Par Alastair Crooke – Le 21 janvier 2026 – Conflicts Forum
Lundi, lorsqu’on lui a demandé si les États-Unis utiliseraient la force pour s’emparer du Groenland, le président Trump a répondu “pas de commentaire”. Il a déjà promis de prendre la plus grande île du monde “de la manière la plus douce [par achat] ou de la manière la plus forte [par la force]”.
Bien que l’idée semble avoir surgi « tout à coup« , John Bolton, l’ancien conseiller à la sécurité nationale de Trump, raconte que c’est Ron Lauder, un milliardaire juif new-Yorkais de 81 ans et héritier de la fortune d’Estée Lauder, qui a semé pour la première fois la graine de la propriété américaine sur le Groenland dans l’esprit du président en 2018, lors de son premier mandat. Trump a tenté en vain d’acheter le Groenland en 2019, lors de son premier mandat. Le président Harry Truman avait également proposé de l’acheter pour 100 millions de dollars or en 1946, mais cela a été refusé.
Historiquement, note The Telegraph, “les États-Unis ont été opposés à la conquête de terres, mais pas à l’acquisition de territoires avec de l’argent. Lors de l’achat de la Louisiane en 1803, ils ont acheté d’énormes quantités de terres à la France pour l’équivalent d’environ 430 millions de dollars actuels. L’achat de l’Alaska en 1867 a vu les États-Unis payer à la Russie l’équivalent actuel de 160 millions de dollars pour ce qui est devenu le 49e État. Ils ont acheté les îles Vierges américaines au Danemark en 1917 pour des pièces d’or d’une valeur de plus de 600 millions de dollars actuels”.
Wolfgang Munchau, un commentateur européen chevronné, a déclaré ”des responsables européens consternés décrivent la précipitation de Trump à annexer le territoire souverain danois comme « dingue » et « fou », se demandant s’il s’est enfermé dans un “mode guerrier” après son aventure au Venezuela et disant qu’il mérite les représailles les plus sévères de la part de l’Europe pour ce que beaucoup considèrent comme une attaque claire et non provoquée contre des alliés de l’autre côté de l’Atlantique”.
Un responsable bruxellois a suggéré que l’Amérique ne peut plus être considérée comme un partenaire commercial fiable et que les États-Unis ont tellement évolué sous Trump que cette métamorphose devrait être considérée comme permanente.
Les sondages indiquent que le soutien européen à l’Amérique s’est évaporé : un nouveau sondage publié en Allemagne montre que moins de 17% des Européens font désormais confiance à l’Amérique.
Michael McNair soutient cependant que ce n’est pas Lauder qui a provoqué cette frénésie pour le Groenland, mais plutôt le sous-secrétaire à la Défense pour la politique, Elbridge Colby, qui a en fait exposé sa vision de cette manœuvre dans son livre de 2021, The Strategy of Denial : American Defence in an Age of Great Power Conflict.
L’affirmation fondamentale de Colby est que la stratégie américaine du 21e siècle devrait viser à empêcher la Chine d’atteindre l’hégémonie régionale sur l’Asie. Le reste du cadre de Colby découle de cette proposition simple. Sécuriser l’hémisphère occidental, soutient McNair, correspond à ce cadre : Sécuriser la base d’attache n’est pas se retirer de l’Asie ; C’est une condition préalable au maintien de la projection de puissance dans l’Indo-Pacifique. “Vous ne pouvez pas mener une guerre dans le Pacifique occidental si des acteurs hostiles contrôlent vos côtes méridionales”.
“La focalisation sur l’hémisphère occidental ne veut pas dire que l’Amérique se retire dans son coin. Elle sécurise la base de ses opérations. Vous ne pouvez pas projeter de puissance dans l’Indo-Pacifique si des acteurs hostiles contrôlent les voies de navigation du Golfe, votre accès au canal ou les chaînes d’approvisionnement critiques de votre propre hémisphère. Réaffirmer la doctrine Monroe permet la stratégie asiatique. Elle ne le remplace pas”.
Cela n’a clairement pas beaucoup de sens. La Chine ou la Russie ne menacent pas le Groenland et les États-Unis hébergent déjà une importante base radar d’alerte précoce antimissile balistique à la Base spatiale de Pituffik au Groenland, qui héberge le 12e Escadron d’alerte spatiale de la Force spatiale américaine. Quel autre avantage les États-Unis gagneraient-ils en « possédant » carrément le Groenland alors qu’ils sont déjà autorisés à y héberger leurs énormes radars de missiles d’alerte précoce ?
Il est clair qu’il n’y a vraiment aucune exigence de défense immédiate et urgente qui oblige les États-Unis à annexer le Groenland. Cela dit, à l’approche des Midterms et Trump craignant que s’il perdait la Maison Blanche, il pourrait être “fini, fini, fini” (ce sont ses propres mots), il pourrait y avoir une opportunité politique alternative.
Trump pense que son coup de main pour s’emparer du président Maduro a bien joué en sa faveur. Il aurait déclaré à sa base qu’il souhaitait des victoires politiques « exceptionnelles » avant les élections de mi-mandat.
« Si Trump obtenait un achat du Groenland, il obtiendrait presque certainement une place dans l’histoire américaine et mondiale … le Groenland s’étend sur environ 2,17 millions de kilomètres carrés, ce qui le rend comparable en taille à l’ensemble de l’achat de la Louisiane en 1803 et plus grand que l’achat de l’Alaska en 1867. Pliez cette masse continentale dans les États-Unis d’aujourd’hui et la superficie totale de l’Amérique dépasserait le Canada, plaçant les États-Unis juste derrière la Russie en termes de taille territoriale. Dans un système où la taille, les ressources et la profondeur stratégique importent toujours, un tel changement serait lu dans le monde entier comme une affirmation durable de la portée américaine« , note un commentateur.
Ça serait probablement le cas.
Cependant Munchau remarque :
« [Que] les Européens viennent de se réveiller, et cette fois ils sont vraiment en colère, réclamant de publier des communiqués de presse pour condamner Trump. J’entends des commentateurs exhorter l’UE à déployer l’Instrument anti-coercition, un dispositif juridique entré en vigueur il y a deux ans, pour contrer la pression économique des adversaires. Ils insistent sur le fait que l’UE est plus forte qu’elle ne le pense. C’est le plus grand marché unique et union douanière du monde, n’est-ce pas ? Et ils se considèrent comme étant une superpuissance suivant les règles ».
Au cours du week-end, Trump a annoncé des droits de douane supplémentaires de 10% à partir du 1er février, passant à 25% à partir du 1er juin, pour huit pays européens résistant aux efforts américains pour acquérir le Groenland. L’UE prépare pour 93 milliards d’euros de droits de douane en rétorsion pour donner à l’Europe sa puissance de feu. Le Président Macron exhorte fermement l’UE à activer l’instrument anti-coercition de l’UE.
Les responsables européens discutent également « discrètement » de « possibilités délicates« , notamment la suppression des bases étasuniennes en Europe, qui permettent aux États-Unis de projeter leur force sur des théâtres clés, notamment au Moyen-Orient.
“Vous pouvez tracer une ligne nette autour des huit pays que Donald Trump a ciblés pour son tarif punitif de 10% : le Danemark, la Norvège, la Suède, la Finlande, le Royaume-Uni, l’Allemagne, la France et les Pays-Bas. Le nord-ouest libéral de l’Europe tente de contrecarrer l’emprise de Trump sur le Groenland. Mais il y a 21 autres États membres qui n’ont pas été sanctionnés“, observe Munchau.
« Meloni va-t-elle rompre avec le président pour une parcelle de terre lointaine et sans rapport avec la sécurité et l’économie de l’Italie ? L’Espagne le fera-t-elle ? Ou La Grèce ? Ou Malte et Chypre ? Qu’en est-il de l’Europe de l’Est ? Viktor Orbán, Andrej Babiš et Robert Fico vont-ils courir à la rescousse de leurs amis libéraux au Danemark ?”
La confrontation prévue atteindra son paroxysme au Forum économique mondial de Davos, qui se tient cette semaine, avec l’arrivée prévue de Trump et d’un grand entourage aujourd’hui (mercredi).
Au moins une réunion entre des responsables de l’UE et des responsables de l’OTAN avec Trump à Davos devrait avoir lieu. Cela peut s’avérer orageux.
« Orageux« , puisqu’une source proche des délibérations de la Maison Blanche rapporte que Trump ne se rend pas à Davos en mode conciliant. Trump a plutôt l’intention de donner une douche froide sur la tête des personnes importantes, qui y sont rassemblées. Beaucoup dans le public seront consternés lorsque les mondialistes, qui constituent la majorité à l’assemblée du FEM, commenceront à réaliser ce que Trump est en train de mettre en place.
En substance, Trump assemble une structure entièrement nouvelle pour les partenariats mondiaux qui aboutira probablement à l’obsolescence fonctionnelle des Nations Unies. Il sélectionne les dirigeants mondiaux en les invitant à un « Conseil mondial de la paix« , Gaza ne représentant que l’alibi initial.
L’un des aspects clés, note un observateur proche de la Maison Blanche, est que dans cette nouvelle Assemblée mondiale, chacun paiera son dû. Pas d’entrée gratuite cette fois. Vous voulez vous asseoir à la grande table, rejoindre le grand club de la souveraineté, rejoindre une équipe d’action mutuellement respectueuse ? Alors payez les frais d’entrée pour y assister.
Certains, mais pas tous, en Europe manifestent leur colère et parlent de « résistance« , mais “la vérité est que les Européens ne se sont jamais vraiment souciés du Groenland. C’était le premier pays à quitter l’UE – en 1985 – bien avant le Brexit. C’est un pays de pêcheurs ; le poisson représente plus de 90% de ses exportations. Il est parti parce que les politiques de pêche de l’UE l’auraient privé du droit de gérer ses propres stocks. Le Groenland aurait pu appartenir à l’UE, si elle avait vraiment voulu le conserver”, note Munchau.
L’Europe a-t-elle la volonté ou les moyens de résister à Trump ? Non, ce n’est pas le cas. Ce sont les États-Unis, et non l’Europe, qui ont le « bazooka commercial » : l’Europe a consciemment décidé (dans le cadre du projet ukrainien) de devenir dépendante à 60% du gaz naturel liquéfié américain pour son énergie. L’UE sous l’OTAN reste un État de garnison américain avec ses importantes bases américaines aux Pays-Bas, en Allemagne, en Espagne, en Italie, en Pologne, en Belgique, au Portugal, en Grèce et en Norvège. Sans le parapluie de sécurité américain, la dissuasion nucléaire de l’UE s’effondre. Sans les États-Unis, les Five eyes sont terminés. (Le déplacement du Canada vers l’est a peut-être déjà commencé à fracturer l’OTAN. La disparition des Five Eyes pourrait s’avérer beaucoup plus conséquente que la fin de l’OTAN).
Les capitales européennes prépareraient un plan pour forcer Trump à renoncer à ses demandes de prendre le contrôle du Groenland. Ou plutôt, ils élaborent plusieurs plans différents et les jettent à tous ceux qu’ils estiment en train d’écouter – alimentant de forts soupçons qu’ils ne parlent pas d’une seule voix et cela ne fait que montrer la faiblesse de l’Europe.
Le grand risque, admettent certains responsables européens, est que de tels défis par les États-Unis dégénèrent rapidement en une rupture totale de la relation transatlantique, conduisant peut-être à la disparition de l’OTAN. D’autres soutiennent que l’alliance est de plus en plus toxique sous Trump et que l’Europe doit passer à autre chose.
Mais dans les coulisses – comme toujours ces jours-ci en Europe occidentale – se cache le « projet Ukraine« . Les membres européens de la « Coalition des Volontaires » sont toujours obsédés par le fait de contraindre Trump à accepter que les forces militaires américaines soutiennent les garanties de sécurité européennes (dans le cas peu probable d’un cessez-le-feu en Ukraine entrant en vigueur).
Quel sera le début de la phase finale du « Groenland » ? Trump va « s’emparer » du Groenland. À plus long terme, cela pourrait entraîner le démembrement de l’Europe et de certains États européens poursuivant des politiques de défense individuelles. Les élites européennes, cependant, seront plus déterminées à préserver l’OTAN et l’apparence d’être des « alliés » américains qu’à « sauver le Groenland« .
Alastair Crooke
Traduit par Wayan, relu par Hervé, pour le Saker Francophone.