Guerre hybride 8. La guerre hybride peut causer des ravages à travers l’Afrique de l’Ouest 4/4


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Par Andrew Korybko – Le 7 avril 2017 – Source Oriental Review

Hybrid War Can Wreak Havoc Across West Africa (IV)Le dernier chapitre de la recherche sur la guerre hybride non seulement pour l’Afrique de l’Ouest mais aussi pour l’ensemble du continent, traite de son plus grand pays, le Nigeria. Cette république fédérale, comme on l’appelle officiellement, a la plus grande population de tous les pays africains avec plus de 175 millions de personnes, ce qui lui confèrerait un potentiel économique illimité si ses ressources humaines étaient correctement gérées. Associé à ses grandes réserves de pétrole et de gaz, le Nigeria devrait théoriquement être une réussite en plein essor, mais la réalité contredit toutes les attentes et le pays est plongé dans une pauvreté abjecte malgré ses richesses naturelles. Pire encore, il a une vaste histoire de divisions internes et de sang versé qui continue à peser sur son présent et à limiter ses espoirs pour son avenir.

Si le Nigeria pouvait de manière figurative « agir ensemble », il pourrait se relever pour devenir l’une des principales puissances africaines et le centre de gravité de la région centrale d’Afrique de l’Ouest (RCAO), mais c’est infiniment plus facile à dire qu’à faire. Le Nigeria doit surmonter son héritage de discorde identitaire – qu’il soit régional, religieux ou tribal – et unifier ses populations à travers une vision nationale inclusive qui s’accorde avec les diverses différences dans le pays, et en tirant profit de ces différences comme avantage stratégique plutôt que d’en faire des vulnérabilités comme c’est le cas depuis des décennies. Depuis tout temps, le Nigeria doit marcher sur une fine corde tendue pour éviter les pièges de la guerre hybride inhérente à sa composition ethno-politique historique, mais s’il réussit ce voyage de transformation, il se transformera en un des membres africains les plus fiables de la communauté multipolaire et émergera fièrement comme le solide carrefour de la Nouvelle Route de la Soie qu’il est destiné à devenir.

La recherche commence ainsi par l’analyse de l’avenue institutionnelle par laquelle le Nigeria peut améliorer ses perspectives de leadership géostratégique en Afrique de l’Ouest. En conséquence, le travail passe ensuite à une discussion sur le rôle géo-économique du pays dans le projet One Belt One Road de la Chine (OBOR) et la grande stratégie que Pékin poursuit dans la RCAO. Une fois que cela sera terminé, l’étude parlera de manière transparente pour aborder l’importance des énormes dépôts d’énergie du Nigeria en ce qui concerne un plus grand paradigme en jeu. Puis je centrerais mes efforts pour décrire les préoccupations concernant la répartition équitable des revenus des ressources naturelles qui entraînent deux tendances à la décentralisation que ce soit le régionalisme et le fédéralisme identitaire (à ne pas confondre avec le républicanisme fédéral actuel du Nigeria). Après cela, il sera temps d’explorer comment ces processus susmentionnés contribuent à l’augmentation des risques des guerres hybrides les plus probables au Nigeria, la recherche concluant sur une note positive sur la façon dont ces facteurs structurels intrinsèques pourraient être de manière créative utilisés pour la construction de ponts multipolaires entre le Nigeria et le reste de la RCAO.

L’intégration économique de la CEDEAO

L’Eco contre le franc ouest africain

Le Nigeria est le centre de gravité géostratégique de la Région centrale de l’Afrique de l’Ouest (RCAO), que l’auteur a déjà décrit comme comprenant aussi le Bénin, le Niger, le Tchad et le Cameroun. Le destin du Nigeria est de devenir assez puissant pour pouvoir combler l’écart entre les pays anglophones et francophones de la région et ainsi relier l’Afrique de l’Ouest (Bénin, Niger et autres) avec l’Afrique Centrale (Tchad, Cameroun et autres), bien que ce dernier objectif puisse être trop ambitieux à moyen terme en raison de la façon dont la situation du Nigeria s’est dégradée. Pour l’instant, il est déjà assez difficile pour le Nigeria de satisfaire les attentes de leadership que ses homologues ont dans la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO). Cette organisation regroupe institutionnellement les pays anglophones et francophones de l’Afrique de l’Ouest dans un format intégré, axé sur la coopération économique et la sécurité régionale, bien que financièrement divisé en une zone monétaire de l’Afrique de l’Ouest  (ZMAO) en majorité anglophone et en une Union économique et monétaire francophone de l’Afrique de l’Ouest (UEMOA). Les pays de l’UEMOA utilisent tous le Franc de l’Afrique de l’Ouest (Franc CFA), alors que la ZMAO n’a pas encore déployé de monnaie unique, mais les deux parties constitutives de la CEDEAO ont eu des plans pour un jour créer une nouvelle monnaie appelée Eco.

Les détails sont très rares et cette unité monétaire pourrait ne pas entrer en circulation à la date prévue en 2020, notamment parce qu’elle a été « officiellement » abandonnée en 2014 et qu’une nouvelle monnaie sans nom a été annoncée à sa place. Mais l’Eco (pour continuer à utiliser ce nom jusqu’à ce que le nom de son remplaçant soit dévoilé) promet d’approfondir l’intégration de la CEDEAO et de normaliser les économies de la région. Les défis prévus, cependant, seront immenses et pourraient s’avérer insurmontables sans la volonté politique appropriée de tous les côtés et la promulgation de concessions multiples, ce qui pourrait ne pas être possible dans le climat régional et international actuel.

La plus grande incertitude règne sur le rôle que la France aurait sur l’Eco, vu que le Franc CFA contrôlé à Paris est la monnaie officielle de plus de la moitié des membres de la CEDEAO, et il serait irréaliste de s’attendre à ce que la France cède son influence néo-impériale sur la région.

Le résultat le plus probable sera probablement que le Franc CFA soit relooké en Eco et que les états de la ZMAO soient progressivement amenés à l’adopter ou soient économiquement accrochés au Nigeria dans l’espoir d’avoir un jour une véritable indépendance financière, qui est la raison essentielle pour laquelle l’Eco original a été abandonné. Par conséquent, les conjectures savantes suggéreraient que l’avenir économique et financier de la CEDEAO débouchera essentiellement sur une bataille entre la France et le Nigeria pour obliger les États membres à accepter un Franc CFA renommé ou que les économies contrôlées à Paris abandonnent la monnaie néo-impérialiste et promeuvent courageusement l’Eco véritablement indépendant.

Le Nigeria contre la France, ou la Chine contre la France ?

Le Nigeria n’est manifestement pas en mesure de concurrencer la France sur aucun de ces niveaux, encore moins à l’heure actuelle, de sorte qu’il incombe à la Chine de contribuer à la construction étatique dans la zone de l’Afrique de l’Ouest jusqu’à ce qu’elle puisse se comporter comme un substitut de Pékin et en toute confiance avance dans cette tâche monumentale. La Chine peut manœuvrer entre le Franc CFA de l’UEMOA et les monnaies disjointes de la ZMAO, mais il serait idéalement mieux pour tous les acteurs si la CEDEAO pouvait s’interfacer économiquement avec la Chine et le reste du monde par une monnaie unique au lieu de plusieurs. Cependant, la Chine préférerait conserver le système existant plutôt que de considérer le Franc CFA comme l’Eco et que la France reprenne la main de facto sur le bloc entier, ce qui entraînerait de facto que toutes les interactions commerciales de la Chine avec l’Afrique de l’Ouest dépendraient de la France à des degrés divers.

En outre, si la France réussissait à conquérir la CEDEAO avec un Franc CFA relooké en Eco, la prochaine étape logique consisterait à développer l’Opération Barkhane pour intégrer tous les pays du bloc d’intégration régional et transformer la CEDEAO en un proxy massif « mené dans l’ombre » pour perpétuer la domination de Paris en Afrique de l’Ouest. Si le Nigeria ne l’entend pas de cette oreille mais qu’il n’est pas assez fort pour arrêter ce plan, alors il finira par être isolé dans sa propre zone d’influence et sera soumis au chantage économique du reste des pays sous contrôle français (francophone ou anglophone). La Chine ne veut pas que cela se produise, car cela équivaudrait à voir l’Occident prendre le contrôle total d’une grande partie de l’Afrique et la transformer en un analogue structurel de ce que sont les économies d’Europe de l’Est et des Balkans pour l’UE aujourd’hui.

Si Bruxelles veut continuer à croître, elle devra acquérir davantage de marché du travail et de consommateurs, ce qui est précisément le rôle que l’Afrique de l’Ouest dominé par le Franc CFA pourrait jouer, en particulier si les pays de la ZMAO étaient trompés par la ruse de Paris de relooker le Franc CFA en Eco. D’autre part, la Chine a également besoin de nouveaux marchés de travailleurs et de consommateurs pour assurer sa propre croissance continue, qui est la motivation fondamentale pour faire avancer l’OBOR et la construction de Nouvelles Routes de la Soie à travers le monde. Dans le même temps, ni l’UE ni la Chine ne veulent que leurs marchés « émergents » soit sous l’influence de l’autre, ce qui met la France (l’avant-garde de l’UE en Afrique de l’Ouest) face à la Chine dans le cadre d’une course par procuration pour contrôler la région. La Chine n’a pas d’autre choix que d’externaliser son futur leadership dans la région au Nigeria, bien que le pari risqué soit que le pays le plus peuplé d’Afrique et sa deuxième plus grande économie puisse réussir à se remettre debout d’abord et ensuite puisse mener efficacement une politique multipolaire collective par la suite.

Nœud nigérian sur la Nouvelle Route de la Soie

La seule façon dont le Nigeria peut actualiser son véritable potentiel et renforcer sa position de force asymétrique − pour lui permettre de grignoter de manière réaliste l’influence économique régionale de la France au nom de la Chine − est que le pays devienne le principal nœud en Afrique de l’Ouest sur la Nouvelle Route de la Soie de la Chine. Étant un planificateur méticuleux et peu adepte des prises de risques, la Chine a trois projets simultanés qu’elle poursuit pour y arriver, chacun d’eux étant le complément de l’autre mais étant aussi capable de fonctionner de manière autonome si les efforts spécifiques sont couronnés de succès alors que les deux autres déraillent.

Les trois Routes de la Soie nigérianes que la Chine aide à construire complètent les 2,5 milliards de dollars que Pékin a déjà investi dans l’économie de son hôte et les incroyables projets d’infrastructure énergétique de 80 milliards de dollars qu’elle a engagés en juin. Ce dernier aspect de la stratégie OBOR sera décrit dans la section suivante, tandis que la présente explorera plus en profondeur les parties de cette mobilité en illustrant l’ingéniosité derrière la vision de connectivité de la Chine et en expliquant pourquoi elle était prête à accorder au Nigeria 6 milliards de dollars pour poursuivre cet effort. Je commencerai par souligner la vision géostratégique de la Chine puis je détaillerai ensuite comment chacun des trois projets y contribuent à leur manière, y compris les moyens par lesquels ils peuvent se connecter avec d’autres projets réels et prévus dans la région.

Étant donné que la plupart des lecteurs seront débordés par les détails présentés dans cette section, cette partie se termine par une carte qui illustre chacun des projets de Routes de la Soie qui sont discutés ci-dessous et conclut avec quelques observations stratégiques sur la présentation du plan général.

Ramener les géants ensemble

Comme cela a été expliqué au début de la recherche sur la Guerre Hybride africaine il y a plusieurs chapitres, la logique économique naturelle suggère que le continent serait mieux servi si ses deux pays les plus peuplés étaient liés l’un a l’autre, ce qui aiderait chacun d’eux à bénéficier de la croissance de l’autre et encouragerait ainsi un plus grand commerce intra-africain en général. Dans la pratique, cela signifie qu’un corridor de transport devrait être construit entre le Nigeria et l’Éthiopie (et sa sortie maritime en mer Rouge par Djibouti), la route la plus rapide passant par les États riches en ressources du Soudan du Sud, de la République centrafricaine et du Cameroun. Malheureusement, comme cela a déjà été précédemment extrapolé dans un chapitre précédent, les deux premiers des trois pays de transit constituent ce que l’auteur a baptisé la ceinture des États faillis, délibérément détruits par l’intrigue et l’ingérence des États-Unis et donc logiquement peu fiables et horriblement dangereux.

Le détour du CTS

Un autre itinéraire a dû être lancé qui a tiré le meilleur parti des circonstances données et essaye toujours de relier l’océan Atlantique à la mer Rouge. C’est pourquoi la Chine a poursuivi le financement de la Route de la Soie Cameroun-Tchad-Soudan (CTS) qui accuse un certain retard, reliant Douala à Port Soudan (via N’Djamena) qui a été largement analysée dans les chapitres précédents sur ce