livre, nous lisons une histoire inhabituelle pour nous, aujourd’hui : un Japon choqué, un Japon pauvre, une nation de gens qui cherchaient désespérément à s’adapter à un monde qui avait changé d’une façon qu’ils n’avaient jamais imaginée possible. Et peu importe combien ils pouvaient détester le nouveau monde, ils n’avaient pas le choix.

Un paragraphe du livre qui est toujours resté dans mon esprit parle d’un restaurant, quelque part dans la campagne japonaise, que Maraini décrit comme ceci (p 116 de la 1ère édition) :

… Une de ces tavernes locales monstrueuses, où tous les styles de l’histoire semblent avoir été distillés dans un précipité final totalement hideux. Sensible et discriminant comme les Japonais le sont quand ils se déplacent dans l’orbite de leur propre civilisation, ils deviennent barbares quand ils renoncent à leur passé et imitent les manières étrangères […] Renoncer à sa civilisation signifie renoncer à la civilisation.

… Le sol en béton nu a été enduit de boue coagulée. Quand les Japonais abandonnent le tatami, les nattes de paille sur lesquelles ils marchent pieds nus, ils se retrouvent avec un vide psychologique. Un sol qui n’est pas en tatami, n’est qu’une extension de la rue : la rue apportée dans la maison.

Et nous en sommes là : quand nous pensons à l’abandon des combustibles fossiles, nous nous retrouvons avec un vide psychologique. Abandonner la civilisation alimentée par les combustibles fossiles signifie l’abandon de la civilisation et un monde n’étant pas alimenté par des combustibles fossiles ne peut être que l’extension des âges barbares du passé. La barbarie s’invitant dans notre monde.

Mais peu importe combien certains d’entre nous détestent le nouveau monde dans lequel nous allons vivre, nous n’avons pas le choix. Je pense que nous allons vivre un choc culturel!

Ugo Bardi

Traduit par Hervé, vérifié par Wayan, relu par Catherine pour le Saker Francophone

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