Le nerf de la guerre est coupé


Par Alastair Crooke – Le 26 juillet 2026 – Source Conflicts Forum

Trump a ordonné à l’armée américaine de ne pas mener de nouvelles frappes contre l’Iran vendredi soir, malgré sa récente menace d’une “attaque massive ouvrant les portes de l’enfer” contre l’Iran.

Les États-Unis ont demandé un nouveau cessez-le-feu temporaire avec l’Iran et cherchent à revenir au précédent mémorandum d’entente qui s’est effondré, avec des discussions pour inclure le Yémen, et Trump cherchant à inviter AnsarAllah à participer aux négociations.

De toute évidence, Trump est en colère et craint que la guerre ne consume sa présidence (et son héritage). L’Iran a rejeté de manière exhaustive toute offre de négociation tout au long de la semaine dernière et a confirmé qu’il n’entamerait en aucun cas de nouvelles négociations. En termes simples, pourquoi l’Iran consentirait-il à donner aux États-Unis le temps de se regrouper et de se réarmer avant de lancer une autre série de frappes contre l’Iran alors que les États-Unis « s’enfuient« .

Un retour au protocole d’entente dont Trump a à plusieurs reprises écorché la crédibilité ? Peu probable.

Will Schryver note que des rumeurs circulent selon lesquelles le Pentagone fait pression sur Trump pour qu’il arrête sa guerre contre l’Iran parce que les États-Unis ont presque épuisé leurs stocks d’intercepteurs de défense aérienne et de missiles de frappe à distance. Les principaux collaborateurs du président sont également inquiets de la perspective d’une guerre qui s’étendrait à tout le Moyen-Orient, de l’aliénation des principaux alliés du Golfe vulnérables à de nouvelles attaques iraniennes et de la crise énergétique à venir. « Peu ou personne dans le cercle restreint de M. Trump pensent que le plan d’escalade était sage, ont déclaré les deux personnes informées », rapporte le New York Times.

Il semble également que les magouilles sur la situation exacte de l’approvisionnement en carburant aux États-Unis aient pu jouer un rôle dans cette marche arrière de Trump. Larry Johnson rapporte que :

« [Un] mémoire préparé par Karl Miller étudie comment les opérations secrètes d’achat et d’exportation de carburant de l’armée américaine épuisent les réserves de diesel et de carburéacteur du pays, en particulier pendant une période où les stocks nationaux sont déjà extrêmement bas ».

En gros, Miller dit que :

“une grande partie de ces exportations de carburant (secrètes) est acheminée par des canaux opaques, tels que le hub de transbordement de Rotterdam, où l’allocation finale militaire ou étrangère n’est pas publiquement diffusée, laissant l’économie américaine exposée à des risques de pénurie – tandis que les opérations militaires et étrangères – “notamment Israël” – bénéficient d’un accès prioritaire”.

Ce rapport de Miller semble lié à la manipulation par les autorités américaines des indices de référence pétroliers, manipulation destinée à convaincre les marchés qu’il n’y a aucun danger de pénurie de carburant découlant de la libération d’urgence en cours des SPR (Réserves stratégiques de pétrole) de 172 millions de barils qui a été initiée pour contrer les chocs d’approvisionnement du conflit avec l’Iran.

Alors que le plancher de sécurité statuaire est de 250 millions de barils (le niveau actuel est d’environ 300), néanmoins, le récit est promu selon lequel le retrait peut aller encore plus bas (à 70 mbj / j). Mais le peut-il vraiment ? Quel est le niveau minimum auquel les réserves stratégiques de pétrole peuvent aller ? C’est plus compliqué qu’une seule grosse cuve de brut qui a un niveau spécifique. Les SPR sont composées de nombreuses cavernes qui contiennent différents types de pétrole brut, sont aspirées à des taux différents, certaines cavernes risquant de s’effondrer si elles sont trop drainées. Bref, personne ne sait vraiment quel est le véritable point bas. Tout est conjecture.

Avec l’échec de l’assaut militaire de Trump, la seule voie de retour aux négociations serait d’offrir de véritables concessions. Mais même si Trump faisait cela, serait-il cru ? Et l’état mental de Trump peut-il supporter une telle humiliation implicite ?

Le principal obstacle sur le chemin du retour aux négociations avec l’Iran est que lui et son entourage ne comprennent rien à l’Iran.

Ils veulent croire qu’ils ont affaire à une direction intransigeante et extrémiste mais que le peuple iranien dans son ensemble aspire à sortir de ce conflit.

C’est faux ; c’est l’inverse. C’est le leadership qui est pragmatique, et c’est « la rue » qui est globalement plus intransigeante et exige vengeance. Et exige de savoir pourquoi il devrait y avoir des négociations.

Là encore, l’équipe Trump et ses pom-pom girls de Fox News ont glissé de la vision américaine d’elle-même en tant que nation rédemptrice vers une « caractérisation manichéenne radicale d’elle-même« , écrit le professeur Vlahos, dans laquelle :

Les « bonnes nouvelles » américaines ont été remplacées par le spectre toujours présent du mal et de la menace de la force. Les mots sacré, liberté et démocratie, tout en étant encore scandés, sont devenus un mantra creux. L ‘ »évangile » américain ne prêche plus la rédemption et l’expiation ; il s’intéresse maintenant à s’imposer et à punir. Cette volte-face est arrivée d’un coup, le 11 septembre et avec Guantanamo”.

Le problème se concentre ensuite sur l’attitude. Comment est-il possible de négocier ou de parler à l’incarnation du mal (comme Trump qualifie les Iraniens) ? Ce n’est pas possible, bien sûr. C’était le but de tancer les ennemis en des termes aussi sombres, mais cela empêche une véritable médiation. Cela exclut une solution qui peut être considérée comme l’accession au pouvoir de “l’une des personnes les plus diaboliques de l’histoire”, à la tête d’une “bande de voyous assoiffés de sang”. Il gâche sa politique en cherchant la domination plutôt que « comprendre l’altérité« .

L’Occident présente une façon de penser particulière qu’il considère comme représentant l’essence de ce qui est humain. Ce mode de pensée (souvent appelé apollonien) est lié au patriarcat, à la loi et à la pensée laïque, rationnelle, mécaniste et verticale de haut en bas. Il offre peu de place pour « l’entre-deux« . Les choses sont soit « A », soit « non-A ».

Cependant, une autre sphère (souvent appelée dionysiaque) voit une dualité énergétique à la fois dans la nature et dans l’humain — homme et femme ; ordre et transgression exubérante ; rectitude et dégénérescence. Ils forment les pôles de la conscience qui coexistent en nous et qui se co-constituent mutuellement. (Logos dionysiaque peut être considéré peut-être comme l’ombre, ou même la révolte contre Apollon).

Et puis il y a Perséphone (le dessous de « l’ombre » dionysiaque) exprimant l’existence féminine chtonienne. Ici, il n’y a pas de pôle masculin, mais seulement une déesse rayonnant la Terre et le principe féminin de la reproduction, le processus de croissance et de soin, et de la connaissance du monde souterrain (appelé intuition) — symbolisant la Vie cyclique d’Aphrodite, la décadence, la mort et le renouvellement ultime.

Cependant, la conscience exprime principalement la qualité humaine à partir d’une orientation particulière. Néanmoins, toutes les civilisations tirent de la pleine diversité de ces composantes une conscience qui, d’une manière ou d’une autre, répond à une civilisation particulière.

Penser dans une culture, c’est penser d’une manière ; cependant, appartenir à une culture différente, à un groupe ethnique différent, à une religion différente – signifie que la pensée sera différente. Pourtant, nous restons tous humains.

Ainsi, l’orgueil impérial de Trump commence à faire face au fait qu’il lui sera difficile – voire impossible – de trouver une solution au Moyen-Orient, car voir le monde du point de vue purement apollinien est essentiellement masculin et exclusiviste et ne comprend pas « l’altérité » ; mais repose plutôt sur un privilège exceptionnel. Il ne reconnaît tout simplement pas – et ne peut pas reconnaître – une pluralité d’esprits.

Les États-Unis ont perdu la guerre. En adoptant un langage manichéen aussi intransigeant, Trump s’est effectivement séparé de toute solution diplomatique potentielle. En élargissant la guerre (Liban, Yémen, Syrie et Irak), il a gravement compliqué toutes les pistes diplomatiques. Tous les éléments sont interdépendants, mais ils ont également des programmes distincts. Ainsi, une solution implique une matrice complexe de problèmes, plutôt qu’un différend binaire entre les États-Unis et l’Iran seuls. Les États-Unis devront finalement capituler, avec pour résultat que l’Iran deviendra une puissance régionale (renforçant la Russie et la Chine), tandis que la région se réconciliera lentement avec cette nouvelle réalité ouest-asiatique.

Alastair Crooke

Traduit par Wayan, relu par Hervé, pour le Saker Francophone.

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