La science progresse grâce aux changements de paradigmes
Par Peter Turchin − Le 11 février 2026 − Source Cliodynamica

L’une des controverses les plus anciennes en matière d’évolution concerne ce qui était initialement appelé « sélection de groupe », mais qui, pour les raisons que j’explique ci-dessous, serait mieux désigné sous le nom de « sélection multi-niveaux » (SMN).
À l’origine, la sélection de groupe désignait l’idée que la sélection naturelle peut agir sur des groupes (par opposition aux individus ou aux gènes). Elle était utilisée pour expliquer comment l’évolution pouvait favoriser des traits qui profitent au groupe, même au détriment des individus. Une question particulièrement importante était de comprendre l’évolution de la coopération. Les premières formulations (notamment celles de V.C. Wynne-Edwards) étaient assez naïves dans la mesure où elles postulaient simplement l’avantage de la coopération pour un groupe (voire pour l’espèce entière) sans tenir compte du fait qu’il était dans l’intérêt personnel des individus de « profiter du système », c’est-à-dire de bénéficier des fruits de la coopération sans en payer le coût.
Puis, en 1964, W.D. Hamilton a proposé l’idée de la fitness inclusive (également connue sous le nom de sélection kin), qui semblait mieux expliquer la plupart des exemples observés de coopération dans le monde animal, en particulier chez les insectes sociaux. Dans les années 1970, la première notion de « sélection de groupe naïve » était complètement discréditée. Un livre populaire influent dans ce changement d’opinion scientifique a été The Selfish Gene (Le gène égoïste) de Richard Dawkins. Il s’agissait d’un véritable changement de paradigme, qui est rapidement devenu une nouvelle orthodoxie.
Mais il est courant en science que les paradigmes se remplacent les uns les autres. À la fin du XXe siècle, lorsque j’ai commencé à m’intéresser à ce domaine, le dogme anti-sélection de groupe a commencé à s’effriter. Plus important encore, le débat s’est déplacé vers la théorie de la sélection à plusieurs niveaux (SMN), qui reconnaît que la sélection peut opérer simultanément à plusieurs niveaux organisationnels (gènes, individus, groupes).
Aujourd’hui, selon moi, la majorité des scientifiques évolutionnistes considèrent la SMN soit comme un cadre productif et courant (et non marginal, avec une réelle valeur explicative), soit comme conceptuellement valable, mais sans importance, car la sélection par parenté fait tout le travail. Seule une minorité s’accroche encore au paradigme anti-sélection de groupe qui était devenu dominant dans les années 1970.
La SMN est particulièrement utile pour comprendre les grandes transitions évolutives. Si l’on y réfléchit bien, les entités biologiques, à l’exception des plus simples, sont toutes à plusieurs niveaux. Les cellules eucaryotes, telles que celles qui composent notre corps, ont évolué à partir d’une combinaison de cellules plus simples, semblables à des bactéries. Les cellules sont combinées en organes, et les organes sont combinés en organismes. Les sociétés sont composées de nombreux organismes.
Même l’idée d’une évolution centrée sur les gènes n’a pas beaucoup de sens, car les gènes sont combinés dans des chromosomes, et les chromosomes sont combinés dans des génomes. Voici une diapositive (en tête d’article) que j’ai utilisée dans mes cours sur l’évolution de la coopération (quand j’enseignais encore).
La dernière attaque majeure contre la théorie SMN, à ma connaissance, a été l’article de Steven Pinker publié en 2012, The False Allure of Group Selection (Le faux attrait de la sélection de groupe). Depuis lors, le débat sur la sélection à plusieurs niveaux a évolué en faveur des partisans de cette théorie. Par exemple, en 2016, Peter Richerson et ses collègues ont publié un article programmatique sur l’application de la SMN à l’évolution culturelle. Cet article a suscité diverses réactions, certaines favorables (dont la mienne), d’autres moins. Mais ce qui est curieux, c’est que les détracteurs irréconciliables de la sélection de groupe culturelle, Dawkins et Pinker, ont refusé de contribuer aux réponses, même s’ils y avaient été invités. Le développement le plus récent est un ouvrage universitaire sur la SMN (actuellement en cours de rédaction) édité par l’un des partisans les plus constants de cette théorie, David Sloan Wilson.
J’ai rédigé un chapitre pour cet ouvrage, dans lequel j’affirme que les entités politiques — organisations humaines politiquement indépendantes, dont l’échelle et la complexité vont des villages néolithiques autonomes aux chefferies, États et empires — constituent un niveau légitime d’action pour l’évolution.

Frontispice du Léviathan de Thomas Hobbes représentant l’État comme un organisme Source
En effet, les États modernes ressemblent beaucoup à des organismes, mais c’est un sujet qui mérite un autre article.
Ce qui importe, c’est que nous sommes clairement dans une nouvelle phase de changement de paradigme, et c’est une bonne chose.
Peter Turchin
Traduit par Hervé, relu par Wayan, pour le Saker Francophone