Épistémologie de Terremer: l’univers est-il une machine ?


Par Ugo Bardi – Le 14 janvier 2018 – Source CassandraLegacy

Deux personnages du monde de Terremer : Ged et Vetch (Ged est celui qui a les cicatrices sur le visage). Derrière Ged, l’Ombre. Une image merveilleuse de Paul Duffield.

Je propose ici une version modifiée d’un post que j’ai publié l’année dernière sur mon blog Chimeras. Je soutiens ici que tous nos problèmes sont de nature épistémologique : nous ne savons pas comment trouver la vérité. Dans la série Terremer, Ursula Le Guin nous a donné quelques indices, mais aucune solution, sur ce dilemme.

« Toute technologie suffisamment avancée est indiscernable de la magie. » (Arthur C. Clarke)

Imaginez que vous n’avez jamais été exposé aux milliers d’années d’accumulation de ce que nous appelons la « culture ». Imaginez que vous regardez le monde avec de nouveaux yeux ; comme si vous le voyiez pour la première fois. Vous y verrez toutes sortes de choses : des gens, des animaux, des rivières, des rochers, des bâtiments, des montagnes, et bien plus encore. Et vous allez essayer de donner un sens à tout cela. Alors, vous remarquez que certaines choses bougent, grandissent, rétrécissent et changent de forme. Il semble y avoir une certaine hiérarchie dans ce genre d’entités ; certaines bougent vite et d’autres lentement, d’autres ne bougent pas du tout, mais cela ne veut pas dire qu’elles ne le font jamais (pensez à un volcan). Vous pourriez penser que toutes ces choses ont une âme   ; que, d’une certaine manière, elles sont comme vous, il y a une certaine parenté dans toutes choses.


Si les choses ont une âme, il s’ensuit que vous pouvez leur parler. Pour les gens, vous pouvez parler et ils vous répondent. Les animaux ne vous répondront pas mais ils peuvent écouter. Vous pouvez parler aux plantes, aux ruisseaux et aux roches ; qui sait ? Ils pourraient être à l’écoute. Vous pouvez essayer de convaincre le ciel de produire de la pluie quand vous en avez besoin. Prier, danser, offrir des sacrifices. C’est l’origine de ce que nous appelons la « religion ». C’est une façon très, très ancienne de comprendre l’univers. L’univers a une âme. C’est une âme. C’est une définition de Dieu (ou des Dieux).

Mais il y a aussi une autre façon de voir l’univers : c’est de supposer que c’est une sorte de machine. Une machine n’est pas quelque chose à qui vous parlez ; c’est quelque chose sur quoi vous agissez. Et si vous agissez de la bonne manière, elle réagira de manière prévisible comme attendu. Ainsi, vous pouvez prier pour obtenir la bienveillance de l’âme d’un grand arbre forestier, mais vous pouvez aussi l’abattre avec une hache. Comme prévu, l’arbre tombera après un nombre suffisant de coups de haches. Vous pouvez faire la même chose avec un ennemi : si vous frappez sa tête avec une hache de combat, les résultats seront prévisibles. Si vous connaissez le fonctionnement de la machine, vous pouvez la faire se comporter comme vous le souhaitez. C’est l’origine de la magie ; que certains appellent aussi « art ». Trouver les règles que les choses suivent vous donne le pouvoir sur elles. C’est l’origine de la science moderne.

La religion peut être plus ancienne que la magie, mais les deux semblent avoir évolué en parallèle dans l’histoire humaine. Prenez l’une des plus anciennes pièces de littérature occidentale, « L’Iliade » et vous verrez des dieux apparaître à presque toutes les pages, mais aucun sorcier ne les croise jamais. Au lieu de cela, dans certaines des premières publications que nous avons, les Sumériens nous ont laissé beaucoup de recettes de guérison où ils mélangeaient librement l’invocation aux dieux avec des herbes et d’autres substances qui avaient sûrement leurs propres pouvoirs de guérison.

Avec le temps, la religion et la magie ont divergé de plus en plus au point que la plupart des religions modernes méprisent la magie en la diabolisant (et certaines religions méprisent la science pour la même raison). Les prêtres peuvent bien accomplir des rituels pour obtenir quelque chose au profit des fidèles, mais ils prennent toujours soin de dire que le succès ou l’échec n’est jamais garanti. Si vous priez Dieu, vous pouvez demander à être guéri de votre maladie. Si vous êtes guéri, vous êtes censé remercier Dieu pour sa bienveillance. Mais si elle s’aggrave, vous n’êtes pas censé blâmer Dieu pour cela. La volonté divine est insondable et on peut soutenir que c’est de votre faute à cause de quelque péché que vous avez commis qui vous a rendu indigne de la bienveillance de Dieu.

Au cours de l’histoire, la magie a pris des chemins différents. L’un d’eux était celui des alchimistes européens. Ils ont eu tendance à renoncer à toutes les incantations sombres des temps anciens et ils sont devenus de véritables empiristes, à l’origine de ce que nous appelons la « méthode scientifique ». Leur base théorique était défectueuse et ils ont perdu beaucoup de temps dans des tâches que nous reconnaissons aujourd’hui comme impossibles. Mais ils étaient toujours à la recherche de méthodes fonctionnelles. La science moderne se méfie de la reconnaissance de leur rôle, mais l’idée de base est la même : le monde est une machine ; vous n’avez pas besoin des dieux pour y opérer. Et, d’une certaine manière, la fille de l’alchimie, la science, a triomphé. Dans la plupart des pays occidentaux, les gens font plus confiance à un médecin qu’à un prêtre ; même s’ils peuvent aussi prier Dieu pour leur donner un coup de main, juste au cas où.

Cependant, il y a un problème avec la machine universelle. La magie, tout comme la science, n’a pas de boussole morale : le résultat final de la magie ne dépend pas de savoir si c’est fait dans un bon ou un mauvais but. La médecine basée sur la science guérira aussi une personne mauvaise, tandis que les meilleures technologies modernes ont créé des armes qui tuent n’importe qui. Et c’est un gros problème surtout quand la science échoue – et c’est le cas. Alors que vous ne pouvez pas poursuivre les prêtres (ou Dieu) pour faute professionnelle, vous pouvez poursuivre les médecins et c’est bien ce qui se passe. La science moderne a été incapable de tenir ses promesses. Elle peut être considérée comme une forme diabolique de magie noire pour avoir perdu le contrôle sur ses représentants ; pensez à l’énergie nucléaire qui est incapable d’inverser les dommages qu’elle a engendré sous la forme du changement climatique, de la pollution et d’autres catastrophes.

Maintenant, parlons de Terremer, la série de Le Guin, et voyons ce que nous pouvons apprendre d’un monde parallèle au nôtre. Terremer est une société presque entièrement basée sur la magie, tout comme notre monde moderne est presque entièrement basé sur la science. Terremer est une machine basée sur un « vieux discours » qui joue le même rôle que les modèles mathématiques dans notre monde. Ce vieux discours, en d’autres termes, est quelque chose comme un manuel d’instruction pour la machine du monde. Ensuite, le roman décrit des scientifiques idéalisés – portraiturés comme des sorciers. Ils sont bienveillants, astucieux, intelligents et toujours soucieux de ne pas nuire à l’équilibre des choses. On souhaiterait que nos scientifiques soient comme ça  !

Cela permet à Le Guin de disséquer les dilemmes de la science en une variété de scénarios narratifs. La clé de toute la série de Terremer est que même les mages sages ont des problèmes. L’un est que leur pouvoir est limité; nous les voyons réparer des vases brisés, guérir les mamelles infectées des chèvres, lever – parfois – le « vent du mage » pour pousser les bateaux et guérir les maladies humaines quand elles ne sont pas trop sérieuses. Ainsi, les sorciers sont parfois considérés comme inutiles et rejetés. Une des histoires de la série traite d’un âge dans lequel la sorcellerie était tombée en disgrâce et était largement méprisée. Tout comme cela pourrait bientôt arriver à la science dans notre monde.

Certes, le protagoniste de la plupart des histoires, Ged, combat aussi les dragons, mais les dragons ne sont pas le vrai problème de la magie dans Terremer. Le problème est le même que celui que nous avons avec la science dans notre monde : le manque de boussole morale. Ainsi, dans le premier récit de la série, l’ennemi de Ged n’est pas un dragon mais lui-même. Et, plus tard, ce sera un autre mage, devenu diabolique.

Encore et encore, les mages de Terremer sont impuissants sur la façon de traiter avec l’Autre Monde ; le royaume des morts. Un royaume qui est étranger à la magie et à la science, mais c’est le domaine naturel de la religion. Donc, Terremer n’est pas un monde sans Dieu ; ça ne peut pas être. On nous dit qu’il a été créé par une entité appelée Segoy qui peut être un dragon, ou peut-être un dieu. Et il est suggéré qu’il y a quelque chose de plus ; beaucoup plus que cela et au moins une région de Terremer, les terres de Kargad dans le nord, sont décrites comme dominées par une vision religieuse du monde. Initialement, les Kargish ne sont que des pirates et des barbares, mais ensuite ils prennent le pouvoir et de l’importance dans les histoires en laissant entendre que leur point de vue peut être au moins aussi intéressant – et peut-être supérieur – à leurs rusés voisins du Sud. C’est comme ça : Terremer est un monde réel, il est vivant.

Peut-être que nous devrions lire Terremer seulement pour la pure joie de le faire. Ou, peut-être, nous pouvons lire cette série afin d’apprendre quelque chose sur les contradictions et les problèmes de notre monde. À quoi sert notre science ? Peut-elle résoudre des problèmes ou en crée-t-elle simplement de nouveaux ? Pouvons-nous atteindre « l’équilibre » que les sorciers de Terremer poursuivent ? Comment pouvons-nous éviter que nos dragons nucléaires nous réduisent tous en cendre ? Pouvons-nous survivre à la grande transformation que nous appelons « changement climatique », créée par nos scientifiques, mais que nos scientifiques sont incapables de contrôler maintenant ? Que devrions-nous faire de nos sorciers ternes et arrogants qui pensent qu’ils en savent plus que quiconque ?

Saurons-nous jamais si l’univers est une âme ou une machine ? Peut-être pas. Comme Ged dans son petit vaisseau, le Lookfar, « nous nous battons, nos bateaux à contre courant, retenus sans cesse dans le passé ». 1. C’est notre destin de suivre le grand courant qui nous emmène à travers l’océan du temps vers une destination inconnue. Ou peut-être vers Terremer.

Ugo Bardi

Ugo Bardi est professeur de chimie physique à l’Université de Florence, en Italie. Ses intérêts de recherche englobent l’épuisement des ressources, la modélisation de la dynamique des systèmes, la science du climat et les énergies renouvelables. Il est membre du comité scientifique de l’ASPO (Association pour l’étude du pic pétrolier) et des blogs en anglais sur ces sujets à « Cassandra’s Legacy ». Il est l’auteur du « rapport du Club de Rome, Extrait: Comment la quête de la richesse minière mondiale pille la planète » (Chelsea Green, 2014) et « Les limites de la croissance revisitée » (Springer, 2011), parmi de nombreuses autres publications savantes.

Traduit par Hervé relu par Cat pour le Saker Francophone

  1. Pour les lecteurs qui vivent à Terremer et qui n’ont peut-être pas entendu parler de Gatsby le Magnifique de Scott Fitzgerald, c’est de là que vient la citation
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