Le théâtre Kabuki de Trump en Ukraine. Rien de substantiel n’a été résolu


Par Alastair Crooke  − Le 12 février 2026 – Source Conflicts Forum

Mais ce n’est pas le problème (que rien ne soit résolu). C’est au contraire bien pratique. Car cela ouvre plutôt la possibilité de faire de bonnes « affaires« , des accords avec les « parties prenantes » à partager et des milliards de profits potentiels. C’est le modèle transactionnel géopolitique de Trump : les affaires remplacent la négociation traditionnelle (du moins tant que l’argent circule) ; l’argent mène la politique.

Trump, Witkoff et Kushner ont l’air convaincus qu’ils peuvent construire un système de récompense financière pour les détenteurs de dette occidentale, les investisseurs et les politiciens (et l’entourage de Zelensky, dans le cas de l’Ukraine) qui ont réussi à « s’accaparer les récompenses financières de la guerre sans trop d’effusion de sang« .

Une fois les paiements répartis – du point de vue de Trump/Witkoff – les “questions territoriales, les garanties de sécurité, le statut d’adhésion à l’UE et la position de l’OTAN sont des détails qu’on verra plus tard, une fois que le système de rétribution complet sera organisé. Autrement dit, ils se concentrent sur les choses qui comptent vraiment, l’argent”.

Avec une telle vision du monde, les négociations entre les États-Unis et la Russie sont poursuivies par deux « gourous » de l’immobilier new-yorkais (Witkoff et Kushner), ainsi que Josh Gruenbaum, qui a également été nommé secrétaire du « Conseil de paix à Gaza » de Trump. L’expérience professionnelle antérieure de Gruenbaum s’est faite avec le fonds KKR, qui, bien que n’étant pas strictement un « fonds vautour« , est spécialisé dans l’investissement agressif des dettes en détresse.

Où sont les professionnels expérimentés du service extérieur russe dans ces négociations ? Ils sont visiblement absents. Le ministre des Affaires étrangères Lavrov n’est pas présent.

Pourquoi ? Parce que l’hypothèse Trump/Witkoff est que le conflit ukrainien peut être « résolu par un système où la possibilité d’en tirer des avantages financiers se poursuit. C’est-à-dire que ceux qui ont bénéficié financièrement de la guerre en Ukraine – les « parties prenantes » – continuent de bénéficier de ces avantages financiers. Plus cyniquement, « Le Programme de prospérité pour soutenir la reconstruction de l’Ukraine » est un langage commun au Sénat américain et à l’UE permettant de conserver un mécanisme financier à exploiter à des fins personnelles« .

Essentiellement, il s’agit de l’expérience immobilière Trump/New York projetée sur un conflit réel dans lequel le « sang » représente généralement la véritable monnaie investie. Cette approche souligne la dégradation de l’Occident vers un nihilisme qui considère les sacrifices consentis par les hommes et les femmes pour soutenir leur pays comme une bagatelle.

Regardez l’équipe Witkoff – d’une part, il y a Blackrock et son PDG Larry Fink, qui sont mandatés par Witkoff pour lever les fonds de reconstruction pour l’Ukraine. Larry Fink est également en liaison étroite avec l’équipe Witkoff pour déterminer les « opportunités » potentielles de reconstruction (mais n’est pas directement impliqué dans les pourparlers de Moscou avec le président Poutine).

Ensuite, il y a les Rothschild qui sont les principaux conseillers du ministère des Finances de Kiev et qui sont chargés de gérer l’énorme dette obligataire ukrainienne de plus de 216 milliards de dollars – c’est-à-dire que les Rothschild sont chargés de négocier avec les créanciers obligataires et de gérer leurs créances avec Kiev. Il existe également des créanciers souverains qui ont garanti des prêts à l’Ukraine auprès d’institutions financières, telles que le FMI et la Banque mondiale. L’UE à elle seule a garanti 193 milliards d’euros.

Ces « parties prenantes » selon le cadre de Witkoff – les créanciers de l’Ukraine, les intérêts de Blackrock et peut-être de KKR – ont toutes les chances de réussir à tirer profit de la reconstruction, dans le cas d’un règlement politique convenu entre les États-Unis et Moscou. “En février 2026, les obligations souveraines ukrainiennes en dollars se négociaient entre 60 et 76 cents sur la fourchette du dollar, reflétant une sensibilité intense du marché aux propositions de paix potentielles. Les prix se sont considérablement redressés par rapport aux creux de la fourchette de 19 à 20 cents observés fin 2024 et début 2025 car l’élan diplomatique se renforce”.

Les Rothschild peuvent, ou non, avoir un intérêt direct dans la dette ukrainienne, mais en tant que « firme« , ils ont une histoire au gout amer dans leurs relations avec le président Poutine à cause de ce qui est arrivé à Ioukos. Cette dernière était la plus grande entreprise pétrolière et gazière de Russie dans les années 1990.

En 2003, Mikhaïl Khodorkovski, alors à la tête du géant pétrolier russe Ioukos, avait nommé Lord Jacob Rothschild “garant” ou “protecteur” de sa participation majoritaire dans l’entreprise. Le transfert du contrôle de Ioukos (qui comprenait une grande partie des ressources pétrolières et gazières de la Russie) à Lord Rothschild a été déclenché automatiquement en 2003 par l’arrestation de Khodorkovski par les autorités russes. L’intention était de mettre ces ressources hors de portée du président Poutine. Cependant, Ioukos a ensuite été nationalisé et anéanti par des impositions fiscales qui ont effectivement vidé ses actifs de toute valeur.

Sur le nouveau volet « argent » du « bilan » de Witkoff, l’UE et les États-Unis proposent un fonds de reconstruction post-règlement de 800 milliards de dollars pour les dommages de guerre en Ukraine. Toutes les parties prenantes identifiées par Witkoff ont intérêt à obtenir une part de ce gâteau. Zelensky a besoin d’une part à partager à ses propres « parties prenantes » et l’UE fait la queue pour que ses sous-traitants de la défense réclament également leur part de ces 800 milliards de dollars.

Et du côté russe, il y a Kirill Dmitriev, le responsable du Fonds national de richesse russe formé à Wall Street, qui a lancé des efforts pour offrir des opportunités d’investissement aux États-Unis dans le cadre de la stratégie visant à rétablir les liens économiques et à favoriser les négociations. Il s’agit notamment de projets conjoints sur les terres rares et le développement de l’Arctique.

Du point de vue de Moscou, et avec la compréhension claire de Moscou de la psyché mercantiliste et transactionnelle de Trump, peut-être que Washington a été poussé par ces opportunités de « deal » à parler avec la Russie (après une longue période de rupture des communications) et alors que le dirigeant américain est inconstant et capricieux, l’engagement avec Witkoff et Kushner a peut-être été considéré comme une meilleure garantie d’obtenir un accord.

Cependant, cette méthodologie « business first » présente un défaut majeur : les « négociations » avec l’équipe Witkoff ne fonctionnent pas. Les choses évoluent dans la mauvaise direction, comme l’a souligné en termes francs le ministre des Affaires étrangères Lavrov dans deux entretiens récents (la semaine dernière avec Rick Sanchez sur Russia Today, et mardi avec la chaîne de télévision russe NTV).

Le ministre des affaires étrangères Lavrov a souligné que les accords conclus à Anchorage sont bloqués et font marche arrière, « allant dans la mauvaise direction« , a averti Lavrov. Non seulement les relations se refroidissent, mais les actions asymétriques se multiplient et le risque d’escalade augmente, a suggéré Lavrov.

Alors que se passe-t-il ?

Premièrement, l’approche sous-jacente de Trump à sa « stratégie commerciale » repose sur plusieurs paramètres distincts, le principal étant la culture de négociation centrée sur un « système de récompenses financières« . Cette approche ignore la réalité. La question des relations entre la Russie et l’Ukraine (et les États-Unis) n’est pas centrée sur le partage théorique d’un gâteau de reconstruction d’un milliard de dollars.

Le point crucial est plutôt l’impératif de parvenir à un accord sur l’endroit exact où la frontière avec la sphère d’intérêt de l’OTAN devrait être limitée. Et par extension, là où s’étend la frontière de la Russie et de l’Asie centrale.

Mais les choses évoluent dans la direction opposée : la frustration de Lavrov est très évidente dans ces entretiens. Trump se concentre de plus en plus sur la domination américaine (tirée en grande partie par le dollar américain et la crise de la dette).

L’accent mis par Trump sur la domination par la dette est en contradiction diamétrale avec une multipolarité de pouvoirs basée sur le respect des intérêts de sécurité nationale de chacun.

Cela conduit au deuxième paramètre qui est simplement que les conflits et les guerres ne sont pas tous susceptibles de profits monétaires. Il y a aussi une « histoire » et des vies sacrifiées. Seule une résolution qui englobe une compréhension du contexte complet qui a donné naissance au conflit est susceptible de réussir.

Et ce sont ces causes profondes du conflit qui sont exclues de la pensée de Witkoff.

De plus, la culture héritée des intérêts bancaires et financiers européens et américains fournit la prédisposition à préserver le statu quo ukrainien.

L’approche « prendre soin des parties prenantes » revient alors automatiquement à rechercher le maintien des structures de pouvoir et d’autorité existantes à Kiev, sans lesquelles la valeur monétaire des obligations ukrainiennes, dont beaucoup sont détenues par les gouvernements européens, tombera à zéro.

L’analyste de marché Alex Krainer a déclaré queles pays européens, y compris le Royaume-Uni, se trouvent dans une situation budgétaire catastrophique, en partie parce qu’ils ont prêté (ou garanti) des centaines de milliards à l’Ukraine qui risquent de devenir des “créances douteuses””.

Moscou a été très clair sur le fait qu’il devait y avoir une transformation du leadership en Ukraine pour que toute coexistence stable entre la Russie et Kiev soit viable. Pour Moscou, la poursuite de la culture d’hostilité radicale du régime Zelensky serait considérée comme la certitude de faire face à un avenir d’épisodes réguliers de conflits répétés car l’Ukraine sera périodiquement réarmée et regroupée par les États européens.

Cependant, tout changement envisagé du leadership ukrainien tirerait le tapis sous le « système de récompense financière » soigneusement organisé par Witkoff. Une issue au conflit provoquée par des faits militaires sur le terrain conduisant à une transformation de la culture à Kiev serait un anathème pour les profits des parties prenantes.

Ces « parties prenantes » sont donc unies pour s’opposer à une telle éventualité. Le plan Witkoff alimente donc efficacement leur opposition à tout changement du statu quo.

Il n’est alors pas surprenant que le ministre des Affaires étrangères Lavrov signale un recul des négociations avec Witkoff. Elles ne fonctionnent pas. Elles éloignent la Russie de ses impératifs de sécurité. Elles obligent donc à poursuivre la guerre contre la Russie.

Alastair Crooke

Traduit par Wayan, relu par Hervé, pour le Saker Francophone.

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