Fédéralisme identitaire : de l’unité à la scission


Par Andrew Korybko – Le 29 février 2016 – Source niiglob.ru

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Partie 1 – De “E Pluribus Unum” à “E Unum Pluribus”

Les États-Unis se considèrent comme ayant une identité inclusive capable d’unifier ses nombreuses parties disparates en un tout singulier. Sa devise officieuse, “E Pluribus Unum”, proclame fièrement “un à partir de beaucoup”, signifiant en outre que cet idéal fonctionne comme une pierre angulaire de l’idéologie américaine. Cela constitue un cas très particulier de double pensée idéologique car les États-Unis insistent pour exporter leur modèle « démocratique » à l’étranger. Ils utilisent hypocritement une approche de choix sélectif calculé selon laquelle les pays devraient conserver la composante identitaire domestique «E Pluribus Unum» de son système mais devraient intégrer l’innovation géostratégique “E Unum Pluribus”. 1

La dernière phrase se traduit par «d’un, faire plusieurs», et c’est le contraire de la façon dont les États-Unis gèrent leurs affaires à l’intérieur. Au lieu d’une autorité gouvernementale forte et centralisée (unitaire du fédéral) qui unit l’État, la méthode «E Unum Pluribus» distend les différences internes à l’extrême et favorise la « solution de compromis » du fédéralisme identitaire, souvent après une guerre civile fabriquée par l’Occident. Dans la pratique, cela ressemble beaucoup à la Bosnie, et cela conduit à un ensemble fédéral tout aussi dysfonctionnel et fracturé. Dans les pays à fort potentiel géostratégique, les États-Unis appuient sélectivement l’establishment d’États fédéralisés largement indépendants et peu connectés, dans l’intérêt de les affaiblir perpétuellement, attendant que ce modèle puisse même déclencher un effet domino «venant de la base » (soutenue de l’extérieur) dans certains espaces régionaux.

La première partie de la recherche commence par expliquer la nature du fédéralisme identitaire et sa relation avec la guerre hybride, en détaillant ce que l’on entend par «E Unum Pluribus» et en donnant un aperçu de ses interrelations nuancées. La deuxième partie traite d’une poignée d’études de cas pertinentes, y compris les deux cas où la dernière version du fédéralisme identitaire est appliquée et les quatre États les plus importants au niveau géostratégique où les États-Unis l’appliquent actuellement. Enfin, la partie III explique pourquoi les États-Unis sont si fortement opposés au fédéralisme identitaire en Espagne et en Ukraine, avant de conclure avec une prévision de son application pratique dans le noyau unipolaire nord-américain et la menace à laquelle cela confronte l’establishment américain existant.

Améliorer la guerre hybride

Le concept de fédéralisme identitaire est la clé des conceptions de la politique étrangère des États-Unis dans l’ordre mondial postérieur à 1991, qui prend encore plus d’importance à l’ère de la Nouvelle Guerre froide. Les États-Unis sont actuellement engagés dans la planification et la réalisation d’une variété de guerres hybrides à travers le monde, mais la conception de l’auteur de cette stratégie est très différente de ce que les médias traditionnels croient qu’elle est. Son livre de 2015 sur le sujet décrit la guerre hybride comme étant le continuum progressif de Révolutions de Couleur et de déstabilisations avec des guerres non conventionnelles pour provoquer des changements de régime. Par la suite, il se se concentre sur les applications mondiales de cette approche. La Loi de la guerre hybride, le titre prospectif de la recherche susmentionnée, développe le sens de guerre hybride en expliquant :

Le grand objectif derrière chaque guerre hybride est de perturber les projets transnationaux multipolaires d’infrastructures de raccordement par des conflits identitaires provoqués extérieurement (ethniques, religieux, régionaux, politiques, etc.) dans un État de transit ciblé.

Les troubles planifiés sont organisés, provoqués et guidés par l’utilisation des six facteurs sociopolitiques de séparation identitaire au sein de l’État, la future victime :

  • Ethnicité
  • Religion
  • Histoire
  • Disparité socio-économique
  • Frontières administratives
  • Géographie

L’objectif n’est pas nécessairement toujours de renverser le gouvernement, mais de créer suffisamment de perturbations majeures pour que le projet d’infrastructure connexe multipolaire ciblé ne soit plus viable, que cela se termine par la suspension ou l’annulation pure et simple d’un contrat prospectif ou le démantèlement d’un ancien actif. Le plus souvent, le changement de régime est le moyen le plus simple d’atteindre cet objectif. C’est la raison pour laquelle le scénario le plus facile à fabriquer – une révolution de couleur – est généralement le premier déployé. Parfois, il se heurte à des difficultés et ne parvient pas à son objectif stratégique, c’est pourquoi la tendance récente a été d’opérer, si cette première tentative échoue, une transition vicieuse vers une guerre non conventionnelle plus efficace mais moins facile à organiser.

La place du fédéralisme identitaire dans la guerre hybride est double : 1) elle offre une vision attrayante autour de laquelle des groupes anti-gouvernementaux à l’identité distincte pourraient graviter en formant un front tactique pour coordonner leur action de changement de régime; et 2) elle fonctionne comme une « solution de compromis » juste en deçà du changement de régime, par laquelle le gouvernement « sauve la face » en conservant le pouvoir après avoir négocié avec le mouvement anti-gouvernemental un retrait partiel, mais qui sacrifie le contrôle administratif du territoire géostratégique que convoitait la puissance étrangère derrière l’agression. Dans ce sens, le fédéralisme identitaire est le complément parfait à la guerre hybride, car il peut être utilisé non seulement comme un outil de recrutement unificateur pour créer une escalade vers un conflit de changement de régime, mais ironiquement aussi comme un mécanisme de désescalade pour sortir d’une impasse tout en conservant les gains géostratégiques de la puissance perturbatrice.

La fine nuance entre le fédéralisme identitaire et le fédéralisme conventionnel

Si un État est forcé de mettre en œuvre le fédéralisme identitaire, le pays jusqu’alors unitaire ou conventionnellement fédéré devient administrativement divisé selon un ou plusieurs des facteurs sociopolitiques de séparation précédemment cités, les chevauchements et incidences entre eux conduisant à une entité exponentiellement plus faible. La Belgique et la Bosnie sont des exemples de fédérations identitaire créées à partir de circonstances historiques complètement distinctes, et qui diffèrent aussi intérieurement de leurs homologues plus conventionnels et présentant plus de cohésion, comme les États-Unis, l’Allemagne et la Russie. Dans les deux cas, cependant, ces deux pays ne sont divisés qu’au niveau fédéral en deux régions distinctes, ce qui atténue relativement le risque d’un conflit hobbesien du diviser pour régner entre les deux parties, mais n’empêche nullement un conflit entre les parties concurrentes. Les États-Unis, l’Allemagne et la Russie sont divisés en de nombreuses autres unités, mais les différences identitaires entre elles ne sont pas aussi prononcées que dans les fédérations identitaires citées ci-dessus. Elles ont aussi le potentiel pour que leurs différences jusqu’ici légères, s’élargissent de façon spectaculaire suite à une agitation identitaire distinctive.

Les préceptes du fédéralisme identitaire auxquels ce travail fait référence sont plus immédiatement applicables à la compréhension pointue des modèles multilatéraux qui ont été mis en application au Soudan du Sud et au Népal, et qui sont actuellement poursuivis dans d’autres endroits, par lesquels le pays se divise en un kaléidoscope d’entités fédérées distinctes par leur identité. C’est différent de la situation en Russie qui ne dispose que de quelques unités autonomes, et elle est également différente de la plupart des États fédérés homogènes par leur identité qui caractérisent les États-Unis et l’Allemagne. Les fédérations conventionnelles décentralisent sélectivement divers droits et responsabilités à leurs éléments constitutifs en l’absence d’action de décentralisation, tandis que les fédérations identitaires délèguent leurs décentralisations. Néanmoins, la plupart des idées contenues dans les recherches ultérieures sont également pertinentes pour les fédérations conventionnelles, les fédérations identitaires comme la Belgique et la Bosnie et d’autres semblables, parce que leurs structures politiques actuelles les rendent vulnérables à la poursuite d’une voie similaire de manière naturelle ou fabriquée. En outre, les États unitaires tels que la Syrie, la République de Macédoine et le Myanmar courent le risque de voir des projets de fédéralisme identitaire soutenus depuis l’étranger pour des raisons géostratégiques qui ont été élaborées plus tôt, élargissant ainsi la fonctionnalité pertinente de la recherche et la rendant applicable au monde entier.

Fractures fédérales

Après avoir dégrossi les qualificatifs nécessaires, il est maintenant temps de procéder à l’explication de la nature du fédéralisme identitaire. La mise en œuvre de ce cadre interne fracture l’État en quasi-États quasi-indépendants qui rendent toute la structure fédérale elle même globalement pseudo-indépendante, chaque partie ayant potentiellement plus de souveraineté de facto dans l’administration de son fief que les autorités centrales n’en ont sur l’ensemble du territoire dont elles sont responsables. Un État préalablement unifié est donc déchiré en un damier de débris territoriaux où toutes les pièces fédérales (et pas seulement celles qui sont singulièrement unitaires ou conventionnellement fédérales comme auparavant) sont théoriquement un enjeu pour toutes les grandes puissances, afin de remplacer des relations bilatérales d’État à État par des interactions directes avec des États ou des quasi-États. Ce nouveau modèle d’engagement n’équivaut à rien d’autre que l’acceptation implicite internationale de livrer ces identités fédéralisées aux “seigneurs de la guerre”, qui ne restent unies que de nom uniquement à cause des conditions internes et / ou externes qui leur sont imposées.

Dans la complexité identitaire à multiples facettes qui caractérise la plupart des États non occidentaux, l’adaptation de ce modèle aboutirait vraisemblablement à ce que la majorité des fiefs fédérés ne puissent pas se soutenir de façon réaliste s’ils réussissaient à obtenir une indépendance totale. C’est dû au fait que la ou les puissances perturbatrices sont probablement intéressées principalement par une zone géostratégique et / ou géo-économique spécifique de l’État ciblé qui livre l’accès aux voies de transit envisagées ou à la richesse de la main-d’œuvre et / ou aux ressources naturelles. En conséquence, ces espaces enviés à l’intérieur de l’État unitaire visé pourraient théoriquement se prévoir au sens économique en capitalisant sur leurs avantages privilégiés, alors que les autres composantes fédérales moins importantes seraient soit plus étroitement liées à l’autorité centrale et / ou deviendraient dépendantes du parrain étranger au point d’avoir les mains liées et / ou seraient séparées de cette partie étrangère. Une autre raison pour laquelle la fidélité de chaque entité fédérale est si fortement recherchée, c’est parce qu’elles ont une chance d’influencer les affaires de tout le pays via leur position dans la législature nationale. Les unités fédérées ont généralement une représentation au sein du gouvernement central qui manque chez leurs homologues autonomes dans d’autres constructions administratives, donnant ainsi à leurs patrons étrangers un point d’appui dans les affaires pan-fédératives et ouvrant ainsi la perspective d’étendre leur influence au-delà de leur procuration actuelle, vers d’autres fiefs rivaux.

Le continuum de la souveraineté

La fracturation fédérale qui résulte de cet arrangement produit des dynamiques internes et externes uniques pour l’autorité centrale et les différents États fédéraux, surtout lorsqu’on les mesure en termes de continuum de souveraineté. Pour aller plus loin, ce concept maintient que tous les États ont une composition unitaire, autonome ou fédéraliste avant de connaître le sécessionnisme, et qu’il existe en eux une progression intérieure généralement unidirectionnelle qui se déplace suivant le continuum suivant :

d’unitaire vers autonome puis vers fédéral et enfin vers sécessionniste

Ce processus peut ne pas se produire naturellement et, dans la plupart des cas, il nécessite l’intervention d’un État externe interférant avec divers instruments tels que les ONG afin de provoquer et / ou de guider des éléments nationaux choisis pour certains scénarios. Il est possible, avec ou sans manipulation étrangère, qu’un État unitaire fasse l’expérience du sécessionnisme d’un territoire auquel on n’a accordé ni autonomie ni statut fédéral, tout comme il est possible pour l’État unitaire de se fédérer sans connaître d’abord des autonomies internes. Le fédéralisme identitaire s’inscrit dans ce modèle comme la manifestation la plus extrême du fédéralisme et représente la situation précédant de peu l’éclatement d’une crise sécessionniste pure qui risquerait de mettre en danger la nature même de l’État, au sens existentiel, et de le placer à un pas seulement de la dissolution formelle.

Il est possible pour un État de revenir en arrière le long de ce continuum, mais non seulement c’est exceptionnellement rare, mais il court souvent un grand risque de déclencher une crise, immédiatement après ou dans le futur. Le modèle est que l’autorité centrale publie généralement une annonce unilatérale, imposée par la menace ou l’utilisation de ressources militaires supérieures, mais la mémoire historique de la séparation administrative peut ensuite être utilisée comme motif pour déclencher une guerre hybride, comme ce fut le cas à la fois en Érythrée et dans la province du Kosovo après que l’Éthiopie et la Yougoslavie (Serbie) eurent chacune abrogé les privilèges desdits territoires. En règle générale, une fois que l’État avance le long d’un continuum vers la souveraineté, il n’y a pas de moyen pacifique de revenir en arrière. C’est pourquoi la plupart des gouvernements se battent becs et ongles pour faire tout ce qui est en leur pouvoir pour empêcher que cela ne se produise et même parfois recourent à l’effusion de sang comme dans le cas récent de l’Ukraine (dont il sera question dans la partie 3).

En ce qui concerne les relations internes du fédéralisme identitaire, la plupart des fiefs fédéraux géostratégiques et géo-