Guerre Hybride 8. Le pivot à venir de l’Ouganda pourrait être miné 1/2


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Par Andrew Korybko – Le 30 décembre 2016 – Source OrientalReview

L’Ouganda est un pays dont beaucoup de gens semblent avoir entendu parler, mais dont peu, excepté les gens du pays, savent quelque chose. Il est situé à proximité de la région de l’Afrique centrale, divisée mais riche en ressources. Il fait cependant encore techniquement partie intégrante de l’Afrique de l’Est intégrée et orientée vers ses marchés. L’Ouganda pourrait servir de tête de pont cruciale pour relier deux zones dynamiques du continent, mais fonctionne actuellement comme un solide tampon pour empêcher les anciens problèmes de militantisme de saper la croissance économique présente. La Chine veut changer tout cela en transformant l’Ouganda en une jonction ultime de l’infrastructure, en s’appuyant sur son pouvoir militaire puissant pour transformer la « Prusse africaine » en « Kazakhstan africain », autrement dit un pont terrestre transrégional d’une importance géostratégique sans précédent.

Cette vision louable n’est pas sans faiblesses évidentes, cependant, depuis que la tension de guerre hybride a été systématiquement construite sous la surface en Ouganda pendant les vingt dernières années ou ainsi dire. La menace d’une Révolution de couleur « conventionnelle » ou d’un épisode de terrorisme urbain de type EuroMaïdan est toujours présente dans le pays et ce danger asymétrique est peut-être le défi le plus urgent des services de sécurité. En dehors de cela, cependant, il y a d’autres risques moins reconnus qui pourraient s’avérer aussi difficiles pour les dirigeants ougandais, comme un potentiel « choc des civilisations » manufacturé et le fédéralisme identitaire (« Royaume »). Après un examen plus approfondi, la situation stratégique de l’Ouganda n’est pas aussi claire qu’on pourrait le penser initialement et, malgré le rêve de la présidence Museveni de guider ses pairs de la Communauté d’Afrique de l’Est vers une fédération semblable à l’UE, il est ironique de penser que c’est ce pays que les États-Unis utilisent pour miner l’ensemble du projet.

La jonction de l’infrastructure dans la jungle

Toutes les routes (ferroviaires) vers le nord du Congo traversent Kampala

En raison de sa géographie, l’Ouganda occupe une place unique pour servir de plate-forme de liaison ralliant la Communauté de l’Afrique de l’Est (CAE) et la République démocratique du Congo (RDC), sans parler du rôle plus large que cela pourrait jouer pour faciliter le processus de jonction des côtes entre l’océan Indien et l’océan Atlantique. La Chine contribue au financement du chemin de fer à voie standard (SGR), qui commence au port de Mombasa au bord de l’océan Indien au Kenya, puis passera en Ouganda pour se connecter potentiellement au port fluvial de Kisangani, au nord-est de la RDC. De là, la rivière Congo coule doucement vers les capitales jumelles de Kinshasa et de Brazzaville. Après quoi un court trajet ferroviaire contournant les rapides proches mène à l’océan Atlantique.

Comme on peut le voir dans cette description, l’Ouganda est l’intermédiaire géographique dans l’actualisation de cette vision, ce qui en fait un partenaire indispensable dans les plans d’infrastructures transocéaniques de la Chine pour l’Afrique. Ce n’est pas tout, cependant, puisque l’Ouganda est également prêt à relier le SGR au Sud-Soudan, facilitant ainsi l’accès au marché international pour le plus récent pays d’Afrique, ce qui complète le Corridor LAPSSET. Par sa localisation, l’Ouganda est également l’objet du projet du rival tanzanien de corridor central financé par la Chine, qui, de manière typiquement chinoise, pourrait jouer le rôle de plan de sauvegarde bien pensé pour atteindre la RDC et l’océan Atlantique, juste au cas où une perturbation de la guerre hybride saboterait le SGR du Kenya.

Cette initiative a pour but de diriger un corridor ferroviaire du sud-est vers le nord-ouest à travers les pays d’Afrique de l’Est, qui serait éventuellement relié au Rwanda, au Burundi et à l’Ouganda, Kigali ayant apparemment renoncé à son choix initial du SGR en faveur du Corridor central, en mai 2016 (même si elle est revenue sur sa déclaration plus tard). Dans cette construction, l’Ouganda et le Rwanda serviraient de composantes à la « politique d’assurance de la géo-infrastructure » de la Chine pour accéder au nord de la RDC via le corridor central de la Tanzanie, ce qui protégerait Pékin des chocs perturbateurs qui pourraient se produire si le Kenya sombrait dans le chaos induit par les Américains.

Équilibreur ou disrupteur?

Compte tenu de la situation stratégique par laquelle la Chine finance simultanément deux itinéraires ferroviaires rivaux dans le CAE, il est important de noter que ces deux projets se croisent en Ouganda de façon beaucoup plus réaliste qu’au Rwanda, ce qui donne une importance impressionnante à Kampala dans les affaires régionales. Si l’Ouganda était suffisamment ambitieux (et une telle qualité ne manque certainement pas quand il s’agit de Museveni), il pourrait essayer de se positionner comme la force d’équilibrage qui maintient la concurrence entre le Kenya et la Tanzanie à un niveau civil et amical, alors que le pouvoir voisin n’a pas intérêt à bouleverser le statu quo au point que tous deux perdent tous deux l’accès à la passerelle vers le nord de la RDC.

Alors que l’Ouganda semble être en train de se rapprocher de la Tanzanie depuis qu’il a décidé de rediriger son éventuel oléoduc du port de Lamu au Kenya vers Tanga en Tanzanie (c’est-à-dire exporter ses ressources le long du Corridor central au lieu du SGR), les plans du SGR à travers le pays ont stagné ces dernières années. Ce serait pourtant une erreur géopolitique majeure si Kampala tournait le dos au Kenya, qui est sa plus grande destination d’exportation et sa quatrième source d’importation.

Museveni ne semble pas faire ce genre de calculs, son ministre des Travaux et des Transports réfutant les allégations selon lesquelles le SGR avait été retardé, et le gouvernement a finalement déclaré qu’il était prêt à signer un prêt avec la Chine pour financer sa part du projet. Mais cela ne signifie pas qu’un gouvernement à venir dirigé par un candidat d’« opposition » totalement pro-américain ne puisse pas changer la trajectoire du pays. Si l’Ouganda abandonne son rôle de facteur d’équilibre entre le Kenya et la Tanzanie et rejette publiquement le premier au profit du second, cela pourrait générer un dilemme de sécurité entre les deux qui tomberait directement dans les mains des États-Unis, leur donnant l’occasion de semer les graines d’une profonde méfiance entre les deux économies les plus fondamentales et les seules de la CAE dotées d’un accès maritime. Cela pourrait saboter l’ensemble du projet d’intégration pour tout le monde avant qu’il ait eu une chance de mûrir et de porter ses fruits multipolaires.

Planification de l’héritage de Museveni

Analysé de ce point de vue, l’Ouganda est un élément clé pour assurer l’unité de la CAE ces prochaines années car non seulement une déstabilisation perturberait l’équilibre / la rivalité stratégique intra-organisationnelle entre le Kenya et la Tanzanie, mais ce serait aussi l’abandon de l’espoir de voir ses projets relier ensemble ces pays et approfondir ainsi l’interdépendance complexe entre ces trois acteurs importants. Du point de vue inverse, un Ouganda stable et multipolaire – comme celui avec lequel la Chine collabore – rassemblerait ses deux plus grands voisins en renforçant leur confiance réciproque et en interconnectant leurs économies par le biais du point focal partagé par chacun d’eux, préservant la stabilité de l’Ouganda et par conséquent un accès direct à la RDC au Nord (ce qui est dans leur propre intérêt tout autant que dans celui de la Chine).

Pour revenir à ce qui a été dit précédemment, Museveni met tout son héritage à guider la CAE dans des plans de fédéralisation précédemment établis, ce qui correspond parfaitement à la volonté de la Chine de voir ses partenaires régionaux s’intégrer plus étroitement afin de rationaliser six accords multilatéraux en un seul accord bilatéral beaucoup plus efficace entre Pékin et le futur bloc fédéralisé. Les moyens par lesquels Museveni cherche à atteindre cet objectif de manière substantielle est de faire en sorte que son pays fonctionne comme la jonction d’infrastructures entre les projets chinois concurrents kényan et tanzanien. Cela donnerait aux deux plus grandes économies un terrain d’entente pour renforcer la coopération et permettre à l’Ouganda de tirer parti de sa position d’équilibre avec l’espoir d’éventuellement émerger comme le leader de compromis de fait de la Fédération de l’Afrique de l’Est.

Le président ougandais pourrait également avoir une raison plus cynique de  favoriser l’intégration fédérale de la CAE autre que la poursuite d’objectifs géopolitiques gagnant-gagnant, car si la Fédération de l’Afrique de l’Est finit par être un succès, alors elle pourrait « blanchir » Museveni de son histoire controversée d’interventionnisme à l’étranger en réorientant l’attention loin de ses décisions militaires qui ont divisé la zone vers son cadeau pacifique de connectivité infrastructurelle et institutionnelle.

La « Prusse africaine« 

En parlant du passé militant de l’Ouganda, il est important de comprendre que toute guerre à l’étranger dans laquelle le pays a combattu, en dehors de l’échec de 1978-1979 contre la Tanzanie, a été ordonnée par Museveni. Ses partisans affirment que l’implication de l’Ouganda dans chaque conflit repose sur l’amélioration de la position régionale du pays et la sauvegarde de ses intérêts nationaux, mais ses détracteurs soutiennent que ce sont des interventions agressives et inutiles qui ont causé plus de mal que de bien. Quelle que soit la façon dont on évalue normativement la sagesse des calcul militaires de ces actions à l’étranger de Museveni, il est irréfutable que l’une des conséquences a été que les forces armées ougandaises ont bandé leurs muscles aux yeux du monde et solidifié la réputation de leur pays comme une puissance militaire régionale (pour le meilleur ou pour le pire) d’une manière qui rappelle quelque peu la Prusse de la fin du XIXe siècle.

Portée régionale

Malgré la taille géographiquement limitée de l’Ouganda et son statut de pays sans littoral, Kampala a réussi à exercer son influence militaire sur un espace continental large et varié, s’étendant du coin nord-est de la RDC (et avant, pendant la première guerre du Congo, jusqu’à Kinshasa), la République centrafricaine à l’Est (RCA), le Sud-Soudan et même la Somalie. Il est évident que la portée militaire de l’Ouganda atteint bien plus que son poids géographique supposé, ce qui sous-tend le point auquel une institution militaire a joué un rôle central dans l’établissement de l’image internationale du pays et des relations avec certains de ses voisins :

RDC : Première et Seconde Guerres du Congo dans les années 1990, 2009, intervention anti-Kony
Somalie : participation de 2007 à la Mission de l’Union africaine en Somalie (AMISOM) et contribution de 6000 des 22 000 soldats au total
CAR : intervention anti-Kony en 2009, Force anti-Kony de l’Union africaine depuis 2012
Soudan du Sud : participation active à la guerre civile soudanaise de la guerre froide qui dure depuis des décennies, force anti-Kony de l’Union africaine actuelle en 2012, déploiement unilatéral de 2013 à 2015 dans la guerre civile sud-soudanaise, redéploiement supposé en 2016

Remodeler le voisinage

Congo

Les interventions de l’Ouganda dans la première et la deuxième guerre du Congo ont été menées unilatéralement, bien qu’en étroite collaboration avec les forces alliées rwandaises. L’intention était d’installer un leader par procuration dans le pays voisin qui permettrait à l’Ouganda d’accéder sans entrave aux minéraux terrestres rares de la RDC le long de la région frontalière des Grands Lacs. Ce  plan a malheureusement échoué lorsqu’un méli-mélo de milices anti-Kampala a profité du chaos congolais pour se retrancher dans la zone et mettre en place des bases d’opérations. Au lieu d’une zone tampon sûre à travers laquelle exercer indéfiniment une influence stratégique, l’Ouganda a fini avec une vulnérabilité de sécurité durable qui continue de nuire à l’État jusqu’à aujourd’hui.

Somalie

Après le retrait des troupes ougandaises de la RDC au début des années 2000, la prochaine aventure militaire de Kampala s’est déroulée en Somalie, bien que cette fois-ci elle ait été menée sous l’égide multilatérale organisée par l’Union africaine. L’intérêt de Museveni dans ce pays non voisin et extra-régional dans la Corne de l’Afrique était de démontrer son engagement dans la « guerre contre le terrorisme » de son allié américain, et de faire un usage « positif » pour la « réputation » de son armée à l’étranger. L’Ouganda en tant qu’État antiterroriste actif mérite un soutien normatif multilatéral pour sa propre lutte contre les militants islamistes, les « Forces démocratiques alliées » (dont on reparlera plus tard). En raison de son rôle en première ligne dans l’AMISOM, Kampala a été victime d’une série d’attentats perpétrés par Al Shabaab en juillet 2010, les attentats terroristes les plus meurtriers de la région depuis 1998, à Nairobi et à Dar es-Salaam.

République centrafricaine

En 2009, l’Ouganda a ordonné à ses forces militaires de poursuivre Kony à travers le nord-est de la RDC et l’est de la RCA dans une opération qui préfigurait la campagne d’information des réseaux sociaux «Kony 2012» beaucoup plus médiatisée, ce qui a incité une Union africaine multilatérale menée par l’Ouganda et les États-unis à une mission dans