Préparation des super-riches au jour du jugement dernier 2/2


Comment les magnats d’Amérique — dans la Silicon Valley en particulier — se préparent au krach de la civilisation


Par Evan Osnos  – Le 30 janvier 2017 – Source New Yorker

An armed guard stands at the entrance of the Survival Condo Project, a former missile silo north of Wichita, Kansas, that has been converted into luxury apartments for people worried about the crackup of civilization.
Un garde armé se trouve à l’entrée du Survival Condo Project, un ancien silo de missiles au nord de Wichita, au Kansas, qui a été transformé en appartements de luxe pour les gens qui s’inquiètent de la fissuration de la civilisation. Photographie de Dan Winters – The New Yorker

Pourquoi la pulsion dystopique [qui s’oppose à l’utopique, NdT] se manifeste-t-elle à certains moments et pas à d’autres ? Le fatalisme apocalyptique, à l’instar d’une prophétie, d’un style littéraire ou d’une affaire en vue, reste indéfinissable ; il change, au gré des inquiétudes de la foule.

Pour exemple, les émigrés puritains  de la première heure arrivant en Amérique, émerveillés ou remplis de crainte à la vue de cette immensité sauvage à coloniser, la prirent, les uns pour une malédiction, les autres pour la terre promise.

De même, en mai 1780, les agriculteurs de la Nouvelle-Angleterre, effrayés par un nuage aussi soudain qu’obscur et qui ne s’en allait pas, perçurent le phénomène comme une catastrophe annonçant le retour du Messie. Il s’agissait en fait de cendres volatiles issues d’énormes feux de forêt dans l’Ontario.

Pour D. H. Lawrence, cet attentisme effrayé prend une coloration particulière aux États-Unis : « Ténèbres ! Malédiction ! écrivait-il en 1923. C’est l’indicible qui murmure dans les arbres très sombres de l’Amérique. »

Partie 1

Historiquement, la fascination pour la Fin du Monde a toujours prospéré en période d’insécurité politique et de bouleversements technologiques. « À la fin du XIXe siècle, on publiait toutes sortes de romans utopiques, chacun d’entre eux associé à un roman dystopique », explique Richard White, un historien de l’Université de Stanford.

Citons Retour en Arrière (Looking Backward) d’Edward Bellamy, publié en 1888, qui dépeint un paradis socialiste en l’an 2000. Cette histoire a fait florès, inspirant des « Clubs Bellamy » dans tout le pays. À l’inverse, Jack London publiait en 1908 Le Talon de Fer (The Iron Heel), imaginant une Amérique sous le contrôle d’une oligarchie « fasciste » 1 dans laquelle, selon l’écrivain, « les neuf dixièmes du 1% » de la population retiennent « soixante-dix pour cent de la richesse totale ».

À l’époque, les Américains s’émerveillaient des progrès scientifiques et techniques. Mais à l’Exposition universelle de 1893 à Chicago, alors que la fée Électricité était à l’honneur, une délégation syndicale remit un rapport sur les bas salaires, les mauvaises conditions de travail et la cupidité des grandes entreprises. « La situation ressemblait à celle d’aujourd’hui, remarque White. Un sentiment que le système politique échappe à tout contrôle et a perdu la capacité de communiquer avec la base. En 1893, comme aujourd’hui, l’énorme différence des revenus était perçue comme particulièrement injuste, d’où l’agitation diffuse de la classe ouvrière. L’espérance de vie diminuait. On avait l’impression que l’Amérique n’avançait plus, qu’on atteignait le point de rupture. »

[Durant la Belle Époque] le malaise des titans de l’entreprise confrontés aux tensions sociales [ou « lutte des classes »] ne cessa de croître. Ainsi Andrew Carnegie, peut-être en son temps l’homme le plus riche au monde avec une fortune dépassant les quatre milliards de dollars (d’aujourd’hui), déplorait-il, inquiet, en 1889 l’émergence de « castes rigides » vivant dans une « ignorance et une méfiance mutuelles ». De son côté, John D. Rockefeller, de la Standard Oil, considéré comme le premier milliardaire étasunien factuel, estima en son temps qu’il avait le devoir en tant que chrétien de redistribuer la richesse créée par l’industrie. « Le plaisir initial de pouvoir acquérir tout ce qu’on veut quand on veut ne dure pas, écrivait-il en 1909, car ce qu’on désire le plus ne s’achète pas» C’est dans cette optique que Carnegie décida de s’attaquer à l’analphabétisme en créant près de trois mille bibliothèques publiques, et que Rockefeller fonda l’Université de Chicago. Aussi bien Carnegie que Rockefeller avaient pour but de « changer les systèmes qu’ils ressentaient comme premiers responsables du malaise social ». C’est l’opinion de  Joel Fleishman, auteur d’une étude sur la philanthropie américaine intitulée « La Fondation, une étude de la philanthropie en Amérique. »

Les décideurs installés dans le gouvernement étasunien prirent très au sérieux l’Armageddon pendant la Guerre froide. L’Administration fédérale de la défense civile (Federal Civil Defense Administration) créée par Harry Truman donnait alors des instructions très nettes pour survivre à une guerre nucléaire, y compris « se jeter dans les fossés proches et les grandes canalisations » et « ne jamais perdre la tête ». En 1958, Dwight Eisenhower posa les fondations d’un abri secret nommé « Projet de l’île Grecque », (Project Greek Island), dans les monts de Virginie-occidentale, assez grand pour contenir tous les membres du Congrès en cas d’urgence. Dissimulé sous les fondations du complexe hôtelier Greenbrier, dans la ville de White Sulphur Springs depuis plus de trente ans, il abrite deux salles séparées, toujours opérationnelles, l’une pour la Chambre des Députés, l’autre pour le Sénat. (Aujourd’hui, le Congrès prévoit de se réunir dans des lieux non divulgués.) Il y eut aussi à l’époque un plan secret pour sortir de la Bibliothèque du Congrès le Discours de Gettysburg (Gettysburg Address), ainsi que la Déclaration d’Indépendance des Archives nationales.

En contraste, John F. Kennedy, lors d’une apparition télévisée en 1961, encouragea « chacun des citoyens » à participer à l’édification d’abris anti-atomiques, par ces mots : « Je sais que vous êtes prêts à le faire» (“I know you would not want to do less.”) En 1976, exploitant la peur de l’inflation et l’embargo pétrolier arabe, un éditeur d’extrême-droite nommé Kurt Saxon lança Le Survivant (The Survivor), un bulletin d’information respecté qui célébrait les talents oubliés des pionniers américains. (Saxon prétend être l’inventeur du terme « survivaliste ».) Citons parmi les écrits, chaque fois plus nombreux, traitant du déclin et de l’autoprotection : « Comment prospérer dans l’adversité qui s’installe » (How to Prosper During the Coming Bad Years), un livre à succès de 1979, qui conseillait d’acheter des pièces Krugerrand sud-africaines 2. Le « boom  du catastrophisme » (doom boom), a pris de l’ampleur sous Ronald Reagan. Témoin le sociologue Richard G. Mitchell Junior, professeur émérite à l’université de l’État d’Oregon, avec à son actif douze ans de recherches sur le phénomène du survivalisme, qui reconnaît que pendant la période Reagan, il a entendu les déclarations suivantes, venant des plus hautes autorités du pays :

« L’État fédéral n’a pas rempli ses devoirs envers la population. Les moyens dont disposent actuellement les institutions publiques pour venir à bout des problèmes et comprendre la société ne sont pas au point» Et Richard Mitchell d’ajouter : « J’entendais ça pour la première fois de ma vie, et j’ai 74 ans. Les gens se sont dit : d’accord, le système est vicié. Qu’est-ce que je fais, moi, maintenant ? »

A dental chair in the Survival Condo Project’s “medical wing,” which also contains a hospital bed and a procedure table. Among the residents, Hall said, “we’ve got two doctors and a dentist.”
Un fauteuil dentaire dans l’«aile médicale» du Survival Condo Project, qui contient également un lit d’hôpital et une table d’opération. Parmi les résidents, a dit Hall, « nous avons deux médecins et un dentiste ». Photo de Dan Winters pour The New Yorker

Un autre exemple de gestion déficiente du cataclysme, qui donna des ailes au survivalisme, c’est celui de l’ouragan Katrina par l’administration George W. Bush.

Neil Strauss, un ex-journaliste du Times, auteur d’une chronique prepper d’introduction à son livre Urgence (Emergency) confiait récemment à Osnos : « Voyez ce qui s’est passé à la Nouvelle-Orléans, où l’État fédéral qui savait pertinemment qu’un désastre était en cours, n’arrivait pas à sauver ses propres citoyens. » Il s’est intéressé au survivalisme un an après les inondations de Katrina, quand le dirigeant d’une entreprise high-tech qui apprenait le pilotage et concoctait des plans d’évasion, l’a introduit auprès d’un groupe de preppers, milliardaires et multimillionnaires aux mêmes idées. Depuis lors, Strauss est devenu un citoyen de l’île de Saint-Kitts , dans les Antilles. Il a converti ses avoirs en devises étrangères et se prépare activement à survivre, avec pour seule richesse, dit-il, « un couteau et mes vêtements sur le dos. »

[Le principe de précaution gagne du terrain] ces temps-ci : il faut voir comme, à chaque fois que la Corée du Nord procède à des essais nucléaires, les appels téléphoniques d’acquéreurs potentiels affluent chez Larry Hall, le directeur du Survival Condo Project [cité plus haut]. Celui-ci distingue une raison plus profonde à la demande de sécurité : « Les deux tiers des Américains n’apprécient pas la direction que prend le pays », affirme-t-il.

Revenons aux aventures d’Osnos dans le silo. Après le dîner, Hall et Menosky accompagnèrent le journaliste dans les entrailles du complexe, pour une visite plus approfondie. La forteresse est un grand cylindre comparable à un épi de maïs. Certains niveaux se trouvent entièrement occupés par des appartements privés. D’autres sont réservés à l’espace commun avec leurs équipements sportifs, éducatifs, culturels : une piscine de soixante-cinq pieds de long, un mur d’escalade, une pelouse artificielle servant de jardin pour animaux de compagnie, une salle de classe avec une file de consoles Mac, une salle de cinéma et une bibliothèque. Le tout laissant une impression de compacité sans claustrophobie. Le trio pénétra ensuite dans un arsenal rempli de fusils et de munitions au cas où des individus extérieurs à la communauté auraient l’idée d’attaquer l’ancien silo, puis dans une salle aux parois nues équipée d’un WC. « Ici, il y a moyen de boucler quelqu’un (qui ne se comporterait pas en adulte), pour lui donner le temps de réfléchir », expliqua Hall.

En général, les règles sont fixées par l’association des copropriétaires, qui peut voter pour les modifier. En cas de danger menaçant la vie même des résidents, chaque adulte devra travailler quatre heures par jour et ne pourra quitter les lieux sans permission. « L’accès est sous contrôle, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du hangar, et supervisé par le Conseil », continua Larry Hall.

L’aile médicale contient un lit d’hôpital, une table d’examen et une chaise de dentiste. Il y a « deux médecins et un dentiste » parmi les résidents du complexe, assure Hall. L’entrepôt des aliments, encore inachevé, se situe à l’étage au-dessus. Lorsqu’il sera pleinement approvisionné, Hall espère qu’on y évoluera, comme dans un « magasin bio en miniature ». Pour l’instant il contient principalement des boîtes de conserve.

Osnos et ses hôtes arrivèrent dans un des appartements du complexe. Hauteur sous plafond de deux mètres quatre-vingts, cuisinière Wolf, chauffage au gaz. « Ce résident voulait une cheminée comme on en trouve dans le Connecticut dont il est originaire, et m’en a donc expédié le granit », s’amuse Hall. Un autre membre du complexe, propriétaire d’une maison aux Bermudes, a commandé pour orner les murs de son appartement sous terre les teintes pastel de son île : de l’orange, du vert, du jaune. Une fois la décoration achevée, il l’a trouvée oppressante. Son architecte d’intérieur devrait passer corriger la chose.

Cette nuit-là, le journaliste s’endormit dans une chambre agrémentée d’un bar et de superbes placards en bois, mais dépourvue de fenêtres vidéo. Plongé dans un silence étrange, il imagina qu’il passait la nuit dans un sous-marin confortable.

Vers huit heures du matin, il se leva pour rejoindre Hall et Menosky dans la salle de séjour commune, boire un café et se tenir au fait des dernières nouvelles de la campagne présidentielle sur la chaîne Fox & Friends. Cinq jours avant les élections, Larry Hall, qui est républicain, parlait ainsi de Donald Trump, qu’il soutient avec prudence. « J’espère que le sens aigu des affaires de Trump prendra le dessus sur son impulsivité, qui le mène à dire un peu n’importe quoi. » Observant Clinton et Trump sur le petit écran en compagnie d’Osnos, il confia avoir été impressionné par l’importance et l’enthousiasme des foules venues acclamer le Donald.

« Je vois les deux candidats et je ne crois pas aux sondages », ajouta-t-il. À son avis, les grands médias pèchent par parti pris. Il souscrit donc à des théories hasardeuses, conscient qu’elles peuvent choquer. Il suppose, par exemple qu’« il existe au Congrès une volonté délibérée d’abrutir les Américains. Et pourquoi le Congrès voudrait-il abrutir les Américains ? objecta Osnos ? Un peuple au courant, répondit Hall, verrait clair dans leur politique, et ces élus ne le souhaitent pas. J’ai lu une prédiction selon laquelle 40% des membres du Congrès seraient mis, après enquête, en état d’arrestation, pour complot impliquant les paradis fiscaux (Panama Papers), l’Église catholique [qui subirait une tentative de mise au pas, NdT] et la Fondation Clinton. Cette enquête représente vingt ans de travail. Et vous y croyez ?  s’étonna Osnos ? Bon, la première fois qu’on entend ce genre de choses, on n’en croit pas ses oreilles… », reconnut Hall, sans mettre en question pour autant la pertinence de la prédiction.

Sur le chemin du retour vers Wichita, Larry Hall arrêta la voiture devant son tout dernier projet : un deuxième complexe souterrain, dans un silo situé à une bonne trentaine de kilomètres du premier. En repartant sur la montée, les voyageurs virent une grue, la benne oscillant au-dessus de leurs têtes, pleine de gravats extraits des abîmes. Ce second complexe contiendra, selon son concepteur, trois fois l’espace habitable du premier, ceci dû, en partie, au fait que le garage sera déplacé vers un bâtiment distinct. Entre autres innovations, Hall prévoit une piste de bowling et des fenêtres L.E.D. aussi grandes que des portes-fenêtres, pour donner une impression d’ouverture.

Larry Hall ajouta qu’il travaillait sur des bunkers privés pour des clients de l’Idaho et du Texas, et que deux entreprises high tech lui avaient commandé les plans d’« une installation sécurisée pour leur centre de données et un refuge pour le personnel clé, au cas où la situation deviendrait tendue ». En vue de répondre à la demande, il a payé d’avance pour le privilège (hypothétique) d’acquérir quatre silos supplémentaires.

Au cas où l’un ou l’autre de ces silos du Kansas ne serait pas assez perdu dans la nature, ou pas assez privé, il reste au prépeur une option plus radicale : la Nouvelle-Zélande. Dans les sept jours suivant l’élection de Donald Trump, 13 401 Américains, soit plus de dix-sept fois le taux habituel, ont déposé un dossier de demande d’immigration auprès des autorités néo-zélandaises, première étape officielle avant la résidence. Le quotidien New Zealand Herald du 20 novembre 2016 qualifia même ce déferlement de « Trump Apocalypse ».

The shooting range at the Survival Condo Project. Hall said that the hardest part of the project was sustaining life underground. He studied how to avoid depression (add more lights) and prevent cliques (rotate chores).
Le champ de tir au projet Survival Condo. Hall a déclaré que la partie la plus difficile du projet était de maintenir la vie sous terre. Il a étudié comment éviter la dépression (ajouter plus de lumières) et empêcher les heurts (faire tourner les corvées). Photo de Dan Winters pour The New Yorker

Factuellement, l’afflux d’immigrants en Nouvelle-Zélande a commencé bien avant la victoire de Trump. Dans les dix premiers mois de l’année 2016, les étrangers y ont acquis près de 1500 km² de terres, quatre fois plus qu’en 2015. Si les acquéreurs sont en premier lieu australiens, les Américains arrivent juste derrière. Le gouvernement des États-Unis n’enregistre ni ne taxe les résidences secondaires ou tertiaires de ses ressortissants à l’étranger. De même que la Suisse a su attirer les fonds américains par la promesse du secret bancaire, ou l’Uruguay par le libre accès à des banques privées, la Nouvelle-Zélande offre les avantages de la distance et de la sécurité. Dans les six dernières années, près d’un millier d’investisseurs étrangers y ont obtenu la résidence, dans le cadre de programmes qui prévoient un apport de fonds d’un million de dollars au minimum.

Jack Matthews, président américain de MediaWorks, un important média néo-zélandais 3, s’est exprimé à ce sujet : « Les gens ont derrière la tête l’idée bien ancrée que, si le monde part à vau-l’eau, la Nouvelle-Zélande reste un pays du premier monde et, si besoin est, totalement autonome en énergie, en eau, en nourriture. Ici, à la différence des États-Unis, on peut encore régler les différends en mettant les choses au clair, en face à face. La Nouvelle-Zélande n’est pas bien grande et l’anonymat n’existe pas. Un minimum de politesse est requis dans ce pays. »

Début décembre, en Nouvelle-Zélande, c’est le début de l’été, Osnos a débarqué à Auckland (à treize heures de vol de San Francisco), sous un ciel uniformément bleu ; aucune trace d’humidité dans l’air. D’un bout de l’île à l’autre, s’allonge une cordillère sur une distance presque égale à celle qui sépare le Maine de la Floride. On compte dans le pays deux fois moins d’habitants (en gros) qu’à New York City et sept fois plus de moutons que d’êtres humains. Dans les classements mondiaux, la Nouvelle-Zélande figure parmi les dix premiers États pour la démocratie, l’absence alléguée de corruption des élites, et la sécurité. Le plus récent acte de terrorisme remonte à 1985, lorsque des agents secrets français posèrent une bombe sur un navire de Greenpeace. Enfin, d’après un récent rapport de la Banque mondiale, la Nouvelle-Zélande passe désormais devant Singapour dans la catégorie : meilleur pays du monde pour le business.

Le lendemain de l’arrivée d’Osnos, Graham Wall passa le chercher en voiture. C’est un jovial agent immobilier spécialisé dans la clientèle « high net-worth individual » ou HNWI 4. Parmi ses clients HNWI, Graham Wall compte par exemple Peter Thiel, un banquier d’investissement milliardaire de la Silicon Valley 5. Traversant la ville dans sa Mercedes décapotable, Wall n’en revenait pas : pour ses clients américains, c’est l’énorme distance entre leur pays et la Nouvelle-Zélande, qui les motive  essentiellement à se poser dans ce pays. « Et les Kiwis (Néo-Zélandais) qui parlent de la tyrannie de la distance, s’exclama Wall. En ce moment, la tyrannie de la distance est notre plus grand atout. »

Avant son voyage, Osnos se demandait s’il allait passer son temps à visiter des bunkers de luxe. Mais Peter Campbell, directeur général de Triple Star Management, une entreprise de construction néo-zélandaise, l’a détrompé. À peine arrivés, selon lui, ses clients américains décident que les abris souterrains sont superflus. « Pas besoin de se cacher sous sa pelouse, la Maison Blanche est à des milliers de kilomètres, plaisante-t-il. Les Américains veulent autre chose. Des héliports par exemple, très demandés. Le client part en avion privé à Queenstown ou [dans la superbe région]  autour du lac Wanaka, où il attend l’hélicoptère qui le déposera chez lui. » Les clients américains sont également friands de conseils stratégiques. Une inquiétude qui revient, par exemple, c’est l’élévation du niveau de la mer. « Quelles sont les régions du pays qui, sur le long terme, échappent à ce risque ? », demandent-ils.

Cette appétence croissante des étrangers pour la possession d’un coin de terre néo-zélandaise a son retour de bâton. Un Mouvement contre le contrôle d’Aotearoa par les étrangers (Aotearoa est le nom maori de la Nouvelle-Zélande) veut réserver la propriété de la terre aux autochtones. C’est surtout l’attention portée aux survivalistes américains, qui engendre une certaine rancœur. Ainsi peut-on lire sur un fil de discussion prepper du site Modern Survivalist, consacré à la Nouvelle-Zélande, le message d’un commentateur : « Yankie, mets-toi ça dans la tête. Aotearoa n’est pas ton refuge en dernier ressort. »

Passons à un gestionnaire de fonds américain, quarante ans, grand, bronzé, athlétique, nouvel acquéreur de deux maisons en Nouvelle-Zélande où il a le statut de résident, qui a accepté une entrevue informelle avec Osnos, sous condition d’anonymat. Originaire de la Côte Est, il s’attend à ce que l’Amérique subisse au moins une décennie de troubles politiques, avec tensions raciales, polarisation collective et papy-boom. « Le pays, dit-il, s’est éclaté en zones : celle de New York, celle de Californie, et celle couvrant le reste du pays, qui n’a pas grand chose à voir avec les deux premières. » Il s’inquiète pour l’économie, qui va souffrir si Washington n’arrive pas à financer une assurance-maladie pour ceux qui en ont besoin. « L’État fédéral manquera-t-il à ses obligations ? Imprimera-t-il encore plus de dollars pour les redistribuer ? Quelles conséquences sur la valeur du dollar ? Ce n’est pas encore un problème, du moins pour cette année, mais on ne peut pas attendre un demi-siècle non plus. »

La Nouvelle-Zélande est bien connue, dans le monde des gestionnaires de fonds spéculatifs, pour attirer les Cassandre et autres catastrophistes. Mais notre banquier de la côte Est veut se distinguer de ses prédécesseurs. « Il ne s’agit plus de quelques hurluberlus angoissés par la fin du monde, dit-il. Et il ajoute en riant : À moins de m’inclure dans le lot. »

Chaque année depuis 1947, le Bulletin des Scientifiques de l’Atome (Bulletin of the Atomic Scientists), magazine fondé par des membres du Projet Manhattan, organise une réunion de lauréats du prix Nobel et autres sommités, qui a pour but de remettre à l’heure la symbolique Horloge de la Fin du Monde, censée évaluer le degré de proximité de la planète avec  le jour J [l’heure fatale étant minuit]. En 1991, alors que la Guerre froide se terminait, ces scientifiques avaient évalué l’heure à son point le plus sûr, soit dix-sept minutes avant minuit.

Cartoon
J’ai pris accidentellement le sac à dos de ma fille ce matin.

Depuis lors, la colombe de la paix a pris un coup dans l’aile. En janvier 2016, constatant l’accroissement des tensions militaires entre la Russie et l’Otan pendant l’année 2015 (la plus chaude de mémoire d’homme), nos horlogers de la Fin ont positionné les aiguilles sur minuit moins trois, comme pendant la Guerre froide. La cérémonie de remise à l’heure s’est renouvelée confidentiellement en novembre 2016, après l’élection de Donald Trump. À l’aube de l’année 2017, on n’en connaissait toujours pas l’issue. Si la grande aiguille se rapprochait de la petite d’une seule minute, le seuil d’alerte atteindrait son niveau record [minuit moins deux minutes] de l’année 1953 après le premier essai réussi de la bombe H en Amérique. 6.

La peur du cataclysme est une bonne chose, dans la mesure où elle pousse à l’action pour l’empêcher de survenir. Mais les très riches préoccupés par leur survie ne font nullement un pas en avant ; au contraire, ils battent en retraite.
L’apport de la « philanthropie » américaine ramené au PIB représente trois fois celle du Royaume-Uni, qui suit pourtant immédiatement les États-Unis dans le classement. Mais elle prend aujourd’hui une coloration défaitiste, par le désinvestissement discret de quelques puissants magnats d’Amérique, lesquels, confrontés aux failles visibles du projet américain, des institutions et lois dont ils ont tiré bénéfice, envisagent l’échec du système. C’est un désespoir cousu d’or, en quelque sorte.

Comme le remarque Huffman, de Reddit, la technologie rend plus attentif au risque, mais aussi plus vulnérable à la panique ; elle facilite la tentation tribale de se tisser un cocon, de s’isoler de l’adversaire, et de s’armer contre la peur, au lieu d’en combattre la source. Justin Kan, celui qui avait tenté tant bien que mal d’entasser quelques provisions, se souvient d’un appel téléphonique récent d’un de ses amis banquiers. « Il m’a conseillé comme plan B d’acheter des terres en Nouvelle-Zélande. Il disait des trucs du genre : Et si Trump s’avérait n’être rien d’autre qu’un dictateur fasciste ? Qu’en penses-tu ? Même si la probabilité d’une telle éventualité reste faible, l’avantage psychologique d’avoir quelque part où s’échapper est appréciable. »

Il existe d’autres façons d’éponger les anxiétés contemporaines. « Même avec un milliard de dollars, je n’achèterais pas de bunker », proclame Elli Kaplan, dirigeante de Neurotrack, une startup du secteur médical 7. Et elle poursuit : « J’investirais plutôt dans la société civile et l’innovation citoyenne. J’estime qu’en mettant en œuvre des méthodes et moyens toujours plus sophistiqués, on empêche le désastre de se produire. » Cette ex-employée à la Maison Blanche du temps de Bill Clinton, a été consternée par la victoire de Trump. Elle reconnaît toutefois avoir été aussi galvanisée d’une certaine façon par cet événement. « Quand j’en arrive au point panique, je rappelle à mon auditoire que l’union fait la force », dit-elle.

Ce point de vue est, en fin de compte, une profession de foi : il exprime la conviction que les institutions politiques, même dégradées, demeurent les meilleurs instruments de la volonté commune, destinés à façonner et soutenir le fragile consensus social. On choisit de leur faire confiance.

Osnos, poursuivant son enquête, a contacté l’entrepreneur et auteur Stewart Brand, aujourd’hui âgé de 77 ans, un sage de la Silicon Valley, modèle et source d’inspiration pour Steve Jobs, selon ce dernier. Dans les années soixante et soixante-dix, le Catalogue de la Terre entière (Whole Earth Catalog) 8 devint rapidement, avec son mélange de conseils techniques et de philosophie hippie, une publication culte pour d’innombrables enthousiastes 9. Brand a exploré le survivalisme dans les années soixante-dix, mais cet intérêt n’a pas duré. « Quand j’entends : ‘catastrophe, le monde s’écroule’, dit-il, je trouve ça plutôt bizarre. »

Brand est moins impressionné par les indices de friabilité du monde que par sa résilience, dont il distingue trois exemples :

  1. Le monde a survécu sans violence, ces dix dernières années, à la pire crise financière depuis la Grande Dépression.
  2. La peur Ebola n’a pas été suivie de pandémie.
  3. Le Japon s’est relevé du terrible accident nucléaire de Fukushima, lié à un tsunami.

Lever le camp est risqué, selon Brand. En se faisant la malle vers des cercles réduits dont les membres ont à peu près le même parcours, les Américains mettent en danger le « cercle supérieur de l’empathie », c’est à dire la mise en commun des problèmes et de leurs solutions. « La question facile, estime Brand, c’est : comment nous protéger, ma famille et moi-même ? Alors qu’il est plus intéressant de parier sur une continuité de la société, telle qu’elle existe depuis des siècles. Comment réparer la machine commune qui bringuebale ? Voilà la question à poser. »

Au bout de quelques jours en Nouvelle-Zélande, Osnos a compris pourquoi il valait mieux éviter de poser ces deux questions. Par un beau matin, sous le ciel azur d’Auckland, Jim Rohrstaff et lui sont montés à bord d’un hélicoptère. Rohrstaff, Américain, trente-huit ans, ancien golfeur pro, ancien étudiant dans le Michigan, est aujourd’hui professionnel de l’immobilier dans le secteur des clubs de golf de luxe. Ses yeux bleus pétillent de confiance en l’avenir. Il a déménagé en Nouvelle-Zélande il y a deux ans et demi, avec sa femme et ses deux enfants, pour vendre des biens immobiliers à la caste « de haute valeur pécuniaire » (H.N.W.I.) désireuse de mettre un océan « entre elle et le casse-tête mondial », dit-il.

Rohrstaff, qui est copropriétaire de Legacy Partners, une société de courtage, voulait faire connaître au journaliste, Tara Iti, un projet de complexe exclusif avec club de golf et logements de luxe qui séduit surtout les clients américains. Il disposera de plus de 1200 hectares de dunes et de forêts et plus de 11 200 km² de littoral, pour seulement cent vingt-cinq maisons. L’hélicoptère piqua au nord, traversa le port et longea la côte, survolant au sortir de la ville champs et forêts luxuriantes. En bas, scintillait l’océan, strié d’écume par le vent.

Cartoon
Le début de la nostalgie

L’hélicoptère atterrit aisément sur une pelouse à côté d’un green. Alors que les deux hommes visitaient le site en Land Rover, Rohrstaff mit l’accent sur son isolement. « De l’extérieur, on ne devine rien. C’est mieux pour tout le monde : pour nous (vie privée) et aussi pour le public. »

Arrivé non loin de la mer, Rohrstaff gara la Land Rover et en sortit pour faire un tour. À l’aise dans ses mocassins, il conduisit Osnos dans les dunes sablonneuses jusqu’à une plage qui s’étendait à l’infini, sans une âme en vue.

Les vagues rugissaient en écumant sur le rivage. Il écarta les bras, se tourna vers le journaliste et partit d’un rire joyeux. « Pour nous, dit-il, voici le lieu idéal pour, un jour, y passer sa vie. » Pour la première fois depuis des semaines, voire des mois, Evan Osnos cessa de penser à Donald Trump. Ou à quoi que ce soit d’autre.

Evan Osnos est rédacteur pour le New Yorker depuis 2008. Il couvre actuellement la politique et les affaires étrangères.

Traduit par lisca, relu par Michèle pour le Saker Francophone

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  1. NdT : London parle dans son livre d’une oligarchie ou ploutocratie capitaliste, sans mentionner le fascisme qui n’existait pas en 1908
  2. NdT : la pièce d’or la plus connue et la plus répandue au monde
  3. NdT : proposant des prestations publicitaires télévisées, radiophoniques, numériques, incluant variétés et actualités
  4. NdT : désigne dans l’immobilier, un riche individu disposant d’au moins 500 000 $ en liquide
  5. NdT : soutien de Donald Trump, par là-même accusé d’espionnage par les médias et acquéreur d’une propriété près du lac Wanaka
  6. NdT : Le 26 janvier 2017, l’heure est passée officiellement de minuit moins trois à minuit moins deux minutes et trente secondes
  7. NdT : qui procède à des tests neurologiques en s’appuyant sur les nouvelles technologies
  8. NdT : Magazine de contre-culture régulièrement édité entre 1968 et 1971, puis occasionnellement jusqu’en 1998
  9. NdT : obtenant même le National Book Award