Préparation des super-riches au jour du jugement dernier 1/2


Comment les magnats d’Amérique — dans la Silicon Valley en particulier — se préparent au krach de la civilisation


Par Evan Osnos  – Le 30 janvier 2017 – Source New Yorker

An armed guard stands at the entrance of the Survival Condo Project, a former missile silo north of Wichita, Kansas, that has been converted into luxury apartments for people worried about the crackup of civilization.
Un garde armé se trouve à l’entrée du Survival Condo Project, un ancien silo de missiles au nord de Wichita, au Kansas, qui a été transformé en appartements de luxe pour les gens qui s’inquiètent de la fissuration de la civilisation. Photographie de Dan Winters – The New Yorker

Steve Huffman, 33 ans, co-fondateur et PDG de Reddit 1 pesant six cents millions de dollars, était myope jusqu’à novembre 2015, quand il a décidé de subir une chirurgie au laser. Et ce, non pas pour des raisons de commodité ou d’apparence, mais pour améliorer ses chances de survie en cas de catastrophe naturelle ou provoquée. « Si le monde que nous connaissons se terminait ? Ou se durcissait trop ? La myopie sévère constituerait un sérieux handicap, dit-il. Privé de lentilles de contact, je suis foutu ».

Huffman, grands yeux bleus, épais cheveux blonds, allure dynamique d’éternel fureteur, fut un temps un danseur de salon de haut niveau qui s’amusa même à pirater le site Web de son colocataire. Un tremblement de terre sur la faille de San Andreas, une pandémie, une bombe sale, tous ces désastres potentiels le préoccupent moins que l’effondrement qu’il juge imminent quoique temporaire, du gouvernement étasunien et de ses structures. « J’ai plusieurs motos, pas mal d’armes et de munitions, des provisions de bouche substantielles, dit-il. Avec ça, je peux tenir un certain temps chez moi. »

Le survivalisme renvoie aux images du bûcheron chapeauté d’aluminium, du maniaque entassant les haricots, du prophète de malheur aux accents plus ou moins religieux. Et pourtant, cette tendance a gagné ces dernières années des milieux plus cossus, au cœur de la Silicon Valley en Californie, et de Manhattan : ingénieurs et cadres de la haute technologie, gestionnaires financiers, et autres privilégiés.

Au printemps dernier, alors que la campagne présidentielle exposait des divisions de plus en plus toxiques en Amérique, Antonio García Martínez, quarante ans, un résident de San Francisco et ex-directeur de Facebook, affirme : « Quand la société n’a plus de mythe fondateur, elle sombre dans le chaos. » Auteur de Testeur de Chaos : Fortune Indécente et Défaillances Aléatoires dans la Silicon Valley 2, une description acerbe du petit monde de ce technopôle, Garcia Martinez a acquis ce printemps dernier, au vu des tensions apparues lors de la campagne présidentielle américaine, deux hectares boisés sur une île du Pacifique Nord-Ouest. Son but est double : ne pas dépendre de réseaux d’énergie extérieurs et se garder d’un monde cruel. Il y a transporté des générateurs solaires, des panneaux photovoltaïques et des milliers de munitions.

Il a voulu son refuge éloigné des villes mais pas totalement isolé. « Les très riches s’imaginent qu’un seul gars pourrait se défendre seul contre la foule errante, dit-il. Mais non. Il nous faudra organiser une milice locale. Et prendre bien d’autres initiatives en cas d’apocalypse. » À peine en avait-il touché mot à ses pairs de la Baie de San Francisco qu’ils sortaient du bois pour décrire leurs propres projets de survie. « À mon avis, en déduit-il, les gens qui, de par leur métier, se trouvent très au courant des leviers de fonctionnement réels de la société, ont acquis la conviction que nous patinons actuellement sur un glacis culturel extrêmement mince. »

Ailleurs, au sein de groupes Facebook confidentiels, de riches survivalistes échangent des conseils sur les masques à gaz, les bunkers (forteresses), et les abris prévus pour protéger leurs résidents des effets d’un bouleversement climatique.

« Je garde un hélicoptère garé en permanence, affirme un cadre financier, et je dispose quelque part d’un bunker souterrain à air filtré. » Il reconnaît qu’il est un peu extrême comparé à ses pairs. Mais ajoute : « J’ai pas mal d’amis qui investissent dans l’armement personnel, les motos, les pièces d’or. Mon cas n’est pas si rare, finalement. »

Tim Chang, par exemple : 44 ans, PDG de Mayfield Fund, une société de capital-risque basée dans la Silicon Valley 3, « Ici, dit-il, nous organisons des dîners de corsaires de la finance et nous discutons des plans de sauvegarde que font les gens : ils stockent du Bitcoin et des crypto-monnaies, s’efforcent d’obtenir des passeports d’une autre nationalité, achètent des résidences secondaires dans des pays-refuges, pour le jour où il faudra fuir. Moi, très franchement, je parie sur l’immobilier, non seulement pour générer des revenus passifs, mais aussi pour me mettre au vert. » Avec sa femme, également cadre dans la Valley, il a rempli et scellé des sacs d’urgence pour eux et leur fille de 4 ans. Tim Chiang veut être prêt en cas de guerre civile ou de tremblement de terre géant qui engloutirait une partie de la Californie.

Marvin Liao, un ancien dirigeant de Yahoo aujourd’hui membre associé de 500 startups et d’une société de capital-risque, a quant à lui décidé que ses provisions cachées d’eau et de nourriture ne suffisaient pas. « Et si quelqu’un venait me les prendre ? » demande-t-il. Pour protéger sa femme et sa fille, il prend des cours de tir à l’arc.

Cartoon

Pour les uns, l’apocalypse renvoie au « brogrammer » 4, ou à une science-fiction technologique inspirée du monde réel. Pour les autres, comme Huffman, c’est un souci qui remonte à loin. « Depuis que j’ai vu Deep Impact », précise-t-il. Sorti en 1998, ce film dépeint une comète frappant l’Atlantique, et la fuite éperdue des habitants des côtes pour échapper au tsunami. « Les fuyards se retrouvent bloqués dans la circulation. Cette scène a été filmée près du lycée que je fréquentais alors. Quand je conduis sur la route qui a servi pour le tournage, je me refais le film à chaque fois dans ma tête, et je me dis : c’est une moto qu’il faut car tous les autres seront bloqués. »

Huffman a souvent participé au festival annuel de « Burning Man » avec ou sans vêtements, où des artistes se mêlent aux magnats dans le désert du Nevada. Il adhère entièrement à l’un de ses principes fondamentaux, « l’autonomie radicale », qu’il explique ainsi : « la joie d’aider les autres, sans dépendre d’aucune aide en retour ». Il existe une agence fédérale pour les situations d’urgence (FEMA : Federal Emergency Management Agency officiellement chargée de gérer les catastrophes dans l’intérêt de la population. Chez les survivalistes, ou « preppers » 5), on donne par dérision au sigle FEMA une autre signification :  « Foolishly Expecting Meaningful Aid » soit : compter stupidement sur un quelconque secours des autorités fédérales).

Huffman prévoit qu’en cas de catastrophe, il cherchera à faire partie d’une quelconque communauté. « Se retrouver avec d’autres personnes est une bonne chose. Je crois sans trop me vanter être un très bon meneur. Il se peut, quand la crise se fera brutale, que je me retrouve en position de chef. Dans le pire des cas, je compte au moins rester un homme libre. » Les années passant, Huffman est de plus en plus sceptique sur la perspective d’une politique fiable et solide aux États-Unis. L’instabilité chronique engendre en effet selon lui un risque réel de troubles à grande échelle, et par là d’un effondrement institutionnel, qui aurait pour conséquence l’impossibilité d’expédier des biens hors du pays. Les blogs de Preppers appellent un tel scénario WROL, « sans droit ni règle ». Huffman en est venu à penser que l’harmonie contemporaine repose sur un fragile consensus. « Nous croyons plus ou moins dans l’ensemble, développe-t-il, que notre pays fonctionne, que notre monnaie a une valeur, que le transfert du pouvoir peut se faire pacifiquement – que tout ce qui nous est cher fonctionne, juste parce que nous le voulons. Il est vrai que le système résiste quand même et qu’il peut résister encore plus. Cependant la lutte est constante et je parie que les attaques contre lui continueront et que nous allons en voir des vertes et des pas mûres. »

En créant Reddit, une communauté regroupant des milliers de fils de discussion sur l’un des sites les plus visités du monde, Huffman a pris conscience de la façon dont la technologie modifie nos relations les uns avec les autres, pour le meilleur et pour le pire. Les réseaux sociaux ont ainsi le pouvoir d’amplifier les peurs des gens. « Les gens paniquent plus en groupe que seuls », reconnaît-il, soulignant que l’Internet rassemble les individus autant qu’il les informe sur les risques émergents. Bien avant que la crise financière ne fasse la première page, des signes précurseurs apparaissaient dans les commentaires d’utilisateurs de Reddit.

« Les gens commençaient à murmurer au sujet des hypothèques. Ils s’inquiétaient de la dette des étudiants, de la dette en général. On pouvait lire de nombreux messages du type : ‘Trop beau pour être vrai. Ça sent le roussi.’ Il y a sûrement quelques trolls qui sévissent sur Reddit, mais je crois que cette communauté reflète assez bien le sentiment public. Quand les gens ne croiront plus au système et qu’il s’effondrera, les réseaux sociaux nous en montreront les premiers échos. »

Comment le souci de l’apocalypse a-t-il pu se ficher au cœur même de la Silicon Valley, cette concentration de sociétés tellement convaincues qu’elles sont le moteur du progrès dans le monde ?

Ces poussées de fièvre survivaliste ne sont pas aussi contradictoires qu’elles le paraissent. La technologie récompense la capacité d’imaginer un avenir très différent. C’est ce qu’explique Roy Bahat, le responsable de Bloomberg Beta, une société de capital-risque basée à San Francisco. « Le mode survivaliste conduit à des utopies et des dystopies 6, dit-il. Il peut inspirer aussi bien un optimisme radical – tel que le mouvement cryonique, qui appelle à congeler des défunts dans l’espoir que la science les ranimera un jour – que de sombres scénarios. » Tim Chang à ce sujet nous confie : « Mon état d’esprit actuel oscille entre l’optimisme et la terreur pure. »

Au cours des dernières années, le survivalisme n’a cessé de gagner du terrain.
En 2012, la chaîne National Geographic a lancé Doomsday Preppers (Prêts pour le Jour du Jugement dernier), une émission de téléréalité mettant en vedette des Américains qui se préparent à ce qu’ils appellent une situation S.H.T.F. (Quand la « merde frappe le ventilateur ».) La première de l’émission a attiré plus de quatre millions de téléspectateurs. Dès la fin de la première saison, Doomsday Preppers était devenue l’émission la plus populaire dans l’histoire de cette chaine. D’autre part, un sondage commandé par National Geographic révèle que, pour 40% des Américains, stocker des provisions ou construire un abri anti-nucléaire est un investissement plus sage qu’un 401K (nom d’un plan de retraite). Exemples de discussion prepper en ligne, le pittoresque « Guide d’une maman pour se préparer à l’agitation civile » et le déprimant « Comment manger un sapin pour survivre ». 7.

La réélection de Barack Obama a été une aubaine pour les survivalistes. On a pu voir des conservateurs convaincus, les mêmes qui accusaient Obama de nourrir les tensions raciales, de restreindre les armes à feu et d’augmenter la dette nationale, s’intéresser à tel ou tel type de fromage blanc ou de bœuf Stroganoff lyophilisés promus par des chroniqueurs tels que Glenn Beck ou Sean Hannity. Un forum de « prêts-au-pire » a même attiré des congressistes. On y trouvait des cours sur la suture fait maison (pratiquée sur un pied de porc) et des poses-photo auprès de stars de la série télévisée survivaliste «