Préparation des super-riches au jour du jugement dernier 2/2


Comment les magnats d’Amérique — dans la Silicon Valley en particulier — se préparent au krach de la civilisation


Par Evan Osnos  – Le 30 janvier 2017 – Source New Yorker

An armed guard stands at the entrance of the Survival Condo Project, a former missile silo north of Wichita, Kansas, that has been converted into luxury apartments for people worried about the crackup of civilization.
Un garde armé se trouve à l’entrée du Survival Condo Project, un ancien silo de missiles au nord de Wichita, au Kansas, qui a été transformé en appartements de luxe pour les gens qui s’inquiètent de la fissuration de la civilisation. Photographie de Dan Winters – The New Yorker

Pourquoi la pulsion dystopique [qui s’oppose à l’utopique, NdT] se manifeste-t-elle à certains moments et pas à d’autres ? Le fatalisme apocalyptique, à l’instar d’une prophétie, d’un style littéraire ou d’une affaire en vue, reste indéfinissable ; il change, au gré des inquiétudes de la foule.

Pour exemple, les émigrés puritains  de la première heure arrivant en Amérique, émerveillés ou remplis de crainte à la vue de cette immensité sauvage à coloniser, la prirent, les uns pour une malédiction, les autres pour la terre promise.

De même, en mai 1780, les agriculteurs de la Nouvelle-Angleterre, effrayés par un nuage aussi soudain qu’obscur et qui ne s’en allait pas, perçurent le phénomène comme une catastrophe annonçant le retour du Messie. Il s’agissait en fait de cendres volatiles issues d’énormes feux de forêt dans l’Ontario.

Pour D. H. Lawrence, cet attentisme effrayé prend une coloration particulière aux États-Unis : « Ténèbres ! Malédiction ! écrivait-il en 1923. C’est l’indicible qui murmure dans les arbres très sombres de l’Amérique. »

Partie 1

Historiquement, la fascination pour la Fin du Monde a toujours prospéré en période d’insécurité politique et de bouleversements technologiques. « À la fin du XIXe siècle, on publiait toutes sortes de romans utopiques, chacun d’entre eux associé à un roman dystopique », explique Richard White, un historien de l’Université de Stanford.

Citons Retour en Arrière (Looking Backward) d’Edward Bellamy, publié en 1888, qui dépeint un paradis socialiste en l’an 2000. Cette histoire a fait florès, inspirant des « Clubs Bellamy » dans tout le pays. À l’inverse, Jack London publiait en 1908 Le Talon de Fer (The Iron Heel), imaginant une Amérique sous le contrôle d’une oligarchie « fasciste » 1 dans laquelle, selon l’écrivain, « les neuf dixièmes du 1% » de la population retiennent « soixante-dix pour cent de la richesse totale ».

À l’époque, les Américains s’émerveillaient des progrès scientifiques et techniques. Mais à l’Exposition universelle de 1893 à Chicago, alors que la fée Électricité était à l’honneur, une délégation syndicale remit un rapport sur les bas salaires, les mauvaises conditions de travail et la cupidité des grandes entreprises. « La situation ressemblait à celle d’aujourd’hui, remarque White. Un sentiment que le système politique échappe à tout contrôle et a perdu la capacité de communiquer avec la base. En 1893, comme aujourd’hui, l’énorme différence des revenus était perçue comme particulièrement injuste, d’où l’agitation diffuse de la classe ouvrière. L’espérance de vie diminuait. On avait l’impression que l’Amérique n’avançait plus, qu’on atteignait le point de rupture. »

[Durant la Belle Époque] le malaise des titans de l’entreprise confrontés aux tensions sociales [ou « lutte des classes »] ne cessa de croître. Ainsi Andrew Carnegie, peut-être en son temps l’homme le plus riche au monde avec une fortune dépassant les quatre milliards de dollars (d’aujourd’hui), déplorait-il, inquiet, en 1889 l’émergence de « castes rigides » vivant dans une « ignorance et une méfiance mutuelles ». De son côté, John D. Rockefeller, de la Standard Oil, considéré comme le premier milliardaire étasunien factuel, estima en son temps qu’il avait le devoir en tant que chrétien de redistribuer la richesse créée par l’industrie. « Le plaisir initial de pouvoir acquérir tout ce qu’on veut quand on veut ne dure pas, écrivait-il en 1909, car ce qu’on désire le plus ne s’achète pas» C’est dans cette optique que Carnegie décida de s’attaquer à l’analphabétisme en créant près de trois mille bibliothèques publiques, et que Rockefeller fonda l’Université de Chicago. Aussi bien Carnegie que Rockefeller avaient pour but de « changer les systèmes qu’ils ressentaient comme premiers responsables du malaise social ». C’est l’opinion de  Joel Fleishman, auteur d’une étude sur la philanthropie américaine intitulée « La Fondation, une étude de la philanthropie en Amérique. »

Les décideurs installés dans le gouvernement étasunien prirent très au sérieux l’Armageddon pendant la Guerre froide. L’Administration fédérale de la défense civile (Federal Civil Defense Administration) créée par Harry Truman donnait alors des instructions très nettes pour survivre à une guerre nucléaire, y compris « se jeter dans les fossés proches et les grandes canalisations » et « ne jamais perdre la tête ». En 1958, Dwight Eisenhower posa les fondations d’un abri secret nommé « Projet de l’île Grecque », (Project Greek Island), dans les monts de Virginie-occidentale, assez grand pour contenir tous les membres du Congrès en cas d’urgence. Dissimulé sous les fondations du complexe hôtelier Greenbrier, dans la ville de White Sulphur Springs depuis plus de trente ans, il abrite deux salles séparées, toujours opérationnelles, l’une pour la Chambre des Députés, l’autre pour le Sénat. (Aujourd’hui, le Congrès prévoit de se réunir dans des lieux non divulgués.) Il y eut aussi à l’époque un plan secret pour sortir de la Bibliothèque du Congrès le Discours de Gettysburg (Gettysburg Address), ainsi que la Déclaration d’Indépendance des Archives nationales.

En contraste, John F. Kennedy, lors d’une apparition télévisée en 1961, encouragea « chacun des citoyens » à participer à l’édification d’abris anti-atomiques, par ces mots : « Je sais que vous êtes prêts à le faire» (“I know you would not want to do less.”) En 1976, exploitant la peur de l’inflation et l’embargo pétrolier arabe, un éditeur d’extrême-droite nommé Kurt Saxon lança Le Survivant (The Survivor), un bulletin d’information respecté qui célébrait les talents oubliés des pionniers américains. (Saxon prétend être l’inventeur du terme « survivaliste ».) Citons parmi les écrits, chaque fois plus nombreux, traitant du déclin et de l’autoprotection : « Comment prospérer dans l’adversité qui s’installe » (How to Prosper During the Coming Bad Years), un livre à succès de 1979, qui conseillait d’acheter des pièces Krugerrand sud-africaines 2. Le « boom  du catastrophisme » (doom boom), a pris de l’ampleur sous Ronald Reagan. Témoin le sociologue Richard G. Mitchell Junior, professeur émérite à l’université de l’État d’Oregon, avec à son actif douze ans de recherches sur le phénomène du survivalisme, qui reconnaît que pendant la période Reagan, il a entendu les déclarations suivantes, venant des plus hautes autorités du pays :

« L’État fédéral n’a pas rempli ses devoirs envers la population. Les moyens dont disposent actuellement les institutions publiques pour venir à bout des problèmes et comprendre la société ne sont pas au point» Et Richard Mitchell d’ajouter : « J’entendais ça pour la première fois de ma vie, et j’ai 74 ans. Les gens se sont dit : d’accord, le système est vicié. Qu’est-ce que je fais, moi, maintenant ? »

A dental chair in the Survival Condo Project’s “medical wing,” which also contains a hospital bed and a procedure table. Among the residents, Hall said, “we’ve got two doctors and a dentist.”
Un fauteuil dentaire dans l’«aile médicale» du Survival Condo Project, qui contient également un lit d’hôpital et une table d’opération. Parmi les résidents, a dit Hall, « nous avons deux médecins et un dentiste ». Photo de Dan Winters pour The New Yorker

Un autre exemple de gestion déficiente du cataclysme, qui donna des ailes au survivalisme, c’est celui de l’ouragan Katrina par l’administration George W. Bush.

Neil Strauss, un ex-journaliste du Times, auteur d’une chronique prepper d’introduction à son livre Urgence (Emergency) confiait récemment à Osnos : « Voyez ce qui s’est passé à la Nouvelle-Orléans, où l’État fédéral qui savait pertinemment qu’un désastre était en cours, n’arrivait pas à sauver ses propres citoyens. » Il s’est intéressé au survivalisme un an après les inondations de Katrina, quand le dirigeant d’une entreprise high-tech qui apprenait le pilotage et concoctait des plans d’évasion, l’a introduit auprès d’un groupe de preppers, milliardaires et multimillionnaires aux mêmes idées. Depuis lors, Strauss est devenu un citoyen de l’île de Saint-Kitts , dans les Antilles. Il a converti ses avoirs en devises étrangères et se prépare activement à survivre, avec pour seule richesse, dit-il, « un couteau et mes vêtements sur le dos. »

[Le principe de précaution gagne du terrain] ces temps-ci : il faut voir comme, à chaque fois que la Corée du Nord procède à des essais nucléaires, les appels téléphoniques d’acquéreurs potentiels affluent chez Larry Hall, le directeur du Survival Condo Project [cité plus haut]. Celui-ci distingue une raison plus profonde à la demande de sécurité : « Les deux tiers des Américains n’apprécient pas la direction que prend le pays », affirme-t-il.

Revenons aux aventures d’Osnos dans le silo. Après le dîner, Hall et Menosky accompagnèrent le journaliste dans les entrailles du complexe, pour une visite plus approfondie. La forteresse est un grand cylindre comparable à un épi de maïs. Certains niveaux se trouvent entièrement occupés par des appartements privés. D’autres sont réservés à l’espace commun avec leurs équipements sportifs, éducatifs, culturels : une piscine de soixante-cinq pieds de long, un mur d’escalade, une pelouse artificielle servant de jardin pour animaux de compagnie, une salle de classe avec une file de consoles Mac, une salle de cinéma et une bibliothèque. Le tout laissant une impression de compacité sans claustrophobie. Le trio pénétra ensuite dans un arsenal rempli de fusils et de munitions au cas où des individus extérieurs à la communauté auraient l’idée d’attaquer l’ancien silo, puis dans une