Lettre ouverte à Imran Hussein, par un musulman français (1/2)

Suite à son appel à l’ émigration lancé à notre communauté

par Sayed7asan

Préambule:

Cette lettre ouverte est la réponse d’un musulman français à l’appel à l’émigration lancé par « Cheikh » Imran Hussein aux musulmans de France suite à l’attaque contre Charlie Hebdo. Une première version lui en a été adressée à titre privé le 25 janvier, en anglais, et n’a pas reçu de suite notable – sinon une dérobade condescendante et un renvoi à un nouvel appel plus tonitruant encore de folie furieuse, qui n’a heureusement pas été relayé. Elle est maintenant publiée en tant que lettre ouverte, dans une version enrichie et structurée afin d’en faciliter la lecture et la compréhension, mais elle garde la même teneur que la lettre qui fut adressée à Imran Hussein via courriel. Ce n’est pas tant pour obtenir une réponse de sa part que nous publions cette lettre – car il n’est manifestement pas dans une démarche d’ouverture et de dialogue mais de prédication fanatique et forcenée – qu’à destination des publics français.

Imran Hussein est parfois présenté comme un savant de l’Islam spécialiste de « l’eschatologie », et portant un regard éclairé sur l’actualité internationale qu’il analyse au regard des sources théologiques. Sans récuser l’intérêt que peuvent présenter certaines de ses analyses, quiconque a des connaissances islamiques un tant soit peu sérieuses peut affirmer avec certitude que sa légitimité, son autorité et le sérieux de ses travaux d’exégèse et de ses analyses théologiques sont nuls et contredisent bien des enseignements fondamentaux de l’Islam. Cette lettre ouverte sera une première esquisse, un premier jalon dans un effort visant à le démontrer à tous ceux qui n’en sont pas convaincus en écoutant ses divagations. Elle sera suivie par d’autres écrits et documents plus ciblés et plus synthétiques, et par la traduction d’un récent discours religieux de Sayed Hassan Nasrallah consacré à l’eschatologie islamique authentique dans son rapport à l’actualité internationale et à la fin des temps. Sayed Hassan Nasrallah y dénonçait notamment, en s’appuyant sur des preuves qui font l’unanimité des écoles de l’Islam et de toute personne rationnelle, les dangers représentés par les prédicateurs qui prétendent connaître l’avenir, dont Imran Hussein est un parfait exemple (pour les arabophones, voir dès à présent ici et ici).  

Cet appel à la hijra, ou « émigration », lancé aux musulmans français du fait de leur situation en France et de ce que les événements actuels peuvent laisser présager d’après lui, est absolument insensé, scandaleux et irresponsable, et même franchement grotesque – et c’est une évidence, que l’on se base sur des critères rationnels, moraux ou religieux –, au point qu’un tel individu ne devrait pas même recevoir la moindre considération, et encore moins motiver un long effort de réponse qui consistera nécessairement en un égrenage fastidieux de truismes. Mais le contexte étant ce qu’il est, Imran Hussein étant considéré par d’aucuns comme une autorité, et son premier appel ayant malheureusement été relayé par plusieurs sites d’information alternatifs sans les avertissements et caveat nécessaires (par légèreté, imprudence ou ignorance, voire, on a parfois pu le craindre, dans un agenda politique de couleur brun – bleu marine), ce qui lui a permis de dépasser les 150 000 vues (toutes sources confondues), sans qu’il ait suscité de réponse formelle et publique à notre connaissance, cette démarche peut ne pas être inutile.

Pour conclure, je précise que je ne prétends pas m’exprimer au nom de tous les musulmans de France : j’ai moi-même trop souffert d’entendre des voix dépourvues de toute légitimité (autoproclamées ou nominées d’en haut et/ou d’en dehors de notre communauté à des fins de contrôle, d’infantilisation et même d’humiliation) s’exprimer en mon nom et proférer des insanités et même des infamies. Je ne prétends pas à l’adhésion de l’ensemble de la communauté musulmane française au fond et à la forme de tous les points avancés ci-dessous, mais je suis convaincu du fait que mon analyse est bien plus conforme au bon sens, au droit moral et positif, aux lois divines, à la réalité de la situation en France et dans le monde et au sentiment de la grande majorité des musulmans français que ne le sont les élucubrations charlatanesques d’Imran Hussein.

Salutations de paix (As-salamu ‘alaykoum),

Je tenais à vous exprimer ma plus vive indignation au sujet de votre vidéo invitant les musulmans français – et en particulier ceux qui ont des origines étrangères – à émigrer en direction de leur pays, et à vous demander de bien vouloir clarifier le fond de votre pensée et d’apporter des preuves et arguments valables pour soutenir vos propos. En tant que musulman, franco-algérien (né et ayant vécu en France, et ayant la double nationalité), en tant qu’homme de principes, attaché à la morale et au droit, et, avec la Grâce de Dieu, en tant que personne douée de raison et de discernement, je ne peux qu’être profondément scandalisé par à peu près tout ce que vous dites. Avec tout le respect qui est dû à un aîné, dont la bienveillance peut être postulée, et si je puis exprimer le fond de ma pensée, je considère vos exhortations contraires au bon sens, à l’éthique et à toute justice, et opposées aux enseignements fondamentaux du Saint Coran et de notre Prophète Muhammad (saas) tels que je les comprends. Et plus encore, irresponsables dans ce contexte.

Je vais donc m’efforcer de justifier mon point de vue de la manière la plus claire, la plus ferme et la plus respectueuse, en espérant que je pourrai obtenir une réponse argumentée à mes objections.

Les musulmans en France : opprimés et persécutés ?

Vous avez commencé par décrire la vie en France pour les musulmans comme impossible. Selon vous, la situation est telle que nous n’avons dorénavant qu’une seule alternative : soit nous renier, baisser la tête et perdre notre dignité, soit partir, émigrer.

Je ne suis pas d’accord avec votre analyse de la situation. Certes, il y a clairement une offensive politique et médiatique contre l’Islam et les musulmans – et ce dans tout l’Occident, du reste, et pas seulement en France: la première fois que j’ai entendu ces exhortations insensées à l’émigration, c’était de la part d’un imam salafiste (palestinien de surcroît) à Miami en 2008, durant les élections présidentielles, au sujet de la phrase de John Mc Cain à propos d’Obama. Et du reste avant cela, Marcus Garvey et Malcolm X l’avaient prôné auprès des Noirs des Etats-Unis, mais heureusement, le grand Malcolm X a radicalement changé sa perspective lorsqu’il a eu accès à l’Islam authentique et à son message universel – mais vous voulez apparemment nous faire régresser d’un siècle. Certes, nous sommes méprisés, avilis, piétinés, etc., c’est la vérité, mais tout cela se produit surtout dans les médias, dans l’arène politique, etc., et donc dans d’autres sphères que celle de la vie quotidienne. Dans la vie de tous les jours, les difficultés ne sont pas si grandes. Nous vivons dans la vie réelle, pas à la télévision, et du reste, nombreux sont ceux qui désertent les médias dominants au profit d’Internet: l’exemple du succès de Dieudonné suffit à démontrer que des millions de personnes – et pas que des musulmans, loin de là – se moquent éperdument de la propagande politico-médiatique. Bien sûr que nous faisons parfois l’expérience de ce que l’on pourrait clairement appeler des préjugés, du racisme, de l’islamophobie dans notre vie quotidienne, et peut-être même que plus notre milieu socio-professionnel est élevé, plus ces agressions deviennent vives et palpables – mais alors nous sommes mieux armés encore pour nous défendre. Mais les ignorants, les brebis et les fielleux ne sont pas d’un naturel offensif et peuvent être aisément calmés s’ils s’avisent de dépasser les limites, surtout que le caractère et la culture originels des arabo-musulmans sont loin de s’être dissipés, et que nous sommes, en général, des éléments fiers, sensibles à l’honneur et à la dignité, et donc nullement disposés à nous laisser marcher dessus – dans la tradition authentique, mise à jour, du panache français.

Ainsi, contrairement à ce que vous prétendez, notre barbe ne pose aucun problème, pas plus que le voile de nos sœurs, de nos épouses ou de nos filles, du moins aucun problème que nous ne puissions surmonter – car l’opprobre laïciste sur le voile, unique dans le monde, que nous subissons en France, est effectivement un véritable problème, mais à défaut de le lever (ce qui peut être réalisé), nous avons déjà pu contourner cet obstacle qui ne constitue pas une entrave majeure. Ce n’est pas comme si nous étions une minorité marginale: nous sommes des millions, et nous sommes une communauté visible, parfois dominante dans certaines zones géographiques et quartiers, et coexistant avec des millions de non-musulmans qui n’ont rien contre nous, au contraire. Ce n’est pas comme si nous ne pouvions pas vivre comme nous le souhaitions, nous le pouvons tout à fait. Pour mémoire, jusque dans l’enseignement supérieur, il est arrivé plusieurs fois que des enseignants d’Université trop zélés soient sanctionnés par leur hiérarchie – et même hués par leurs élèves – pour avoir fait des remarques désobligeantes à des filles voilées. On peut voir des filles voilées jusque dans les plus grandes écoles parisiennes, de Henri IV à l’Ecole Normale Supérieure. Et vous serez peut-être même surpris de savoir qu’il y a quelque temps de cela, à l’époque où j’y étais moi-même, il y avait une enseignante française d’origine arabe à l’Université Paris-IV Sorbonne (lieu hautement symbolique) qui portait le voile durant ses cours même, au moins durant une année scolaire entière, et je n’ai pas connaissance du fait qu’elle ait été inquiétée, même si, bien sûr, bien des dents ont dû grincer.

Nous pouvons donc toujours avoir la tête haute, rester attachés à nos croyances et à nos principes tout en menant une vie normale, saine, épanouie, et accéder, de plus en plus, à toutes les sphères honorables de la vie sociale et professionnelle (car nous ne nous lamenterons pas de nous voir interdire l’accès de certaines portes, que ceux qui sont attachés à leurs convictions et à leur dignité n’aspirent aucunement à franchir). Nos mosquées sont pleines le vendredi, et même trop pleines, de nouvelles mosquées florissant aux quatre coins de la France, dans les endroits les plus reculés. Sont-ce là des signes d’une vie religieuse moribonde, étouffée, menacée ? Certes non, bien au contraire. Oui, nous musulmans de France sentons bien que nous sommes attaqués, mais nous ne sommes pas démunis comme vous le prétendez, nous ne nous sentons ni faibles, ni vulnérables, ni désorientés et encore moins perdus ou en proie au découragement ou au désespoir. Nous avançons, et nous restons fermement attachés à nos principes, et si besoin est, nous irons plus loin encore dans l’affirmation de notre identité et les revendications, dans le strict respect d’autrui que notre religion nous impose, afin d’être pleinement acceptés partout où nous le souhaitons, et de ne plus être soumis à de quelconques formes de discrimination. Grâce à l’éducation que nous ont transmise nos parents et à l’instruction que nous avons reçue durant notre scolarité et nos études, et à celle que nous avons acquise de nous-mêmes, grâce à toutes les opportunités qui nous sont offertes ici en France, nous sommes devenus plus éveillés et plus cultivés que nos parents, plus savants et plus actifs jusque dans notre religion (comme le montre le port très largement répandu du hijab), nous avons accédé à des postes de responsabilité plus importants, et nous sommes de plus en plus actifs dans notre société. Et selon toute vraisemblance, si Dieu le veut, nos enfants iront plus loin encore, sans jamais se renier ni oublier que nos principes et nos traditions sont pour nous essentiels et indissociables de notre identité.

Voilà pour ce qui concerne votre analyse de la situation.

La France est-elle notre pays ?

Vous affirmez que la France n’est pas notre pays. Bien que nous soyons nés ici, que nous ayons été élevés ici, que nous ayons construit toutes notre existence ici et nous sentions chez nous, etc., vous nous récusez le droit d’affirmer que nous sommes ici chez nous, que la France est bien notre pays. Je ne comprends vraiment pas comment quiconque peut légitimement déclarer de telles choses, avec un tel aplomb. Comment peut-on s’adresser ainsi à des millions de personnes et asséner à chacun d’entre eux : «Cette terre sur laquelle tu es né, où tu as grandi et vécu et que tu as héritée de ton père, cette maison que tu as construite et dans laquelle tu vis avec ta famille, où tes enfants sont nés et où ils grandissent, cette ville et ce pays que tu aimes, tes voisins, tout ce à quoi tu es attaché par des liens matériels et immatériels, tout cela n’est pas à toi. Tu n’es pas chez toi. Veux-tu savoir où est ta véritable demeure ? C’est un endroit avec lequel tu n’as peut-être plus aucune attache, un endroit où tu n’es peut-être jamais allé, dont tu ne parles peut-être pas même la langue et pour lequel tu ne ressens peut-être rien, mais c’est ta seule et unique demeure alors retourne-y dès maintenant.»

Quelles sont ces paroles insensées ? Sommes-nous des colons sionistes, ou des descendants de colons pour mériter de tels outrages ? Quelle autorité, quelle base pourraient-elles permettre de rendre légitimement des verdicts si radicaux? Ce sont là des questions d’ordre légal, moral et factuel qui ne peuvent être déterminées par aucune personne ou instance autres que celles qui sont directement concernées, et dans un cadre très strict, sinon par abus et violation des droits les plus fondamentaux – comme l’ont fait les sionistes en 1948 lorsqu’ils ont expulsé les Arabes par la force des armes, leur affirmant qu’ils n’étaient pas chez eux en exhibant leur titre de propriété falsifié vieux de 2000 ans.

Je précise que je ne m’exprime pas spécifiquement pour mon cas particulier. Il se trouve que je me sens tout à fait chez moi en Algérie, et que du reste, j’ai vécu dans plusieurs pays arabes durant quelque temps, et même dans d’autres pays où j’ai pu profiter d’un grand confort matériel (bien plus qu’en France) et où je me sentais très bien. Je maîtrise l’anglais, l’arabe et d’autres langues encore, et je peux me sentir tout à fait à mon aise dans bien des endroits. Et je peux même avouer qu’il y a plusieurs