Guerre Hybride 8. Malawi et Zambie


andrew-korybko

Par Andrew Korybko – Le 3 février 2017 – Oriental Review

Hybrid Wars 8. Malawi and ZambiaLes pays enclavés du Malawi et de la Zambie sont peu connus du reste du monde, mais ils occupent des positions très stratégiques dans les projets d’interconnectivité continentale et les projections de la guerre hybride. La Zambie est située au centre des couloirs nord-sud et est-ouest, tandis que le Malawi – malgré sa pauvreté et son sous-développement – se trouve encore dans un espace stratégique entre les futurs géants gaziers, la Tanzanie et le Mozambique et la future puissance logistique qu’est la Zambie. En raison de l’histoire partagée du Malawi et de la Zambie comme colonies britanniques séparées et en même temps parties de la Fédération de Rhodésie et du Nyassaland, ainsi que leur statut de pays voisins et sans littoral, il convient de discuter des deux dans le même chapitre de la guerre hybride.

Contrairement à la plupart des examens entrepris précédemment, celui-ci sera comparativement plus court en raison de l’absence relative d’informations détaillées sur ces pays. Cela ne devrait cependant pas être interprété comme un indice de leur moindre importance par rapport aux autres États étudiés jusqu’ici. Le Malawi et la Zambie ne sont peut-être pas au centre des préoccupations régionales, mais la tendance a connecter le continent indique qu’ils joueront un rôle stratégique beaucoup plus important à l’avenir, et cela pour deux raisons. La Zambie sera le lieu de transit essentiel entre les couloirs de transport qui s’entrecroisent, tandis que le Malawi restera toujours le perturbateur vulnérable en Afrique australe qui risquerait de gâcher l’ensemble de l’arrangement régional si sa stabilité était remise en cause. Si ce pays reste relativement stable dans l’avenir, il pourrait jouer le rôle de garant géopolitique en empêchant qu’une explosion d’armes de migration de masse fasse dérailler ces projets multipolaires.

La recherche commencera par examiner la position du Malawi entre la Tanzanie, la Zambie et le Mozambique, avant de décrire certains de ses facteurs nationaux et historiques qui pourraient un jour être exploités pour miner sa stabilité. Ensuite, les travaux traiteront de la Zambie et du rôle crucial d’interconnexion qu’elle joue dans le rapprochement des projets de mobilité nord-sud et est-ouest en Afrique. Comme dans le cas du Malawi, la Zambie est également vulnérable à un important scénario de déstabilisation, même si celui-ci risque d’infliger des dégâts encore plus importants que ceux de son voisin et de réduire sérieusement les projets d’intégration transcontinentaux qui devraient traverser le goulet d’étranglement que représente son territoire.

Donner un sens à la géographie du Malawi

Contradictions régionales

Le Malawi pourrait sembler à beaucoup n’être qu’une bande de terre sur la côte occidentale du lac Malawi / Nyasa (s’ils avaient même une vague idée d’où se trouvait le pays), mais il occupe effectivement une position avantageuse au carrefour de trois États très importants. Comme cela a été expliqué dans l’introduction du chapitre, la Tanzanie et le Mozambique sont deux des géants énergétiques les plus prometteurs au monde, tandis que la Zambie est l’emplacement des réseaux de logistique intercontinentale planifiés. Même si le Malawi n’est directement lié à aucun d’entre eux, il est cependant assez proche pour que toute déstabilisation humanitaire dans le pays puisse provoquer une sortie débilitante d’armes de migration de masse qui pourraient interférer avec la viabilité de ces projets en perturbant l’équilibre intérieur de chaque État.

On s’attend à ce que les défis socio-économiques augmentent sensiblement dans cette nation densément peuplée, car sa population devrait exploser, passant de 16 millions de personnes actuellement à 43 millions en 2050 puis à 87 millions au tournant du prochain siècle. Sa minorité musulmane actuelle, concentrée dans le sud, environ 13% de la population, augmentera proportionnellement à cette situation, évidemment, et pourrait même gagner un certain terrain pendant l’accélération démographique du pays. Cela pourrait encourager une rhétorique irresponsable et branlante au sujet d’un « choc des civilisations », et tous les scénarios de conflit qui en découlent. Si l’on se concentre davantage sur cette question du boom démographique du Malawi, il est absolument impossible de prédire comment le pays pourra rester viable même dans son état déjà profondément appauvri. Il ne faut pas non plus oublier que des problèmes humanitaires naturels pourraient se développer, une famine ou des catastrophes naturelles qui mèneraient à un exode massif des Malawiens chez leurs voisins. Selon les scénarios possibles, il pourrait même y avoir des migrations internes entre les régions du Nord, du Centre et du Sud si la population ne quittait pas directement le pays en masse (ou en était incapable parce que les frontières seraient bloquées).

Cela pourrait perturber l’équilibre entre les trois régions. Actuellement les trois régions sont dominées au Centre par Lilongwe, la capitale et plus grande ville du pays, au Sud par Blantyre, la plaque tournante méridionale et deuxième ville du pays, et au Nord par Mzuzu, troisième plus grande ville du Malawi. Il convient de préciser à ce stade que les régions du Centre et du Sud sont les plus peuplées et que, d’une certaine façon, le Nord est situé en périphérie lointaine de ce pays. De plus, Blantyre est reliée aux ports mozambicains de Beira et de Nacala (comme décrit ci-dessous), alors que la capitale nationale de Lilongwe dépend de son homologue régional du sud pour accéder au commerce qui traverse ces routes. Cet état de choses fait de Blantyre la capitale économique du pays et de Lilongwe sa capitale politico-administrative, et la rivalité entre les deux régions et leurs centres-villes pourrait devenir le principal point de discorde en cas de crises humanitaires ou de politiques futures.

Dépendance au Mozambique

Le Malawi n’est pas stratégique uniquement en raison de son potentiel très réel d’effondrement interne, mais c’est certainement une grande partie de son intérêt pour les acteurs étrangers, soit pour renforcer la stabilité de leurs projets régionaux en aidant l’État soit pour gagner de l’influence en le déstabilisant potentiellement afin d’entraîner le reste de ses voisins dans le processus. S’appuyant sur un point de vue positif et multipolaire, le Malawi pourrait également contribuer activement à la connectivité régionale en raison de son emplacement avantageux entre ces pays, à condition bien sûr que cette possibilité soit identifiée et poursuivie par ses partenaires.

La rivière Shire, dans la partie sud du Malawi, relie le Zambèze et Beira, le deuxième port du Mozambique, tandis que les routes internationales sont adjacentes à ce corridor. L’autre vecteur du Malawi pour le commerce international et l’interaction générale avec le monde extérieur vient par le nord-est et le port mozambicain de Nacala, également relié au pays par les routes. Les deux itinéraires pourraient également desservir du fret ferroviaire, mais le réseau domestique du Mozambique a été détruit pendant la guerre civile et est donc incapable de se relier au système ferroviaire Centre Est du Malawi.

Aujourd’hui, le Malawi est totalement tributaire des corridors de transport du Mozambique dans tous les sens du terme et sa vulnérabilité stratégique a été révélé par les récentes offensives de la RENAMO contre le gouvernement mozambicain. Pour rappeler le chapitre précédent sur ce pays et la carte qui a été incluse dans la recherche, la RENAMO revendique tout le territoire par lequel les marchandises malawites doivent transiter sur leur chemin vers le reste du monde. Cela signifie que l’agent non étatique a vraiment la possibilité de tenir un État tout entier en otage s’il décide de cibler ses camionneurs ou si la situation militaire dans ces provinces devient si critique que la plupart des échanges du Malawi doivent être stoppés en conséquence. En tout état de cause, la dépendance du Malawi à l’égard des réseaux d’infrastructure trans-mozambicains fait indirectement du pays un membre de la communauté économique élargie de l’océan Indien et montre ainsi l’importance primordiale, pour Lilongwe, de cet accès à la haute mer pour son commerce international dominé par l’agriculture.

Différend avec la Tanzanie

Bien que sa frontière nord soit située très près du TAZARA, le Malawi ne veut pas ou ne peut pas en profiter, en raison des problèmes territoriaux qu’elle a avec la Tanzanie. Les deux pays sont engagés dans un différend sur leur frontière internationale sur le lac Malawi / Nyasa. Lilongwe revendique l’intégralité de la partie nord-est du plan d’eau jusqu’au littoral tanzanien, tandis que Dodoma soutient que la frontière internationale devrait être répartie uniformément au milieu. Ce désaccord a pris de plus en plus d’importance ces dernières années après la prospection de gisements de pétrole sous le lit d’eau, ce qui signifie que quiconque a le contrôle de ce territoire en surface récoltera les recettes qui en résultent. Le Malawi est beaucoup plus pauvre que la Tanzanie et a une population plus petite, de seulement 16 millions de personnes. Les bénéfices énergétiques à venir pourraient donc être promis à un usage plus concentré et plus efficace par Lilongwe que par Dodoma, même si cela ne veut pas dire que la Tanzanie devrait être automatiquement écartée de toute recette financière.

La question est encore en cours de négociation, bien que pour la raison expliquée ci-dessus, il soit difficile de comprendre pourquoi le Malawi céderait à aucune des revendications ou accepterait de respecter tout arbitrage international qui le priverait de sa part de cette vache à lait potentielle. Du point de vue inverse, une Tanzanie bien plus puissante a toutes les raisons de continuer à appuyer ses revendications, d’autant plus que le corridor de développement Mtwara financé par la Chine va transformer les rives du lac Malawi / Nyasa de Dodoma en un nouveau centre d’affaires et ainsi accroître l’attractivité de la périphérie pour le centre national. Comme les deux parties restent tenaces dans leurs revendications et que les tensions maritimes internationales sont en train de bouillir, il reste une possibilité que la situation puisse exploser en un conflit armé si l’un des deux côtés s’engageait dans une provocation, qui dans ce contexte, pourrait très probablement être mise en scène par les Tanzaniens comme ils ont tout à y gagner, alors que les Malawiens ont tout à perdre si les deux pays devaient s’affronter. C’est probablement en raison de ces tensions frémissantes que le Malawi ne voit pas la Tanzanie comme un partenaire de transit fiable pour diversifier ses itinéraires commerciaux internationaux en plus des ports mozambicains de Beira et de Nacala influencés potentiellement par la RENAMO. Lilongwe continuera donc probablement à dépendre de son voisin oriental dans un avenir prévisible tant que le différend tanzanien ne sera pas résolu.

Le détour zambien ou le détour par la Zambie ?

http://dlca.logcluster.org/download/attachments/852695/Malawi%20railway%20map.jpg?version=1&modificationDate=1382017643000&api=v2

L’opportunité la plus prometteuse que le Malawi a pour atténuer sa dépendance à l’égard du Mozambique est d’étendre son réseau ferroviaire vers la Zambie et l’un des nombreux projets d’infrastructure qui traversent le pays. La première étape dans cette direction a déjà été forgée en 2010 avec la mise en service du chemin de fer Chipata-Mchinji entre les deux États. Jusqu’à présent, le potentiel de cet axe n’a pas été aussi performant que prévu car la plus grande partie du commerce du Malawi est toujours menée par le Mozambique via les ports de Beira et de Nacala. Au lieu d’utiliser le chemin de fer pour diversifier le commerce international du Malawi avec le Mozambique, cela pourrait inversement avoir pour effet d’accroître sa dépendance en raison de la grande stratégie de diversification infra-structurelle de la Zambie.

Lusaka veut se positionner comme le carrefour central du commerce sud-centre africain et, ce faisant, a l’intention d’étendre ses propres réseaux ferroviaires à travers le Malawi et, à partir de là, jusqu’à Nacala. Le problème actuel est que la ligne de chemin de fer pertinente du Mozambique vers ce port n’est plus opérationnelle depuis des décennies. C’est la raison pour laquelle la Banque africaine de développement a approuvé un prêt à long terme de 300 millions de dollars en février pour la restauration de cette voie. Si l’itinéraire est achevé et si la RENAMO ne se comporte pas comme une force obstructive pour inhiber la viabilité économique du corridor, le chemin de fer ZaMM (Zambie-Malawi-Mozambique) pourrait fonctionner comme une route de la soie complémentaire en s’appariant avec la partie tanzanienne en Zambie et en permettant l’existence d’un terminal secondaire dans l’océan Indien pour la Route trans-africaine du Sud (STAR). Il s’agirait donc de relier Nacala au TAZARA, qui à son tour pourrait être relié à la ligne angolaise de Benguela par l’intermédiaire du chemin de fer du nord-ouest qui pourrait bientôt être construit en Zambie.

ZaMM serait un ajout bienvenue au réseau de projets d’infrastructure transnationaux multipolaires si jamais il devait voir la lumière, bien que ce serait tout à fait ironique pour le Malawi étant donné que ses plans pour un détour zambien loin du Mozambique seraient finalement détournés par le propre détour de la Zambie par le Mozambique et la double dépendance du Malawi à l’égard de son voisin.

Des révolutions colorées et des coups d’États le long du lac Malawi / Côte de Nyasa

Les pressions démographiques, « civilisationnelles » et intra-régionales représentent les scénarios de conflits les plus « naturels » pour le Malawi et, comme mentionné ci-dessus, cela pourrait conduire à une sortie d’armes de migration de masse dans les trois États environnants. Cela dit, il existe aussi deux scénarios de déstabilisation beaucoup plus artificiellement construits susceptibles d’éclater au Malawi à tout moment. Ce sont une révolution de couleur et un coup d’État, qui ont tous deux une histoire récente de tentative de déploiement dans le pays. Les spécificités situationnelles de toute répétition future de tentatives d’imposer ces schémas politiques pourraient changer, mais l