Préparation des super-riches au jour du jugement dernier 1/2


Comment les magnats d’Amérique — dans la Silicon Valley en particulier — se préparent au krach de la civilisation


Par Evan Osnos  – Le 30 janvier 2017 – Source New Yorker

An armed guard stands at the entrance of the Survival Condo Project, a former missile silo north of Wichita, Kansas, that has been converted into luxury apartments for people worried about the crackup of civilization.
Un garde armé se trouve à l’entrée du Survival Condo Project, un ancien silo de missiles au nord de Wichita, au Kansas, qui a été transformé en appartements de luxe pour les gens qui s’inquiètent de la fissuration de la civilisation. Photographie de Dan Winters – The New Yorker

Steve Huffman, 33 ans, co-fondateur et PDG de Reddit 1 pesant six cents millions de dollars, était myope jusqu’à novembre 2015, quand il a décidé de subir une chirurgie au laser. Et ce, non pas pour des raisons de commodité ou d’apparence, mais pour améliorer ses chances de survie en cas de catastrophe naturelle ou provoquée. « Si le monde que nous connaissons se terminait ? Ou se durcissait trop ? La myopie sévère constituerait un sérieux handicap, dit-il. Privé de lentilles de contact, je suis foutu ».

Huffman, grands yeux bleus, épais cheveux blonds, allure dynamique d’éternel fureteur, fut un temps un danseur de salon de haut niveau qui s’amusa même à pirater le site Web de son colocataire. Un tremblement de terre sur la faille de San Andreas, une pandémie, une bombe sale, tous ces désastres potentiels le préoccupent moins que l’effondrement qu’il juge imminent quoique temporaire, du gouvernement étasunien et de ses structures. « J’ai plusieurs motos, pas mal d’armes et de munitions, des provisions de bouche substantielles, dit-il. Avec ça, je peux tenir un certain temps chez moi. »

Le survivalisme renvoie aux images du bûcheron chapeauté d’aluminium, du maniaque entassant les haricots, du prophète de malheur aux accents plus ou moins religieux. Et pourtant, cette tendance a gagné ces dernières années des milieux plus cossus, au cœur de la Silicon Valley en Californie, et de Manhattan : ingénieurs et cadres de la haute technologie, gestionnaires financiers, et autres privilégiés.

Au printemps dernier, alors que la campagne présidentielle exposait des divisions de plus en plus toxiques en Amérique, Antonio García Martínez, quarante ans, un résident de San Francisco et ex-directeur de Facebook, affirme : « Quand la société n’a plus de mythe fondateur, elle sombre dans le chaos. » Auteur de Testeur de Chaos : Fortune Indécente et Défaillances Aléatoires dans la Silicon Valley 2, une description acerbe du petit monde de ce technopôle, Garcia Martinez a acquis ce printemps dernier, au vu des tensions apparues lors de la campagne présidentielle américaine, deux hectares boisés sur une île du Pacifique Nord-Ouest. Son but est double : ne pas dépendre de réseaux d’énergie extérieurs et se garder d’un monde cruel. Il y a transporté des générateurs solaires, des panneaux photovoltaïques et des milliers de munitions.

Il a voulu son refuge éloigné des villes mais pas totalement isolé. « Les très riches s’imaginent qu’un seul gars pourrait se défendre seul contre la foule errante, dit-il. Mais non. Il nous faudra organiser une milice locale. Et prendre bien d’autres initiatives en cas d’apocalypse. » À peine en avait-il touché mot à ses pairs de la Baie de San Francisco qu’ils sortaient du bois pour décrire leurs propres projets de survie. « À mon avis, en déduit-il, les gens qui, de par leur métier, se trouvent très au courant des leviers de fonctionnement réels de la société, ont acquis la conviction que nous patinons actuellement sur un glacis culturel extrêmement mince. »

Ailleurs, au sein de groupes Facebook confidentiels, de riches survivalistes échangent des conseils sur les masques à gaz, les bunkers (forteresses), et les abris prévus pour protéger leurs résidents des effets d’un bouleversement climatique.

« Je garde un hélicoptère garé en permanence, affirme un cadre financier, et je dispose quelque part d’un bunker souterrain à air filtré. » Il reconnaît qu’il est un peu extrême comparé à ses pairs. Mais ajoute : « J’ai pas mal d’amis qui investissent dans l’armement personnel, les motos, les pièces d’or. Mon cas n’est pas si rare, finalement. »

Tim Chang, par exemple : 44 ans, PDG de Mayfield Fund, une société de capital-risque basée dans la Silicon Valley 3, « Ici, dit-il, nous organisons des dîners de corsaires de la finance et nous discutons des plans de sauvegarde que font les gens : ils stockent du Bitcoin et des crypto-monnaies, s’efforcent d’obtenir des passeports d’une autre nationalité, achètent des résidences secondaires dans des pays-refuges, pour le jour où il faudra fuir. Moi, très franchement, je parie sur l’immobilier, non seulement pour générer des revenus passifs, mais aussi pour me mettre au vert. » Avec sa femme, également cadre dans la Valley, il a rempli et scellé des sacs d’urgence pour eux et leur fille de 4 ans. Tim Chiang veut être prêt en cas de guerre civile ou de tremblement de terre géant qui engloutirait une partie de la Californie.

Marvin Liao, un ancien dirigeant de Yahoo aujourd’hui membre associé de 500 startups et d’une société de capital-risque, a quant à lui décidé que ses provisions cachées d’eau et de nourriture ne suffisaient pas. « Et si quelqu’un venait me les prendre ? » demande-t-il. Pour protéger sa femme et sa fille, il prend des cours de tir à l’arc.

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Pour les uns, l’apocalypse renvoie au « brogrammer » 4, ou à une science-fiction technologique inspirée du monde réel. Pour les autres, comme Huffman, c’est un souci qui remonte à loin. « Depuis que j’ai vu Deep Impact », précise-t-il. Sorti en 1998, ce film dépeint une comète frappant l’Atlantique, et la fuite éperdue des habitants des côtes pour échapper au tsunami. « Les fuyards se retrouvent bloqués dans la circulation. Cette scène a été filmée près du lycée que je fréquentais alors. Quand je conduis sur la route qui a servi pour le tournage, je me refais le film à chaque fois dans ma tête, et je me dis : c’est une moto qu’il faut car tous les autres seront bloqués. »

Huffman a souvent participé au festival annuel de « Burning Man » avec ou sans vêtements, où des artistes se mêlent aux magnats dans le désert du Nevada. Il adhère entièrement à l’un de ses principes fondamentaux, « l’autonomie radicale », qu’il explique ainsi : « la joie d’aider les autres, sans dépendre d’aucune aide en retour ». Il existe une agence fédérale pour les situations d’urgence (FEMA : Federal Emergency Management Agency officiellement chargée de gérer les catastrophes dans l’intérêt de la population. Chez les survivalistes, ou « preppers » 5), on donne par dérision au sigle FEMA une autre signification :  « Foolishly Expecting Meaningful Aid » soit : compter stupidement sur un quelconque secours des autorités fédérales).

Huffman prévoit qu’en cas de catastrophe, il cherchera à faire partie d’une quelconque communauté. « Se retrouver avec d’autres personnes est une bonne chose. Je crois sans trop me vanter être un très bon meneur. Il se peut, quand la crise se fera brutale, que je me retrouve en position de chef. Dans le pire des cas, je compte au moins rester un homme libre. » Les années passant, Huffman est de plus en plus sceptique sur la perspective d’une politique fiable et solide aux États-Unis. L’instabilité chronique engendre en effet selon lui un risque réel de troubles à grande échelle, et par là d’un effondrement institutionnel, qui aurait pour conséquence l’impossibilité d’expédier des biens hors du pays. Les blogs de Preppers appellent un tel scénario WROL, « sans droit ni règle ». Huffman en est venu à penser que l’harmonie contemporaine repose sur un fragile consensus. « Nous croyons plus ou moins dans l’ensemble, développe-t-il, que notre pays fonctionne, que notre monnaie a une valeur, que le transfert du pouvoir peut se faire pacifiquement – que tout ce qui nous est cher fonctionne, juste parce que nous le voulons. Il est vrai que le système résiste quand même et qu’il peut résister encore plus. Cependant la lutte est constante et je parie que les attaques contre lui continueront et que nous allons en voir des vertes et des pas mûres. »

En créant Reddit, une communauté regroupant des milliers de fils de discussion sur l’un des sites les plus visités du monde, Huffman a pris conscience de la façon dont la technologie modifie nos relations les uns avec les autres, pour le meilleur et pour le pire. Les réseaux sociaux ont ainsi le pouvoir d’amplifier les peurs des gens. « Les gens paniquent plus en groupe que seuls », reconnaît-il, soulignant que l’Internet rassemble les individus autant qu’il les informe sur les risques émergents. Bien avant que la crise financière ne fasse la première page, des signes précurseurs apparaissaient dans les commentaires d’utilisateurs de Reddit.

« Les gens commençaient à murmurer au sujet des hypothèques. Ils s’inquiétaient de la dette des étudiants, de la dette en général. On pouvait lire de nombreux messages du type : ‘Trop beau pour être vrai. Ça sent le roussi.’ Il y a sûrement quelques trolls qui sévissent sur Reddit, mais je crois que cette communauté reflète assez bien le sentiment public. Quand les gens ne croiront plus au système et qu’il s’effondrera, les réseaux sociaux nous en montreront les premiers échos. »

Comment le souci de l’apocalypse a-t-il pu se ficher au cœur même de la Silicon Valley, cette concentration de sociétés tellement convaincues qu’elles sont le moteur du progrès dans le monde ?

Ces poussées de fièvre survivaliste ne sont pas aussi contradictoires qu’elles le paraissent. La technologie récompense la capacité d’imaginer un avenir très différent. C’est ce qu’explique Roy Bahat, le responsable de Bloomberg Beta, une société de capital-risque basée à San Francisco. « Le mode survivaliste conduit à des utopies et des dystopies 6, dit-il. Il peut inspirer aussi bien un optimisme radical – tel que le mouvement cryonique, qui appelle à congeler des défunts dans l’espoir que la science les ranimera un jour – que de sombres scénarios. » Tim Chang à ce sujet nous confie : « Mon état d’esprit actuel oscille entre l’optimisme et la terreur pure. »

Au cours des dernières années, le survivalisme n’a cessé de gagner du terrain.
En 2012, la chaîne National Geographic a lancé Doomsday Preppers (Prêts pour le Jour du Jugement dernier), une émission de téléréalité mettant en vedette des Américains qui se préparent à ce qu’ils appellent une situation S.H.T.F. (Quand la « merde frappe le ventilateur ».) La première de l’émission a attiré plus de quatre millions de téléspectateurs. Dès la fin de la première saison, Doomsday Preppers était devenue l’émission la plus populaire dans l’histoire de cette chaine. D’autre part, un sondage commandé par National Geographic révèle que, pour 40% des Américains, stocker des provisions ou construire un abri anti-nucléaire est un investissement plus sage qu’un 401K (nom d’un plan de retraite). Exemples de discussion prepper en ligne, le pittoresque « Guide d’une maman pour se préparer à l’agitation civile » et le déprimant « Comment manger un sapin pour survivre ». 7.

La réélection de Barack Obama a été une aubaine pour les survivalistes. On a pu voir des conservateurs convaincus, les mêmes qui accusaient Obama de nourrir les tensions raciales, de restreindre les armes à feu et d’augmenter la dette nationale, s’intéresser à tel ou tel type de fromage blanc ou de bœuf Stroganoff lyophilisés promus par des chroniqueurs tels que Glenn Beck ou Sean Hannity. Un forum de « prêts-au-pire » a même attiré des congressistes. On y trouvait des cours sur la suture fait maison (pratiquée sur un pied de porc) et des poses-photo auprès de stars de la série télévisée survivaliste « Naked and Afraid » (Plus rien sur moi, j’ai peur).

The living room of an apartment at the Survival Condo Project.
Salon d’un appartement du projet de logement de Survival Condo Project. Photograph by Dan Winters for The New Yorker

Les terreurs ne sont pas les mêmes partout. Pendant que Huffman, sur Reddit, suivait la progression de la crise financière, Justin Kan percevait les premières rumeurs du survivalisme dans la Silicon Valley. Justin Kan a co-fondé Twitch, un réseau de jeux, vendu plus tard à Amazon pour près d’un milliard de dollars. Plusieurs de ses amis affirmant que l’imminente explosion de la société oblige à stocker des vivres, Kan a tenté le coup. « Le résultat, dit-il : j’ai pu réunir deux sacs de riz et cinq boîtes de tomates. Nous serions morts s’il y avait eu réellement un problème. » Osnos a demandé à Kan ce que ses amis prêts-au-pire ont en commun. « Beaucoup d’argent et de ressources, répond-il. Qu’y a-t-il de plus important que la survie ? Être un prepper, c’est comme souscrire une assurance. »

Passons à Yishan Wong, un employé de Facebook de la première heure, qui a dirigé Reddit de 2012 à 2014. Lui aussi a opté pour la chirurgie oculaire dans un objectif de survie, désireux de ne dépendre d’aucune « aide extérieure non durable » pour améliorer sa vue. Il affirme : « Les gens pensent en général que ce qui paraît improbable ne se produit pas. Les techniciens en revanche tendent à envisager très mathématiquement le facteur risque, sans pour autant se prononcer sur la probabilité du krach. Ils le voient nébuleux, mais inquiétant. Alors, en fonction de leurs revenus, ils sacrifient un pourcentage de leurs gains pour se protéger des effets éventuels… C’est logique.»

Il est difficile d’évaluer le nombre exact de riches Américains adeptes de la prepper attitude. Nombre d’entre eux n’aiment guère en parler. « L’anonymat est trop précieux », a avancé un gestionnaire de fonds spéculatifs, pour motiver son refus de rencontrer l’auteur de cet article. Il peut arriver que le thème du survivalisme surgisse inopinément. Ainsi, Reid Hoffman, co-fondateur de LinkedIn et investisseur éminent, se souvient avoir dit à un ami qu’il pensait visiter la Nouvelle-Zélande. « C’est une assurance apocalypse ? » a demandé l’ami. « Ah bon ? » a réagi Hoffman, qui a découvert à l’occasion de son voyage que la Nouvelle-Zélande est un des refuges les plus souhaitables pour les catastrophistes. Il en conclut : « Dire qu’on achète une maison en Nouvelle-Zélande, c’est comme faire un clin d’œil à l’auditoire. Il n’est pas nécessaire d’en dire plus. Un petit salut maçonnique de présentation, et les langues s’activent : ‘Vous savez, je connais un courtier qui vend de vieux silos balistiques ICBM, ça peut valoir le coup’. »

Interrogé sur une estimation crédible du nombre de magnats de la Valley, qui se sont assurés contre l’apocalypse par l’acquisition d’un refuge aux États-Unis ou à l’étranger, Hoffmann répond : « J’imagine un peu plus de la moitié. Mais la décision de se garantir est subordonnée à l’achat d’une résidence de vacances. On joint l’utile à l’agréable en quelque sorte. » Les peurs varient, mais celle d’une réaction violente de la population, suite à ce qu’elle perçoit comme une spoliation d’emploi par l’intelligence artificielle, prédomine. Notons que la Silicon Valley représente la seconde plus grande concentration de richesse d’Amérique, juste après la partie sud-ouest du Connecticut. « On entend, dit Hoffman, ce genre de choses : Le pays va-t-il se dresser contre les riches ? Contre l’innovation technologique ? L’agitation chronique va-t-elle dégénérer en guerre civile ? »

Le président d’un autre consortium de technologie, qui a voulu garder l’anonymat, a confié au journaliste : « On n’en est quand même pas au point où les grands industriels réunis, la mine grave, se posent la question d’un plan apocalypse. » Il a pris note des vulnérabilités exposées par la cyber-attaque sur le Parti démocrate, ainsi que du piratage de grande envergure du 21 octobre 2016, qui a perturbé le réseau Internet, tant en Amérique du Nord qu’en Europe occidentale. « Nos approvisionnements alimentaires dépendent du G.P.S., de la logistique et des prévisions météorologiques, prévient-il. Or ces structures dépendent à leur tour généralement d’Internet, lequel dépend du système D.N.S qui gère les noms de domaine. On va de facteur de risque en facteur de risque, conscient qu’on en ignore un grand nombre, et on se demande : quelle est la probabilité d’un krach dans la décennie à venir ? Ou à l’inverse : quelle est la probabilité de zéro krach sur cinquante ans ? ».

Pour Max Levchin 8, un des fondateurs de Paypal, dirigeant de la société Affirm 9 préparer la survie dans un monde cataclysmique est un mauvais calcul sur le plan moral. Il préfère « couper les conversations dans les cocktails » sur le sujet. Il s’adresse ainsi aux invités : « Vous voyez pointer les fourches. Mais avez-vous fait un don récent aux sans-abri du quartier ? Le problème, c’est l’écart des revenus. Vos peurs me paraissent artificielles, en comparaison. »

Selon lui, c’est le moment d’investir dans des solutions draconiennes, pas de filer à l’anglaise. « À l’heure actuelle, spécule-t-il, nous vivons en fait une période économique relativement bénigne. Quand l’économie se déplacera vers le sud, elle fera des quantités de malheureux. Que nous arrivera-t-il alors ? A quoi faudra-t-il s’attendre ? »

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J’ai dit : écrase l’ennemi, poursuis-le, entends-tu ses femmes qui se lamentent ? Mais les médias ont sorti ces injonctions de leur contexte.

À l’autre bout du pays, dans le petit monde de la finance, on échange tout aussi gauchement des points de vue similaires. « Dans le milieu bancaire, tout le monde sait que l’Amérique se dirige vers une sorte de révolution de type russe », affirme Robert H. Dugger, qui a été lobbyiste pour la finance avant de s’associer en 1993 au fond d’investissement Tudor Investment Corporation pendant 17 années, au terme desquelles il s’est retiré pour se focaliser sur la « philanthropie » et ses propres investissements.

Face aux peurs diffuses, il y a selon Dugger deux attitudes très différentes : « Les riches savent que la seule vraie réponse est de corriger le problème, dit-il. C’est là toute l’explication des dons généreux aux bonnes causes. En même temps, ils se préparent à l’évasion coûte que coûte. » Dugger se souvient d’un dîner à New York après le 11 septembre et l’éclatement de la bulle des « dotcom » : « Une bande de multimillionnaires et quelques milliardaires travaillaient alors à des scénarios sur la fin de l’Amérique. Ils y incluaient leurs projets de survie. La plupart prendraient leur avion privé avec leurs familles vers des pays étrangers, et se mettraient à l’abri dans des fermes ou des logements à l’occidentale. » L’un des invités, plutôt sceptique, prit la parole : « Embarquerez-vous votre famille, celle du pilote qui vous aidera à fuir vers un lieu sûr ? Et celle des techniciens de maintenance ? Si les révolutionnaires enfoncent les portes, combien de personnes devrez-vous embarquer ? ». Les magnats ont dû admettre qu’ils auront bien du mal à fuir, s’ils y parviennent.

L’anxiété des très-riches et oligarques rassemble tous les bords politiques. Même les financiers qui ont appuyé la candidature de Trump à la présidence, dans l’espoir d’une réduction d’impôts et de réglementations, ont été déstabilisés par les accents insurgés de sa campagne. Ce vent contraire a fait crouler davantage, leur semble-t-il, la confiance envers les institutions établies. « Les médias sont actuellement attaqués de toutes parts, poursuit Dugger. Leurs responsables et leurs financiers s’interrogent : la Justice va-t-elle y passer aussi ? Irons-nous des ‘fausses informations‘ aux ‘fausses preuves’ ? Pour les personnes dont l’existence dépend de contrats exécutoires, c’est une question de vie ou de mort. »

Robert A. Johnson, 59 ans, grisonnant, cheveux en bataille, croit déceler dans ces projets d’échappée le symptôme d’une crise plus profonde. Discret mais déterminé, il est ingénieur en génie électrique, diplômé du M.I.T. Il a aussi étudié l’économie à Princeton, et travaillé à Capitol Hill, Washington (Congrès) avant de devenir un professionnel de la finance, en dirigeant le fonds Soros (Soros Fund Management). En 2009, après le début de la crise financière, il s’est retrouvé à la tête du « cogitank », « Institut de la Nouvelle Pensée Économique » (Institute for New Economic Thinking).

Dans son bureau de Park Avenue Sud, il se décrit comme un observateur par accident de toute cette anxiété sociétale. Fils d’un médecin, il a grandi dans la banlieue de Detroit, à Grosse Pointe Park. Il a vécu la fracture économique et sociale de Detroit dont la génération de son père a subi le plein impact. « On repasse le disque à New York, aujourd’hui, constate-t-il. Et j’entends la vieille ritournelle. Cette fois, il s’agit de mes amis. Lorsque je vivais dans le quartier de Belle Haven, à Greenwich, dans le Connecticut, Louis Bacon, Paul Tudor Jones et Ray Dalio – tous gestionnaires de fonds – logeaient tous à moins de cent mètres de chez moi. On parlait, c’était mon métier. Ils me disaient: « fais l’acquisition d’un avion privé, avec pilote. Le jour du départ, tu devras prendre en charge sa famille en même temps que la tienne. Vous partirez ensemble. »

En janvier 2015, les tensions engendrées par l’inégalité flagrante des revenus s’aiguisèrent au point qu’une partie des gens les plus fortunés se persuadèrent d’agir dans l’esprit sauve-qui-peut. C’est ainsi qu’au World Economic Forum à Davos, en Suisse, Johnson a pu déclarer : « Je connais des gestionnaires de fonds ici et là qui se pourvoient en billets d’avion, en fermes et abris divers en Nouvelle Zélande et autres endroits considérés sûrs, en vue de fuir le chaos à venir. »

Johnson souhaite que les riches adoptent une mentalité serviable et solidaire, qu’ils acceptent un changement d’orientation politique, qui pourrait se traduire, par exemple, par une taxe plus agressive sur l’héritage. « Nous avons vingt-cinq gestionnaires d’assurances (hedge funds) qui font plus d’argent que tous les enseignants de maternelle combinés en Amérique, signale-t-il. On sent comme un malaise quand on fait partie de ce groupuscule. À mon avis, on en devient plus concerné, plus sensible. » Or l’écart des revenus ne fait que s’agrandir. En décembre 2016, une nouvelle analyse des économistes Thomas Piketty, Emmanuel Saez et Gabriel Zucman révélait que la moitié des adultes étasuniens « est totalement exclue de la croissance économique depuis les années 1970 ». Cent dix-sept millions d’Étasuniens disposent en moyenne du même revenu qu’en 1980, alors que pour le dessus du panier des 1% les plus riches, il a souvent presque triplé. C’est, selon les analystes, un écart comparable à celui qui existe entre la moyenne des revenus étasuniens et ceux de la République démocratique du Congo.

« Si, commente Johnson, le revenu se trouvait réparti plus équitablement, si nous pouvions injecter beaucoup plus d’argent et d’énergie dans les services publics que nous avons largement démantelés, l’école, la santé, les parcs, ou encore les loisirs et les arts, les gens se sentiraient moins ligotés. »

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C’est seulement jusqu’au printemps

Plus les institutions publiques se détériorent aux États-Unis, plus l’anxiété des super-riches se fait visible. Leur état de frayeur devient un baromètre de la situation. « Pourquoi tous ces puissants, objets de l’envie générale, ont-ils si peur ?, demande Johnson. Quel est le message sous-jacent sur l’état du système ? C’est quand même bizarre. On observe à la base que les extralucides du marc de café, qui sont les mieux nantis, parce que c’est par la prévision qu’ils se sont enrichis, sont maintenant ceux qui se préparent le plus à sauter de l’avion en parachute. »

Par un soir frisquet de début novembre 2016, Devan Osnos, l’auteur du présent article, loua une voiture à Wichita, au Kansas, traversa la ville et se dirigea vers sa banlieue nord. Il dépassa au soleil couchant le dernier centre commercial, là où commencent les terres agricoles. Juste avant d’arriver à la ville de Concordia, il obliqua vers l’ouest, descendit un chemin de terre flanqué de champs de maïs et de soja, puis louvoya dans l’obscurité. Les phares illuminèrent enfin le portail en acier qu’il cherchait, révélant un garde en tenue de camouflage, armé d’un fusil semi-automatique, qui s’offrit à guider le journaliste dans la propriété.

On distinguait dans le noir les contours d’un vaste dôme en béton, percé d’un vaste portail en métal en partie entrouvert. Son hôte se présenta : Larry Hall, PDG du Survival Condo Project, un complexe d’appartements de luxe de quinze étages construits dans un hangar souterrain de missiles Atlas. Le bâtiment, conçu pour parer à la menace nucléaire soviétique, abrita de 1961 à 1965 une ogive nucléaire, jusqu’à sa mise hors service. Sur son site internet, Larry Hall dépeint le Survival Condo comme un rempart contre les dangers de notre ère hasardeuse. « C’est un havre pour les plus riches, écrit-il. Dans l’enceinte, ils peuvent se promener à leur gré, sachant qu’il y a des gardes armés à l’extérieur. Et leurs enfants peuvent courir tout leur saoul. »

Larry Hall a eu l’idée du projet il y a une dizaine d’années, après avoir lu que le gouvernement fédéral s’apprêtait à injecter des fonds dans la prévision des catastrophes, industrie en sommeil depuis la Guerre froide. L’administration Bush activa temporairement, à l’occasion des attentats du 11 septembre 2001, un plan d’urgence nommé « Continuité du gouvernement », en transportant par hélicoptère et autobus des fonctionnaires fédéraux sélectionnés vers des sites fortifiés 10. Mais de l’eau a coulé sous les ponts depuis les années cinquante : les ordinateurs et autres équipements avaient pris en 2001 un gros coup de vieux, au point d’en devenir inutilisables. Bush ordonna alors un recentrage des efforts gouvernementaux sur le renforcement des structures d’urgence, et la FEMA (Agence Fédérale des Situations d’Urgence, à la fois publique et privée) organisa des exercices annuels à grande échelle. (Le plus récent, Eagle Horizon, en 2015, simulait des ouragans, des dispositifs nucléaires improvisés, des tremblements de terre et des cyber-attaques.)

Larry Hall se dit alors : « Eh, que peut faire le gouvernement que tout un chacun ne puisse faire ? » En 2008, il achetait un premier silo pour trois cent mille dollars et en achevait la transformation en décembre 2012, à un coût avoisinant les vingt millions de dollars. Y furent créés douze appartements privés 11. Les unités occupant tout un étage, annoncées à trois millions de dollars, comme celles n’en occupant que la moitié (un million et demi de dollars), furent toutes vendues à l’exception d’un seule : celle que s’était réservé Larry Hall.

La plupart des prépeurs n’ont pas de bunker. Les abris renforcés sont en effet chers et compliqués à concevoir et à bâtir. Le hangar originel du complexe de Hall a été conçu par un corps d’ingénieurs de l’armée pour résister à une attaque nucléaire.

L’intérieur du silo peut contenir un total de soixante-quinze personnes. Les provisions de bouche et le carburant ont été emmagasinés pour une période de cinq ans sans réseaux commerciaux. En pratiquant dans des bassins l’élevage du tilapia 12, ainsi que la culture hydroponique 13 de légumes poussant sous des lampes à énergie renouvelable, le complexe de Larry Hall pourrait fonctionner indéfiniment. Le jour fatal, des camions Pit-Bull VX, blindés, de fort calibre, actuellement utilisés par la police anti-terroriste, iront chercher chacun des copropriétaires du bunker dans un rayon de quatre cents kilomètres. Ceux d’entre eux qui possèdent des avions privés pourront atterrir à Salina, à environ 50 km du complexe. De l’avis de Larry Hall, les ingénieurs du Corps d’Armée ont fait l’essentiel du travail en choisissant l’emplacement. « Ils ont considéré la hauteur au-dessus du niveau de la mer, la sismologie de la région, son éloignement des grands centres de population », explique-t-il.

Hall, en fin de cinquantaine, est un homme plutôt robuste et volontiers disert. Il a étudié les affaires et les ordinateurs au Florida Institute of Technology et a continué à se spécialiser dans les réseaux et les centres de données pour Northrop Grumman, Harris Corporation, et d’autres entrepreneurs de la Défense. Il vit actuellement entre ce hangar fortifié et sa maison en banlieue de Denver, où sa femme juriste vit avec leur fils de douze ans.

Mais poursuivons la visite du silo avec Evan Osnos. Larry Hall, Mark Menosky, un ingénieur chargé de gérer les mécanismes du quotidien dans le complexe, et le journaliste descendirent, après avoir traversé le garage, jusqu’à un grand séjour meublé d’une table de billard, de canapés en cuir, et pourvu d’appareils en acier inoxydable et d’une cheminée en pierre. Cet espace intègre une salle à manger et sa cuisine occupant l’un des murs. Le tout ressemble assez à  à un condominium sans fenêtres dans une station de ski. Hall en effet s’est inspiré de l’organisation intérieure des bateaux de croisière dans le but d’optimiser l’espace.

Tout en préparant le dîner, steak, pommes de terre au four et salade, Hall expliqua qu’entretenir dans des conditions acceptables la vie quotidienne sous terre représentait le plus dur du projet. Il a bien étudié son affaire et retenu qu’un surcroît de lumière combat la dépression, que la rotation des corvées évite le fractionnement de la communauté en petits groupes antagonistes, et qu’une simulation de la vie en surface permet de mieux supporter l’absence d’horizon. Les murs des appartements sont équipés d’ampoules L.E.D. intégrées à des écrans simulant des fenêtres, où passe en direct une vidéo de la prairie située juste au-dessus du hangar. Les copropriétaires peuvent leur préférer des vidéos de pinèdes ou d’autres paysages. Une résidente potentielle new-yorkaise souhaitait même une vidéo de Central Park «  pendant les quatre saisons, de jour comme de nuit, précise Menosky. Elle voulait les bruits, les taxis, les klaxons ».

Plusieurs survivalistes reprochent à Larry Hall de n’avoir pensé qu’aux très riches en créant son refuge exclusif. Ils ont menacé de saisir son bunker au prochain cataclysme. Mais Hall n’est pas impressionné : « Ils pourront tirer tant qu’ils voudront, dit-il, le bunker tiendra le coup. Si nécessaire, ses gardiens riposteront par balle. Nous avons ici un tireur d’élite. »

The swimming pool at Larry Hall’s Survival Condo Project. These days, when North Korea tests a bomb, Hall can expect an uptick in phone inquiries about space in the complex.
La piscine au Larry Hall’s Survival Condo Project. Ces jours-ci, lorsque la Corée du Nord teste une bombe, Hall peut s’attendre à une hausse des demandes de renseignements téléphoniques concernant l’espace dans le complexe. Photo de Dan Winters pour The New Yorker

De son côté, Tyler Allen, un promoteur immobilier à Lake Mary, en Floride, déclarait lors d’un entretien téléphonique avoir payé trois millions de dollars l’un des appartements protégés de Larry Hall. Il craint pour l’Amérique un avenir de guerre civile et de subterfuges gouvernementaux. Il soupçonne une visée malveillante touchant le virus Ebola. Ce fléau pourrait avoir été introduit volontairement sur le territoire des États-Unis en vue d’y affaiblir la population. À la question : comment ses amis réagissent-ils à ce genre d’hypothèses ? Il répond : « La plupart du temps, ils rigolent, tout naturellement, au fond parce que la possibilité d’un cataclysme les effraie. Mais depuis peu ma crédibilité monte en flèche. Voyez ce qui se passe actuellement : l’agitation sociale, la division culturelle et raciale, l’incitation à la haine… Imaginer tout cela il y a dix ans aurait semblé complètement farfelu. »

Comment Tyler Allen envisage-t-il le voyage de Floride au Kansas en cas de catastrophe ? « Si une bombe sale explosait à Miami, répond-il, les gens se calfeutreraient chez eux ou se rassembleraient dans les cafés et les bars, collés au téléviseur. Or on n’a que 48 heures pour se casser de là sans tambour ni trompette. » Selon lui, on stigmatise injustement la gent précautionneuse. « On ne traite pas de paranos les gardes du corps du président quand il visite Camp David, dit-il, mais on est vu comme loufoque, voire suspect, quand on s’occupe, par tous les moyens, de protéger sa famille en cas de problème. »

Allen m’a dit qu’à son avis, la prise de précautions est injustement stigmatisée. « Ils ne mettent pas de papier d’aluminium sur votre tête si vous êtes le président et que vous allez à Camp David, a t-il dit, mais ils mettent du papier d’aluminium sur la tête si vous en avez les moyens et que vous prenez des mesures pour protéger votre famille en cas de problème. »

Evan Osnos

Partie 2

Evan Osnos est rédacteur pour le New Yorker depuis 2008. Il couvre actuellement la politique et les affaires étrangères.

Traduit par lisca, relu par Michèle pour le Saker Francophone

Notes

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  1. NdT : site web communautaire de partage de signets
  2. Chaos Monkey : Obscene Fortune and Random Failure in Silicon Valley
  3. NdT : un nom forgé en 1971 par le journaliste Don Hoefler en référence au matériau de base des composants électroniques
  4. NdT : programmeur sociable, hédoniste et branché
  5. NdT : En français prêts-au-pire ou « prépeurs » : qui se préparent à des peurs
  6. NdT : La dystopie est une sorte d’imaginaire pessimiste
  7. NdT : forum sur les preppers non-américains
  8. NdT : qui a grandi en Ukraine
  9. NdT : et de la société Glow qui s’occupe de fertilité féminine
  10. NdT : conçus pendant les années de Guerre froide, où la tension entre l’URSS et les États-Unis était à son maximum
  11. NdT : Empilés les uns sur les autres
  12. NdT : Poisson blanc éthiopien omnivore peu exigeant en oxygène et de bon rendement. Le tilapia est à l’aquaculture ce que le poulet est à l’élevage
  13. Hors-sol, sans soleil, sur substrat