Oups ! L’économie est comme une voiture autonome


Par Gail Tverberg – Le 20 février 2017 – Source OurFiniteWorld

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En 1776, Adam Smith a parlé de la « main invisible » de l’économie. Investopedia explique comment fonctionne la main invisible : « Dans une économie de marché libre, les individus intéressés opèrent par un système d’interdépendance mutuelle pour promouvoir le bénéfice général de la société dans son ensemble. »

Nous parlons et agissons aujourd’hui comme si les gouvernements et la politique économique sont ce qui fait que l’économie se comporte comme elle le fait. Malheureusement, Adam Smith avait raison : il y a une main invisible qui guide l’économie. Aujourd’hui, nous savons qu’il existe une raison physique pour expliquer pourquoi l’économie agit comme elle le fait : l’économie est une structure dissipative – dont nous parlerons plus tard. Tout d’abord, parlons de l’efficacité de l’économie.


Notre économie est comme une voiture autonome : les salaires des travailleurs en dehors des élites en sont le moteur.

Les travailleurs fabriquent des biens et fournissent des services. Les travailleurs non élitistes, c’est-à-dire les travailleurs sans formation avancée ou sans responsabilités de surveillance, jouent un rôle particulier, car ils sont nombreux. L’économie peut croître (comme une voiture autonome peut avancer) 1) si les travailleurs peuvent produire une quantité croissante de biens et de services chaque année, et 2) si les travailleurs non élitistes peuvent se permettre d’acheter les biens produits. Si ces travailleurs trouvent moins d’emplois disponibles ou s’ils ne sont pas payés suffisamment, c’est comme si le moteur de la voiture autonome ne fonctionnait plus. La voiture pourrait tout aussi bien tomber en mille morceaux dans l’allée.

Si les salaires des travailleurs non élitistes sont trop bas, ils ne peuvent pas se permettre de payer beaucoup d’impôts, de sorte que les gouvernements sont touchés. Ils ne peuvent pas se permettre d’acheter des biens d’équipement tels que des véhicules et des maisons. Ainsi, les salaires déprimés des travailleurs non élitistes affectent négativement les entreprises et les gouvernements. Si ces travailleurs non élitistes reçoivent un salaire satisfaisant, la « boucle produit / achète » est fermée : les personnes dont le travail crée des biens et services assez ordinaires peuvent aussi se permettre d’acheter ces biens et services.

Besoins récurrents de la voiture / de l’économie

L’économie, comme une voiture, a des besoins récurrents, analogues aux paiements mensuels d’un bail, aux paiements des assurances et des coûts d’entretien. Il s’agit notamment des paiements pour divers services d’entretien, y compris les suivants :

  • Programmes gouvernementaux, y compris les paiements aux personnes âgées et aux chômeurs ;
  • Programmes d’enseignement supérieur ;
  • Soins de santé.

Inutile de dire que les services susmentionnés tendent à maintenir la hausse des coûts, que les salaires des travailleurs non élitistes continuent d’augmenter ou non pour faire face à ces coûts.

L’économie a également besoin d’acheter un volant de biens sur une base très régulière (hebdomadaire ou mensuelle) sinon elle ne peut pas fonctionner. Ceux-ci incluent :

  • De l’eau fraîche ;
  • Des aliments de différents types, y compris des légumes, des fruits et des céréales ;
  • Des produits énergétiques de nombreux types tels que le pétrole, le charbon, le gaz naturel et l’uranium. Ces besoins comprennent de nombreux sous-types adaptés à des raffineries particulières ou à des centrales électriques ;
  • Des minerais de nombreux types, y compris le cuivre, le fer, le lithium et bien d’autres.

Certains de ces biens sont nécessaires directement aux travailleurs dans l’économie. D’autres biens sont nécessaires pour fabriquer et exploiter les « outils » utilisés par les travailleurs. C’est l’utilisation croissante d’outils qui permet aux travailleurs de continuer à devenir plus productifs – produire la quantité croissante de biens et de services nécessaire pour maintenir l’économie en croissance. La disponibilité de ces outils n’est possible que par l’utilisation de produits énergétiques et d’autres minéraux de toutes sortes.

J’ai assimilé la nécessaire liste de biens dont l’économie a besoin comme ingrédients de sa recette, ou de produits chimiques nécessaires à une expérience particulière. Si l’un des « ingrédients » n’est pas disponible − probablement à cause des prix trop élevés pour les consommateurs ou trop bas pour les producteurs − l’économie doit « faire une fournée plus petite ». Nous avons vu cela se produire lors de la Grande Récession de 2007 à 2009. La figure 1 montre que l’utilisation de plusieurs types de produits énergétiques, plus l’acier brut, a reculé en même temps. En fait, la tendance récente autour du charbon et de l’acier brut suggère qu’une autre contraction est peut être à venir.

Figure 1. World Product Consumption, indexed to the year 2000, for selected products. Raw Steel based on World USGS data; other amounts based of BP Statistical Review of World Energy 2016 data.
Figure 1. Consommation mondiale de produits manufacturés, indexée sur l’année 2000, pour les produits sélectionnés. Raw Steel basé sur les données mondiales USGS; Autres montants basés sur les données de BP Statistical Review of World Energy 2016.

 

L’économie ré-optimise quand les choses tournent mal

Si vous avez un GPS dans votre voiture pour vous indiquer des itinéraires, vous savez que chaque fois que vous faites une erreur de parcours, celui-ci recalcule un nouvel itinéraire et vous donne de nouvelles orientations pour vous ramener sur le bon chemin. L’économie fonctionne de la même façon. Voyons un exemple.

Si on revient au début de 2014, j’avais montré ce graphique d’une présentation donnée par Steve Kopits. Il montre que le coût de l’extraction de pétrole et de gaz a soudainement commencé à avoir une tendance à la hausse vers l’année 1999. Au lieu de voir les coûts augmenter de 0,9% par an, les coûts ont soudainement commencé à augmenter en moyenne de 10,9% par an.

Figure 1. Figure by Steve Kopits of Westwood Douglas showing trends in world oil exploration and production costs per barrel. CAGR is "Compound Annual Growth Rate."
Figure 2. Figure par Steve Kopits de Westwood Douglas montrant les tendances de l’exploration pétrolière mondiale et les coûts de production par baril. Le TCAC est le « taux de croissance annuel composé ».

 

Lorsque les coûts augmentaient de seulement 0,9% par an, il était relativement facile pour les producteurs de pétrole de compenser ces augmentations par des gains d’efficacité. Une fois que les coûts ont commencé à augmenter beaucoup plus rapidement, ce fut un signe que nous avions dans un certain sens « vidé » la liste des nouveaux champs de pétrole et de gaz faciles à extraire. Au lieu de cela, les compagnies pétrolières ont été obligées de commencer à accéder aux champs où le pétrole et le gaz est beaucoup plus cher à produire, quand elles ont voulu remplacer les champs s’appauvrissant par ces nouveaux champs. Il y a eu rapidement un décalage entre les salaires (qui n’augmentent généralement pas beaucoup) et le coût des biens fabriqués à l’aide du pétrole, comme les produits alimentaires à base de produits pétroliers.

Est-ce que la main invisible est restée neutre et a laissé agir comme d’habitude, en dépit de cette augmentation importante du coût de l’extraction du pétrole de ces nouveaux champs ? Je dirais que ce n’est pas le cas. Il était clair pour les gens dans ce business dans le monde entier qu’il y avait une grande quantité de charbon en Chine et en Inde qui avait été ignorée parce que ces pays n’étaient pas encore industrialisés. Ce charbon a pu fournir une source d’énergie beaucoup moins coûteuse que le pétrole, surtout si le coût du pétrole a semblé augmenter. En outre, les salaires dans ces pays étaient également plus faibles.

L’économie a profité de l’occasion pour se ré-optimiser. Une partie de cette ré-optimisation peut être vue dans la figure 1, montrée plus tôt dans cet article. Il montre que l’offre mondiale de charbon a augmenté rapidement depuis 2000, alors que l’offre de pétrole a progressé très lentement.

La figure 3 ci-dessous montre un changement différent : un changement dans la façon dont les approvisionnements en pétrole ont été distribués, après 2000. Nous voyons que la Chine, l’Arabie saoudite et l’Inde sont tous des exemples de pays avec de fortes augmentations de leur consommation de pétrole. En même temps, beaucoup de pays développés ont vu leur consommation de pétrole diminuer, plutôt que croître.

Figure 2. Figure showing oil consumption growth since 2000 for selected countries, based on data from BP Statistical Review of World Energy 2016.
Figure 3. Figure montrant la croissance de la consommation de pétrole depuis 2000 pour certains pays, d’après les données de BP Statistical Review of World Energy 2016.

 

Une personne pourrait se demander pourquoi l’utilisation du pétrole en Arabie saoudite augmenterait rapidement après l’an 2000. La réponse est simple : les coûts pétroliers de l’Arabie saoudite sont ses coûts en tant que producteur. L’Arabie saoudite a beaucoup de puits très anciens dont l’extraction du pétrole est peu coûteuse – peut-être 15 $ le baril. Lorsque les prix du pétrole sont élevés et que le coût de production est faible, le gouvernement d’un pays exportateur de pétrole recueille une somme énorme de taxes. L’Arabie saoudite se trouvait dans une telle situation. En conséquence, ce pays pouvait se permettre d’utiliser le pétrole à de nombreuses fins, y compris la production d’électricité et l’augmentation de la construction des routes [ou encore pour l’air conditionné, NdT]. Ce n’était pas un importateur de pétrole, ainsi les prix élevés du pétrole du monde n’ont pas affecté le pays négativement.

La hausse rapide de la production pétrolière en Chine a pu  avoir lieu parce que même avec une consommation de pétrole additionnelle, son coût global de production de biens restait faible en raison de la part importante du charbon dans son mix énergétique et de ses bas salaires. La part énorme du charbon dans le mix énergétique de la Chine est illustrée à la figure 4 ci-dessous. La figure 4 montre également la croissance extrêmement rapide de la consommation d’énergie de la Chine qui a eu lieu une fois que celle-ci a rejoint l’Organisation mondiale du commerce à la fin de 2001.

Figure 3. China energy consumption by fuel, based on BP 2016 SRWE.
Figure 4. Consommation d’énergie de la Chine par le carburant basée sur BP 2016 Revue statistique de l’énergie mondiale.

 

L’Inde se trouvait dans une situation similaire à celle de la Chine, car elle a pu également construire son économie sur du charbon et une main-d’œuvre bon marché.

Lorsque l’économie se ré-optimise elle-même, les profils d’emplois sont également affectés. La figure 5 montre l’évolution du taux de participation à la population active aux États-Unis :

Figure 4. US Civilian labor force participation rate, based on US Bureau of Labor Statistics data, as graphed by fred.stlouisfed.org.
Figure 5. Taux de participation des travailleurs civils aux États-Unis, basé sur les données du Bureau des statistiques du travail des États-Unis, telles que publiées par fred.stlouisfed.org.

 

Est-ce simplement une coïncidence que le taux d’activité des États-Unis a commencé à tomber vers l’an 2000 ? Je ne le crois pas. Le déplacement de la consommation d’énergie vers des pays comme la Chine et l’Inde, à mesure que les prix du pétrole augmentait, a pu réduire la disponibilité des emplois aux États-Unis. Je connais plusieurs personnes qui ont été licenciées de l’entreprise pour laquelle je travaillais, car leurs emplois (en informatique) avaient été transférés à l’étranger. Ces gens n’ont pas été seuls à voir leurs emplois délocalisés à l’étranger.

L’économie mondiale est comme une voiture qui ne peut pas faire de virages serrés

L’économie mondiale ne peut pas faire de virages très serrés, car il y a un délai incompressible pour opérer des changements de cap. Il faut construire de nouvelles usines. Pour que ces usines soient utilisées suffisamment pour avoir un sens économique, elles doivent être utilisées sur une longue période.

En même temps, les produits que nous désirons rendre plus efficaces énergétiquement, par exemple les automobiles, les maisons et les centrales électriques, ne sont pas remplacés très souvent. En raison de la courte durée de vie des ampoules à incandescence, il est possible de forcer un changement assez rapide vers des types plus efficaces. Mais il est beaucoup plus difficile d’encourager un changement rapide de biens à coût élevé, qui sont généralement utilisés pendant de nombreuses années. Si un propriétaire de voiture a un gros prêt en suspens, le propriétaire ne veut pas entendre que sa voiture n’a plus aucune valeur. Comment pourrait-il se permettre d’acheter une nouvelle voiture, ou de rembourser son prêt ?

Une limite majeure pour entreprendre un changement de cap est la quantité de ressources d’un type donné, disponible dans une année donnée. Ces montants tendent à changer relativement lentement d’une année sur l’autre. (voir figure 1). Si plus de lithium, de cuivre, de pétrole ou de tout autre type de ressource est nécessaire, de nouvelles mines sont nécessaires. Il faut indiquer aux producteurs que le prix de ces produits demeurera suffisamment élevé, pendant une période assez longue, pour que cet investissement en vaille la peine. Les prix bas sont un problème pour de nombreux produits de base aujourd’hui. En fait, la production de nombreux produits pourrait très bien chuter dans un proche avenir, en raison de la poursuite des prix bas. Cela effondrerait l’économie.

L’économie mondiale ne peut pas faire marche arrière très longtemps sans s’effondrer

La récession de 2007-2009 est un bon exemple de tentative de recul de l’économie (voir figure 1). Elle n’a pas été très loin en marche arrière, mais même ce petit recul a été un problème énorme. Beaucoup de gens ont perdu leur emploi, ou ont été forcés de subir des réductions de salaire. L’un des grands problèmes avec le recul est le montant élevé de la dette en circulation. Cette dette devient impossible à rembourser lorsque l’économie essaie de rétrécir. Les prix des actifs ont tendance à baisser aussi.

En outre, bien que les approches antérieures, comme l’utilisation de chevaux au lieu de voitures, puisse être attrayante, elles sont extrêmement difficiles à mettre en œuvre dans la pratique. Il y a beaucoup moins de chevaux maintenant, et il n’y aurait pas de places pour « garer » les chevaux dans les villes. Le nettoyage après les chevaux serait un problème, sans entreprises spécialisées dans la gestion de ce problème.

Qu’est ce que les leaders politiques mondiaux peuvent faire pour (en quelque sorte) réparer l’économie ?

Il y a essentiellement deux choses que les gouvernements peuvent faire pour essayer de rendre l’économie (ou la voiture) plus rapide :

  1. Ils peuvent encourager l’accroissement de la dette. Cela se fait de plusieurs façons, notamment en réduisant les taux d’intérêt, en réduisant la réglementation bancaire, en encourageant des normes de souscription plus réduites ou des prêts à plus long terme, en assumant eux-mêmes une dette plus grande, en garantissant la dette des entités non solvables et en trouvant de nouveaux débouchés pour