Nassim Nicholas Taleb n’a jamais emprunté un centime de sa vie.


L’auteur des ouvrages Le Cygne noir et Jouer sa peau : Asymétries cachées dans la vie quotidienne révèle ce que c’est que de jouir de la véritable liberté financière.


Entretien avec Adrienne Westenfeld  le 20 avril 2018 Source Esquire


Les gens me demandent de leur livrer des pronostics économiques alors qu’ils feraient mieux de me demander quelles valeurs je détiens dans mon porte-feuilles d’actifs financiers. Abstenez-vous de dispenser vos conseils sur ce qui pourrait se passer dans le futur si vous êtes vous-même immunisé contre les conséquences de vos conseils. En français, ils utilisent le même mot pour décrire un portefeuille physique et un portefeuille d’actifs financiers.

Je n’ai jamais, jamais emprunté un seul centime. Les banques ne détiennent donc aucun historique de crédit à mon sujet. Pas de prêt, pas de crédit immobilier, rien de tout cela. Jamais. Quand j’étais sans le sou, j’étais en location. Je suis allergique à tout emprunt et j’éprouve du dédain pour les gens qui sont endettés, et je ne m’en cache pas.

Je suis la tradition romaine qui considérait que tout débiteur n’est pas un citoyen libre.

Je détiens des euros, des dollars et des livres sterling. Ce que je fais de mon argent est personnel. Les gens qui se vantent de donner leur argent aux organisations caritatives commettent une grosse faute de goût, à mon avis. Personne ne devrait parler en public de ses actions charitables.

Il vaut mieux passer à côté d’innombrables occasions que d’exploser en plein vol. J’ai appris cela lors de mon premier emploi, de la bouche du plus gradé des traders d’une banque new-yorkaise qui n’existe plus. La plupart des gens sont incapables de faire face à l’incertitude. Ils renâclent à prendre le moindre petit risque, mais sans s’en rendre compte, se lancent dans un risque énorme. Les hommes d’affaires qui vont de succès en succès adoptent exactement l’approche contraire : n’aie pas peur d’être souvent dans l’erreur, mais assure-toi qu’aucune d’elle ne soit de taille à être ta dernière.

Ne perd pas ton énergie dans les négociations, sauf si elles concernent de très gros montants. Choisis tes batailles : perd les petites et gagne les grandes.

Il n’y a rien de mal à être dans l’erreur, tant que tu paies le prix de tes erreurs. Les vendeurs de voitures d’occasion sont de beaux parleurs, sont convaincants, mais ils sortent toujours gagnants même si leur client est perdant après avoir écouté leurs conseils. Un baratineur n’est pas quelqu’un qui est dans l’erreur, c’est quelqu’un qui ne souffre pas des conséquences de ses erreurs.


Les gens « jouent moins leur chemise » de nos jours qu’il y a cinquante ans, voire vingt ans. De plus en plus de gens influencent le destin des autres sans avoir à payer le prix de leurs erreurs de jugement. Jouer sa chemise signifie que vous êtes exposé aux conséquences des risques que vous courez. Cela signifie que ceux qui prennent des décisions, dans n’importe quel corps de métier, ne devraient jamais être protégés des conséquences de leurs décisions. Point barre. Si vous êtes mécanicien sur hélicoptère, vous devriez voyager dans cet hélicoptère. Si vous décidez d’envahir l’Irak, ceux qui votent pour cette campagne militaire devraient avoir leurs enfants enrôlés dans l’armée. Et si vous prenez des décisions d’ordre économique, vous devriez subir les conséquences économiques de vos erreurs.

Quatre-vingt-dix-huit pourcent des Américains, qu’ils soient plombiers, dentistes ou conducteurs d’autobus, jouent tous leur chemise. Ceux dont il faut se méfier sont les 2%  restants, les intellectuels et politiciens qui prennent des décisions collectives sans jouer leur chemise, et qui créent le chaos dans lequel tous les autres doivent survivre. Il y a trente ans, l’Assemblée nationale française était composée de commerçants, de fermiers, de médecins, de vétérinaires, d’avocats de province, des gens qui étaient tous impliqués dans des occupations professionnelles quotidiennes. Aujourd’hui, cette assemblée est composée entièrement de politiciens professionnels, des gens complètement coupés de la réalité. La situation aux États-Unis est à peine mieux, mais prend le même chemin.

L’argent ne fait pas le bonheur, mais l’absence d’argent peut créer le malheur. L’argent donne accès à la liberté : la liberté intellectuelle, de conscience, de choix professionnel. Détenir assez d’argent pour pouvoir se permettre de dire à tous « allez-vous faire voir » demande énormément de discipline. Dès que vous dépassez ce montant, vous perdez votre liberté de la même manière que lorsque vous n’aviez pas assez de cet argent. Si l’argent est la cause de vos soucis, alors il faut restructurer votre vie.

L’argent que j’ai dépensé le plus intelligemment était sur des bouquins. Et ce sur quoi j’ai dépensé le plus bêtement ? Des bouquins aussi. De la même manière, je ne peux pas comprendre comment des gens peuvent dépenser de l’argent pour améliorer leur position sociale.

Si personne ne me verse de salaire, je n’ai aucun besoin de définir ma fonction sociale. Je trouve cela incroyablement arrogant de se définir comme un philosophe ou un intellectuel, donc je me définis comme un flâneur et je refuse les honneurs. Comme le disait Caton dans ses Distiques, mieux vaut se voir demander pourquoi il n’existe pas de statue à son effigie, plutôt que de se voir demander pourquoi il y en a une.

Nassim Nicholas Taleb est philosophe du hasard et de l’incertitude et expert en mathématiques financières. Il détient un MBA de la Wharton Business School et un doctorat de l’Université de Paris-Dauphine. Spécialisé dans le risque d’événements rares et imprévus, il a été courtier en bourse pendant 20 ans à New York et à Londres, période pendant laquelle il a acquis sa réputation de « dissident de Wall Street » sur les marchés financiers internationaux. Il a notamment adapté la théorie du « cygne noir » au domaine statistique et à la prise de décision sous incertitude.

Traduit par Laurent Schiaparelli, relu par Cat pour Le Saker francophone.

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