Par Larry C Johnson – Le 22 août 2026 – Source Son of the new American revolution

Al Shara alias Al Jolani, un terroriste sunnite devenu président de la Syrie
Pendant un quart de siècle, les États-Unis ont raconté au monde, et à eux-mêmes, une histoire simple sur leur rôle au Moyen-Orient. Le 11 septembre 2001, ils ont été attaqués par des djihadistes sunnites, et ils ont répondu par une très longue guerre contre l’extrémisme islamique sunnite – contre al-Qaïda d’abord puis État islamique. Des milliers de milliards de dollars, deux invasions, un système de surveillance mondialisé, et une liste croissante d’organisations terroristes désignées ont tous été justifiés par cette menace. C’était une guerre déclarée, et elle était bien réelle sous sa forme publique.
Mais il y avait une autre stratégie cachée sous cette guerre publicisée, pointant dans la direction opposée. Poussée par une obsession primordiale envers l’Iran et le spectre d’un « croissant chiite », Washington a financé, armé et protégé à plusieurs reprises les mêmes mouvements djihadistes sunnites qu’elle prétendait combattre ; pour une bonne raison : ces mouvements tuaient des iraniens et des alliés de l’Iran. Les sunnites radicaux attaquaient l’Iran en permanence, et selon les calculs de Washington, c’était une bonne chose. Chaque fois que la guerre contre le terrorisme sunnite est entrée en collision avec la guerre contre l’Iran, la guerre contre l’Iran a pris le dessus. Ce qui signifie que la célèbre “Guerre mondiale contre le terrorisme” était, au niveau opérationnel, subordonnée à quelque chose que le public n’a jamais été invité à approuver : une guerre contre l’Iran menée, en partie, par l’intermédiaire des terroristes sunnites. Et cela n’était même pas vraiment nouveau. La même arme avait déjà été utilisée contre d’autres adversaires américains – les Soviétiques, puis la Russie post-soviétique – avant même que la guerre contre le terrorisme ne soit déclarée.
La guerre publicisée par Washington
La guerre déclarée n’a pas besoin d’être expliquée. Oussama ben Laden et al-Qaïda étaient l’ennemi déclaré ; puis, après 2014, État islamique a hérité du rôle. Les présidents américains des deux partis ont juré de vaincre le terrorisme islamique radical, de démanteler ses réseaux et de lui refuser un sanctuaire. Les moyens furent des invasions, des raids d’opérations spéciales, des campagnes de drones dans une demi-douzaine de pays et une liste d’organisations terroristes étrangères. Dans cette guerre, un djihadiste sunnite qui a attaqué des cibles américaines a été chassé jusqu’au bout du monde.
Le truc – la contradiction que je veux que vous compreniez – est ce qui est arrivé à un djihadiste sunnite dont les armes étaient pointées dans l’autre sens, vers l’Iran.
La redirection : choisir le camp sunnite
En 2007, avec la désintégration de l’Irak et la montée de l’Iran, l’administration Bush a fait un choix. Seymour Hersh l’a exposé dans le New Yorker sous un nom que les initiés eux-mêmes utilisaient : « la redirection ». Pour faire reculer l’Iran majoritairement chiite et ses alliés, les États-Unis, travaillant main dans la main avec l’Arabie saoudite, ont commencé à canaliser clandestinement leur soutien aux groupes sunnites radicaux – certains d’entre eux sympathiques ou liés à al-Qaïda – précisément parce qu’ils étaient les ennemis les plus engagés contre les chiites. Les vétérans de l’affaire Iran-Contra, dont plusieurs sont encore au gouvernement, ont reconnu leur ancienne manière de faire. L’ennemi de l’ennemi de l’Amérique était, une fois de plus, sur la feuille de paie de l’Amérique.
Ce n’était pas que paroles en l’air. Comme Hersh l’a rapporté l’année suivante, et comme d’anciens officiers du renseignement ayant une connaissance directe peuvent en témoigner, le président George W. Bush a signé une note présidentielle classifiée autorisant une escalade secrète majeure contre l’Iran – financée à hauteur de 400 millions de dollars et approuvée par les dirigeants du Congrès – axée sur un changement de régime et sur « travailler avec les groupes d’opposition et les financer ». Le président a autorisé le soutien aux lignes de faille ethniques et sectaires de l’Iran : les groupes arabes ahwazis et baloutches et d’autres organisations dissidentes. L’objectif déclaré était de déstabiliser les dirigeants religieux iraniens. Les moyens comprenaient des militants sunnites dont l’activité déterminante était de tuer des Iraniens.
Considérez la contradiction dans sa forme la plus pure. Au moment même où les États-Unis disaient à leurs citoyens que le djihadisme sunnite était une menace existentielle nécessitant la suspension des libertés ordinaires, son président signait de son nom un programme qui payait des militants sunnites pour mener la guerre à l’intérieur de l’Iran.
Joundallah : un groupe terroriste, soutenu pour son terrorisme
Aucun cas ne saisit mieux l’hypocrisie que Jundallah. Une formation islamiste sunnite baloutche située dans le sud-est de l’Iran qui a mené des attentats à la bombe et des embuscades contre le Corps des Gardiens de la Révolution islamique et des civils iraniens. L’ancien officier de la CIA, Robert Baer, l’avait identifié comme étant un bénéficiaire du soutien américain ; Vali Nasr du Council on Foreign Relations l’a décrit à Hersh comme une étant organisation vicieuse soupçonnée de liens avec al-Qaïda. ABC News a rapporté qu’elle avait été secrètement encouragée et conseillée par des responsables américains.
Lisez cela lentement. Washington a soutenu un groupe sunnite soupçonné de liens avec al-Qaïda — l’ennemi juré supposé de la guerre contre le terrorisme — parce que ce groupe assassinait des membres des Gardiens de la Révolution iraniens. Sa violence anti-chiite n’était pas quelque chose que Washington négligeait à contrecœur. C’était le cœur du problème. Et puis, en 2010, les États-Unis ont officiellement désigné Jundallah comme étant une Organisation terroriste étrangère. Le même gouvernement, au cours de la même décennie, a utilisé le groupe comme un instrument contre l’Iran et puis l’a placé sur la liste réservée aux ennemis de la civilisation. Ce n’est pas un paradoxe à expliquer. C’est une politique, mise à nu : l’étiquette de “terroriste” est appliquée ou retenue selon contre qui est dirigée l’attaque.
Le modèle était plus ancien que la guerre contre le terrorisme
Cette politique n’a pas été inventée pour la guerre contre l’Iran, ni même après le 11 septembre. Elle est vieille de plusieurs décennies.
Le modèle fut l’Afghanistan. Pendant l’opération Cyclone dans les années 1980, la CIA acheminait des milliards de dollars par l’intermédiaire des services de renseignement pakistanais vers les moudjahidines antisoviétiques, la plus grande part revenant aux commandants les plus radicaux. Cet effort a permis de construire des camps d’entraînement, d’acheminer des armes et de former un réseau djihadiste transnational – les “Arabes afghans” – d’où ont émergés al-Qaïda et les talibans. Il faut reconnaitre que l’argent américain est allé aux factions afghanes via le Pakistan, pas directement aux volontaires arabes qui sont devenus al-Qaïda, et ben Laden avait son propre financement. Mais l’écosystème fut une création américaine et saoudienne, et une fois mis en place, il ne s’est pas dissous. Il est parti à la recherche de la prochaine guerre.
Il en a trouvé deux, toujours contre des adversaires des États-Unis, et les deux avant la chute des tours jumelles. En Bosnie dans les années 1990, Washington et ses alliés ont facilité le flux d’armes et de moudjahidines étrangers vers la partie musulmane bosniaque luttant contre les Serbes. Et en Tchétchénie, la même infrastructure djihadiste a été réorientée contre la Russie post-soviétique. Les combattants étrangers qui ont transformé la résistance tchétchène d’une rébellion largement nationaliste en une campagne salafiste-djihadiste étaient dirigés par Ibn al-Khattab – un vétéran saoudien du djihad afghan – et financés par les pays du Golfe : l’argent de la famille Ben Laden et des organisations caritatives salafistes telles que la Benevolence International Foundation, qui finançait le djihad en Bosnie et en Tchétchénie et que l’administration Bush n’a fermé en tant que financier du terrorisme qu’après le 11 septembre. C’est l’invasion du Daghestan par al-Khattab et Shamil Basayev, en août 1999, qui a déclenché la Deuxième guerre en Tchétchénie.
Ici, le dossier exige de la précision, car la Tchétchénie est plus trouble que l’Afghanistan ou la Syrie. Le financement direct du djihad tchétchène était majoritairement de l’argent du Golfe et d’al-Qaïda, et non américain ; les allégations de paiements directs de la CIA aux combattants ne sont pas clairement documentées. Ce qui est documenté, c’est l’échafaudage politique américain autour de cette cause et la non-interférence volontaire de Washington contre un djihad visant son ancien rival de la Guerre froide. Le Comité américain pour la paix en Tchétchénie – fondé en 1999, logé à la Freedom House et partiellement financée par le gouvernement, présidé par l’ancien conseiller à la sécurité nationale Zbigniew Brzezinski et soutenu avec des néoconservateurs dont Richard Perle, Elliott Abrams, Frank Gaffney, William Kristol, Robert Kagan et James Woolsey – a défendu la cause séparatiste tchétchène, selon le récit de ses critiques, comme un levier pour affaiblir la Russie et ouvrir le Caucase qui est une région riche en ressources. Washington n’avait pas besoin de faire des chèques aux combattants. Il avait déjà construit le réseau en Afghanistan, et il a laissé ce réseau s’en prendre à la Russie pendant que son propre establishment de politique étrangère fournissait la légitimité à sa cause.
L’ironie amère est arrivée le 11 septembre 2001. Le même appareil djihadiste transnational que Washington avait cultivé contre les Soviétiques et toléré contre la Russie – les mêmes organisations caritatives, les mêmes vétérans afghans-arabes, les mêmes financiers du Golfe – se sont retournés contre les États-Unis eux-mêmes. La leçon que Washington aurait pu tirer était de démanteler l’instrument. Au lieu de cela, au cours des six années suivantes, lors de la redirection, elle a récupéré l’arme et l’a dirigée contre l’Iran. La guerre contre le terrorisme sunnite a été déclarée par l’establishment même qui avait passé deux décennies à utiliser ce djihad sunnite ; ce qui est la raison la plus profonde pour laquelle la contradiction a été intégrée dès le départ.
Syrie : la même contradiction à l’échelle industrielle
Là où l’initiative de Bush visait directement l’Iran, l’administration suivante a utilisé la même logique mais orientée vers le plus important allié arabe de l’Iran, la Syrie, et la contradiction a atteint un niveau d’absurdité totale.
À partir de 2012 environ, le président Obama a autorisé l’opération Timber Sycamore, décrite par le New York Times comme étant l’un des programmes d’armement et de formation de la CIA les plus coûteux depuis l’effort afghan : plus d’un milliard de dollars, cofinancés par l’Arabie saoudite, pour approvisionner les rebelles combattant Bachar al-Assad, un partenaire important de l’Iran qui laissait ouvert un corridor vers le Hezbollah. Des enquêtes menées par le Times, le Washington Post et Conflict Armament Research ont documenté ce qui suit : les armes ont atteint al-Nosra, la branche syrienne d’al-Qaïda, et État islamique, par le biais de marchés noirs, de défections et d’alliances sur le champ de bataille. La vérification était minime ; il n’y avait aucun moyen fiable de savoir où allaient et se trouvaient les armes et les mercenaires.
Tenez les deux politiques côte à côte. En Irak, les États-Unis bombardaient État islamique et le qualifiaient de menace terroriste la plus grave de l’époque. En Syrie, il versait des armes dans une insurrection dans laquelle ce même État islamique et la filiale d’al-Qaïda étaient les combattants les plus efficaces – parce que ce sont eux qui saignaient Assad, le Hezbollah et les Iraniens. La guerre contre le terrorisme et la guerre contre l’Iran étaient menées sur le même théâtre, au même moment, contre et par les mêmes djihadistes.
Et les propres services de renseignement de Washington ont clairement indiqué l’objectif anti-Iranien. Une note de la Defense Intelligence Agency d’août 2012, déclassifiée par un procès Judicial Watch, a enregistré que “l’Occident, les pays du Golfe et la Turquie soutiennent l’opposition” tandis que la Russie, la Chine et l’Iran soutiennent Assad – et a estimé qu’une “principauté salafiste” pourrait surgir dans l’est de la Syrie, ce qui était « exactement ce que veulent les puissances soutenant l’opposition, afin d’isoler le régime syrien ». Le mémo en donne la raison : Assad comme la « profondeur stratégique de l’expansion chiite (Irak et Iran) » sont les cibles. Un État djihadiste – la chose que la guerre contre le terrorisme était faite pour empêcher – a été jugé souhaitable par Washington car cela blesserait l’Iran. Le masque ne pouvait pas glisser plus bas.
Des fonctionnaires l’ont admis plus tard. Le vice-président Biden a déclaré à un auditoire de Harvard, en 2014, que les alliés de l’Amérique avaient versé des centaines de millions de dollars et de grandes quantités d’armes à quiconque combattrait Assad, et que les destinataires se sont avérés être al-Nosra, al-Qaïda et des djihadistes étrangers. Un courriel d’Hillary Clinton de 2014, publié par WikiLeaks, indiquait que les gouvernements de l’Arabie saoudite et du Qatar fournissaient un soutien financier et logistique clandestin à Etat Islamique et d’autres groupes sunnites radicaux. Ce n’étaient pas des accidents d’une guerre chaotique. C’était une stratégie se déroulant comme prévu.
Lorsque les deux guerres se sont heurtées, l’Iran a toujours perdu
La contradiction a finalement été résolue, encore et encore, dans le même sens. Partout où la violence d’un mouvement djihadiste sunnite a servi le projet anti-Iranien, la Guerre contre le terrorisme a cédé la place. État islamique a été autorisé à métastaser sur un terrain où il a isolé Assad et l’Iran, et la campagne contre lui n’a acquis une réelle urgence qu’une fois qu’il s’est retourné contre les Yézidis, a décapité quelques Américains et menacé Bagdad. La sélectivité était le message.
La preuve définitive est venue en décembre 2024. Une offensive éclair menée par Hayat Tahrir al-Sham a renversé Assad et coupé le pont terrestre iranien vers le Hezbollah – la colonne vertébrale de l’axe chiite que la redirection avait comme projet de briser. L’instrument de cette victoire fut, une fois de plus, une organisation djihadiste sunnite descendant directement d’al-Qaïda : HTS est issu d’al-Nusra, et son chef, Ahmed al-Sharaa, autrefois connu sous le nom d’Abu Mohammad al-Jolani, autrefois missionné pour construire la franchise syrienne d’al-Qaïda et longtemps la cible d’une prime américaine de 10 millions de dollars. La réponse de Washington au triomphe du mouvement qu’il avait passé deux décennies à jurer de détruire a été de l’embrasser. En juillet 2025, elle a révoqué la désignation d’organisation terroriste de HTS ; en novembre 2025, le Trésor et le Conseil de sécurité des Nations Unies ont rayé al-Sharaa de leurs listes de sanctions contre le terrorisme, et la prime sur sa tête a disparu, quelques jours avant qu’il ne soit reçu à Washington. Un ancien commandant d’al-Qaïda est donc devenu un partenaire du gouvernement parce que sa guerre avait finalement pris le bon chemin.
L’arc de Jundallah, joué à l’échelle nationale. L’ennemi déclaré est devenu l’allié à l’instant où il s’en est pris à l’Iran.
La guerre publique contre le terrorisme n’était pas entièrement une fiction ; les États-Unis ont véritablement chassé al-Qaïda, tué ben Laden et combattu État islamique là où il menaçait les intérêts américains. L’accusation ici n’est pas que la guerre était fausse, mais qu’elle était sélective et subordonnée : systématiquement arrêtée chaque fois que la violence djihadiste sunnite pointait vers l’Iran. Il s’agissait de programmes secrets distincts sous différents présidents – l’initiative de Bush contre l’Iran en 2007-08, l’Opération Timber Sycomore d’Obama contre Assad à partir de 2012 – liés par une continuité stratégique. Une grande partie de l’argent a été transférée indirectement, par l’Arabie saoudite et d’autres intermédiaires, ce qui explique à la fois comment le déni a été préservé et pourquoi l’expression brutale “les terroristes financés par les États-Unis” sous-estime et surestime à la fois : Washington a plus souvent activé, coordonné et armé que financé directement. L’administration Bush a nié des éléments du reportage de Hersh. Et les adversaires de l’Amérique amplifient cette histoire à leurs propres fins – raison d’y prêter attention, pas de la nier, puisque les principales preuves sont américaines: une conclusion signée, une note déclassifiée du Pentagone, les mots enregistrés d’un vice-président, les propres ordres de radiation du gouvernement.
La contradiction est toute la question, et elle n’a pas commencé avec le 11 septembre — elle est bien antérieure à la guerre qu’elle a ensuite subvertie. Pendant un quart de siècle avant la redirection, le même instrument avait déjà été forgé contre les Soviétiques puis utilisé contre la Russie post-soviétique et les Serbes ; l’establishment qui a déclaré la guerre au terrorisme sunnite en 2001 était le même qui avait passé deux décennies à utiliser ce djihad sunnite. Ensuite, une superpuissance a passé deux décennies supplémentaires et des milliers de milliards de dollars à proclamer une guerre contre l’extrémisme islamique sunnite tout en servant, partout où cet extrémisme désignait l’Iran, comme son parrain indispensable. Ce n’était pas de l’hypocrisie par accident, mais une hiérarchie d’obsessions, dans laquelle la fixation sur l’Iran — et avant lui, la Russie — dépassait tranquillement la guerre qu’elle annonçait. Les djihadistes ont mieux compris l’arrangement que le public américain : ils ont continué à attaquer les adversaires de l’Amérique, et Washington a continué à détourner le regard ou à payer la facture. C’est la véritable préhistoire de cette guerre de 2026. La cible a toujours été Téhéran. La guerre contre le terrorisme était l’histoire racontée en public ; la guerre contre l’Iran était celle qui était menée en arrière-plan, toujours prête à utiliser les terroristes pour la mener.
Larry C Johnson
Traduit par Wayan, relu par Hervé, pour le Saker Francophone.