Pic pétrolier – Cul par dessus tête [1/3]


Le pic pétrolier à la rencontre des réserves fractionnaires des banques, ou les liens entre la dette et l’énergie


 

Par Allan Stromfeldt Christensen – Le 1er septembre 2015 – Source fromfilmerstofarmers.com

Note du Saker Francophone

Je vous présente aujourd'hui le premier d'une série de trois articles qui reprennent la tonalité des textes récents de Gail Tverberg ou de Gérard Foucher, en liant énergie, dette et économie. Il aborde aussi un élément cardinal de la réinformation, appliquée à ces trois domaines : la prise de conscience.
image de Viktor Hertz

Cette année, l’effondrement des prix du pétrole, auquel s’est ajouté la semaine dernière son effondrement sur les marchés boursiers, m’a pris au dépourvu concernant les implications économiques du pic pétrolier.

Je présente dans cet article ce que j’en ai appris puis m’étendrai davantage à ce sujet dans les articles qui suivront.

Dès 2006 j’ai fait le lien entre les réserves fractionnaires bancaires et le pic pétrolier. Cependant, j’ai en fin de compte sombré dans ce qu’on pourrait appeler l’orthodoxie du pic pétrolier. Pour l’illustrer, je prendrai comme exemple l’auteur et ancien économiste en chef à la Banque CIBC (une des principales banques au Canada), Jeff Rubin.

Dans le premier de ses deux livres sur le pic pétrolier, Rubin insiste sur le contraste entre la réduction (Pic du Pétrole) de l’approvisionnement en pétrole et l’augmentation de la demande finale d’une économie qui continue sa croissance. La loi de l’offre et de la demande rendra alors le pétrole hors de prix. Ensuite, le retour de balancier se fera sentir : le prix du pétrole tendra à s’effondrer, car sa demande aura brusquement diminué. Par à-coups successifs, on observerait des flambées puis des effondrements du prix du pétrole.

Pour le meilleur ou pour le pire, c’est ce qu’on appelle maintenant l’«orthodoxie du pic pétrolier», et c’est pourquoi, pour ma part, je m’attendais à la Seconde Venue d’un prix élevé du pétrole après le pic de $147 en juillet 2008. Mais après avoir attendu patiemment pendant six ans, il ne vint jamais. (Les gens qui en 2012 annonçaient une date fixe devraient chercher un job chez Disneyland). En fait, non seulement le prix du pétrole a passé quelques années à rebondir autour du niveau de $100 après être remonté de son plus bas de $32.40, atteint le 19 décembre 2008, mais à partir de juin 2014, il a commencé à plonger jusqu’à son niveau actuel d’environ $40 (revenu à 50 depuis que j’ai écrit cet article). Bien que le plongeon du prix initial m’aie d’abord troublé, un peu de lecture vers la fin de l’année 2014 – je ne me souviens malheureusement pas des sources exactes – m’a fait comprendre ce que recouvre la notion de destruction de la demande.

Cette destruction de la demande a pris tellement de sens pour moi que j’ai écrit mon premier post concernant le pétrole sur ce sujet : Le pic pétrolier et la bulle du pétrole de schiste cela pourrait-il justifier la bulle immobilière de 2004 à 2008?  Je n’avais apparemment pas compris correctement les facteurs sous-jacents et les conséquences ultimes de cette destruction de la demande alors que j’attendais encore, à terme, l’augmentation des prix du pétrole, tout au moins son arrimage dans la zone des $70 ou plus. Même si je savais que mon expérience en économie nécessitait un approfondissement, et surtout mes prédispositions mêmes à penser en termes économiques, je suppose que je dois me confondre en excuses pour avoir été un idiot complet sur ce coup-là. En d’autres termes, bien que j’avais au moins réussi à remarquer les incongruités apportées par le pic pétrolier dans le monde des banques à réserves fractionnaires, ce n’est que tout récemment que j’ai pleinement pris conscience des implications sous-jacentes, et à long terme, de la destruction de la demande. Toutes mes excuses si vous m’avez déjà lu l’expliquant, mais je vais me répéter ici pour la postérité.

Tout d’abord, l’essentiel de l’argent autour de nous, disons 95% de celui-ci, n’est pas créé par les gouvernements, mais par les banques privées quand elles font des crédits. Ensuite la méthode par laquelle cet argent est créé par l’intermédiaire des banques à réserves fractionnaires et à comptabilité à double entrée, est basée sur la création de nouveaux crédits. En d’autres termes, l’argent est créé sous forme de dette. En outre, c’est parce que les banques créent le capital et non pas les intérêts qu’il n’y a jamais assez d’argent dans l’existence pour payer toutes les dettes plus les intérêts. En conséquence, la bulle de la dette doit être continuellement élargie via un crédit en constante expansion, de sorte que les prêts précédents puissent être entretenus, de peur que le système n’implose [c’est la définition de la pyramide de Ponzi, NdT]. Voyez cette dette comme un tapis roulant, et c’est pourquoi la croissance économique doit être maintenue à tout prix, même au prix de la destruction complète de la planète sur laquelle nous vivons.

Donc, en plus d’être estomaqué quand j’ai appris la façon dont la plupart de notre argent était créé, ce qui m’a tout de suite frappé, c’est que, puisque la croissance économique nécessite une augmentation de l’approvisionnement en énergie pour alimenter cette croissance, et alors que le pic pétrolier implique un niveau maximal d’extraction de l’énergie, cette limite à l’approvisionnement en énergie va nous amener à une impasse.

Heureusement, il s’est avéré que je suis seulement à moitié défoncé

Dans le même temps, voyant que le seul ami avec lequel j’avais la possibilité de bavarder sur ces sujets vivait à mi-chemin du bout du monde en Nouvelle-Zélande, et considérant que j’avais quitté Internet (ce qui effectivement finit par être un hiatus de cinq ans), je n’ai plus disposé d’un forum comme Oil Drum ou autre pour faire mijoter ces pensées et il s’est passé un certain temps avant que je ne croise un livre qui mette en relief ces deux questions (la première fois que je l’ai vu, c’est dans l’ouvrage Fleeing Vesuvius, je pense).

Donc, comme nous vivions tous les deux à Toronto, à l’époque, j’ai pensé qu’il pourrait être utile de passer à l’une des conférences que Jeff Rubin donnait pour la sortie de son deuxième livre La fin de la croissance, car il ne s’agissait pas d’un gars écrivant un énième livre sur le pic pétrolier, mais d’un économiste écrivant sur ce thème! A la fin d’une discussion ouverte – avec David Suzuki ! – et alors que les deux auteurs en étaient à la partie dédicace du livre, je me suis avancé patiemment dans la queue jusqu’à rencontrer Rubin et je lui ai posé la question qui suit :

Allan : Si le pic pétrolier signifie la fin de la croissance, et si le système de banques à base de réserves fractionnaires exige une croissance perpétuelle pour continuer ce système, cela ne signifie-t-il pas que nous devrions nous éloigner d’un système de banques à réserves fractionnaires?

Rubin : Mais ce n’est pas ce dont je parle.

Allan : Bien ouais. Mais encore. Est ce que le pic pétrolier n’implique pas un sérieux problème concernant la façon dont notre système bancaire et monétaire opère actuellement, car il a besoin de plus en plus d’énergie pour continuer à grandir?

Rubin : Vous parlez de l’effet multiplicateur de l’argent, non?

Allan : Euh, ouais. [Je n’ai entendu qu’une fois avant lui une référence à cela]

Rubin : Bien ce n’est pas ce dont je parle.

Il m’a ensuite dit quelque chose que j’avais déjà lu dans son livre (mais qui n’a pas du tout répondu à ma question), et comme je venais de toute évidence de me cogner à un mur de briques, ça ne me dérangeait pas de laisser tomber pour suivre mon propre chemin.

J’aurais du m’attendre à ma passe d’arme avec Rubin, car si vous jetez un coup d’œil à son premier livre, le résumé de son pronostic sur le pic pétrolier se résume à peu près ainsi : Les californiens mangeront moins de sirop d’érable de l’Ontario, les Ontariens mangeront moins d’avocats de Californie, et nous allons tous manger des carottes cultivées localement. En bref, cela concerne avant tout les mécanismes de base du marché de l’offre et de la demande, ce qui signifie que nous ne devons pas vraiment faire quelque chose nous-mêmes, ni changer nos habitudes, puisque les marchés vont travailler proprement cette question du pétrole pour nous. Mais en attendant, nous devrions nous attaquer à la fabrication locale de postes de télévision (selon son deuxième livre)! En d’autres termes, si vous êtes à la recherche d’une histoire ennuyeuse sur le pic pétrolier, ne cherchez pas plus loin que Jeff Rubin.

Un bien meilleure livre sur la fin de la croissance, également par un ex-banquier canadien

Néanmoins, même si j’avais remarqué la banalité de presque tous les propos de Rubin sur le pic pétrolier, je me suis malheureusement fait attraper par sa notion d’escalade des prix du pétrole. Ainsi, bien que je n’était pas dogmatique sur l’économie et peu disposé à remettre en question la méthode selon laquelle la plupart de notre argent est créé, je me suis effectivement menotté tout seul m’empêchant d’être en mesure de comprendre les ramifications économiques du pic pétrolier et du système de banques à réserves fractionnaires, même si, comme mentionné, j’avais déjà écrit des posts sur la destruction de la demande venant derrière le récent plongeon des prix du pétrole.

Malgré tout, depuis un certain temps maintenant, j’ai eu l’intuition, fondée sur rien de précis, mais une intuition, que le prix du pétrole allait se diriger vers $20. J’ai même joué au technophile et j’ai tweeté, avant même le récent crash du marché boursier et du prix du pétrole (qui, comme déjà mentionné, a subi une légère reprise depuis) :

Ma prévision totalement sans fondement, sans argument et pour ainsi dire débile sur le prix du pétrole : $20. Je vais effacer ce tweet quand il apparaitra finalement trop stupide.

– Allan S. Christensen (@ filmers2farmers) Août 4, ici à 2015 / https://twitter.com/filmers2farmers/status/628443444797571072

Puis vint l’étincelle. Quelques jours après avoir lu les commentaires d’un article sur resilience.org, cela m’a finalement frappé : « Attendez une seconde, la destruction de la demande ne signifie pas un plongeon mineur et/ou temporaire des prix vers une valeur moyenne tiède. Il signifie le contraire d’une inflation – une déflation. Ils vont donc continuer à baisser! »

En d’autres termes, non seulement j’ai mijoté quelque peu dans la marmite déflationniste pendant presque une décennie, mais je ne savais même pas qu’il y avait un contre-argument, et même un contre-argument qui vous renvoyait mijoter dans une autre marmite!

Ayant fini de fouiner dans tout cela, j’ai compris les implications de ma volonté à mettre deux et deux ensemble il y a près d’une décennie, et cela m’a finalement conduit quelque part. En plus de cela, ma volonté m’a permis de passer à une nouvelle étape que je recherchais pour, justement, mettre deux et deux ensemble. Ce nouveau deux étant l’argent comme intermédiaire pour l’énergie.

C’est ce que je développerai dans la partie 2.

Allan Stromfeldt Christensen

 Lien

Je vous conseille de lire cet article de Charles Sannat sur l’Indéflation ou comment la dette détruit la demande sur certains produits pendant que les produits de base continuent a être sous pression

Traduit par Hervé, relu par Diane et Denis pour le Saker Francophone

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