Décrets de Trump pour démanteler la réglementation financière
Le début de la fin


Par Fred Deion − Février 2017

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On parle beaucoup du décret anti-immigration de Trump, visant à interdire l’entrée aux USA de ressortissants de sept pays (sept pays qui ont tous subi des invasions, attaques ou embargos de la part des différentes administrations américaines).

Pourtant, ce décret inutile ne fait que stigmatiser un grand nombre de personnes, avec un effet nul sur la lutte contre le terrorisme, voire contre-productif : en attisant les haines, cela peut susciter des vocations au djihad anti-US et au martyr. Sans oublier qu’un attentat, même meurtrier, hormis ses malheureuses victimes, sa charge émotionnelle et son buzz médiatique, n’a qu’une portée limitée.

Par contre, on parlera un peu moins de la volonté affichée de détricoter l’insuffisante réglementation du système financier mise en place après la crise des subprimes de 2008.

Dommage !


En effet, l’abrogation des deux décrets visant la loi Dodd-Frank et la règle Volcker aurait une portée systémique.

Pour rappel, la loi Dodd-Frank de 2010 a créé le bureau de protection financière des consommateurs (CFPB) chargé de réguler les prêts hypothécaires et les cartes de crédit, suite aux abus constatés lors de la crise des subprimes. Cette loi a aussi obligé les banques à augmenter leurs fonds propres et subir des tests annuels de résistance (« stress tests », qui valent ce qu’ils valent…), afin d’éviter une faillite comme celle de Lehman Brothers.

Quant à la disposition de la loi Dodd-Frank qui visait à éviter la corruption pour l’obtention de concessions, elle a d’ores et déjà été abrogée. Désormais, les compagnies pétrolières et minières américaines ne sont plus obligées de rendre publiques les sommes versées aux gouvernements étrangers.

La règle Volcker empêche les banques de pratiquer la spéculation pour leur propre compte et vise à freiner leurs investissements spéculatifs avec l’argent de leurs clients : l’objectif consiste à éviter le financement d’actifs risqués par des dépôts garantis par l’État fédéral (rappelons que la crise financière de 2008 a coûté 1000 milliards de dollars aux contribuables américains, argent public qui a servi à renflouer des banques privées).

Le deuxième décret vise aussi la règle fiduciaire qui oblige les conseillers financiers à agir dans l’intérêt de leurs clients. Cette règle les empêche actuellement de conseiller à leurs clients des placements pour lesquels les commissions sont les plus élevées, ou d’acheter des produits, alors que leur banque spécule contre ces mêmes produits.

Comment justifier la remise en cause de deux législations qui visent à éviter les excès sur les marchés financiers et à protéger davantage les consommateurs ?

Selon les Républicains, cette législation était nuisible tant pour les banques que pour les consommateurs. L’association bancaire ABA s’est elle félicitée de cette initiative « qui devrait permettre de libérer le pouvoir de l’industrie bancaire ».

Le directeur du Conseil économique national à la Maison Blanche Gary Cohn (ancien numéro deux de Goldman Sachs) a déclaré que l’objectif de déréglementer les marchés financiers n’était pas une faveur accordée aux banques.

« Il s’agit d’être un acteur sur le marché mondial où nous devons, pouvons et aurons une position dominante. Les banques vont être en mesure de fixer leurs prix plus efficacement et donc au mieux pour les consommateurs. Les Américains vont pouvoir faire de meilleurs choix et accéder à de meilleurs produits financiers. »

Ha ! la bonne blague.

Lors de sa campagne électorale, M. Trump avait pris la défense des populations défavorisées, mises à la rue par la crise des subprimes, en fustigeant l’attitude des banquiers de Wall Street. Pourtant, ces derniers sont largement représentés au sein de sa nouvelle administration :

  • Steven Mnuchin, 17 ans chez Goldman Sachs, repreneur de la OneWest Bank, leader des saisies sur le segment des personnes âgées en expulsant des dizaines de milliers d’Américains de leur maison, nommé secrétaire au Trésor.
  • Wilbur Ross, ex-banque Rothschild, repreneur d’entreprises en difficultés et restructurées à coup de milliers de licenciements, nommé secrétaire au Commerce.
  • Stephen Bannon, ex-Goldman Sachs, nommé conseiller de la Maison Blanche.
  • Paul Atkins, ex-membre de la Securities and Exchange Commission (SEC), CEO d’une entreprise de services financiers, nommé conseiller sur la réglementation financière.
  • Le déjà cité Gary Cohn, ex-numéro deux de la banque d’affaires Goldman Sachs, nommé directeur du Conseil économique national.

Réactions : Le démantèlement de cette réglementation financière suscite heureusement quelques réactions, par exemple de l’ONG Public Citizen : « Revenir sur ces règles montre que l’administration Trump est du côté de Wall Street » ; − du sénateur démocrate Charles Schumer : « Le président Trump qui avait promis de tenir tête aux grandes banques, leur permet maintenant d’écrire le code de la route. » Ou encore du ministre suédois des marchés financiers : « Donald Trump est bel et bien une menace pour la stabilité financière. C’est dangereux, nuisible et extrêmement malheureux à l’époque où nous vivons. »

Pronostic : À partir de là, il n’est pas difficile de pronostiquer une prochaine crise financière, bis repetita de celle de 2008. Car imaginer que les banques, sans le corset d’une réglementation minimale, soient raisonnables plutôt que cupides, relève d’une naïveté presque insultante.Alors elles prendront tous les risques en dépit du bon sens, jusqu’au krach final. Cette fois, qui viendra sauver les banques ? Les États, déjà surendettés depuis 2008 ? Les banques centrales, exposées par leurs achats massifs de titres financiers qui font exploser leurs bilans ?C’est d’autant plus regrettable qu’un effondrement du système est l’affaire de tous :

  • Pour les épargnants, risque de ponction sur les comptes, comme à Chypre en 2013.
  • Pour les propriétaires insolvables, saisie du logement, comme lors de la crise des subprimes.
  • Pour les contribuables, si l’État devient prédateur pour renflouer ses caisses vides.
  • Pour les retraités, si le paiement des rentes ne peut plus être honoré.
  • Pour les salariés, si leur entreprise dépose son bilan.

En 2008, nous avons vu que les banques ne prêtaient plus, par crainte que l’emprunteur fasse faillite et ne rembourse pas. Conséquence : tout le système de crédit peut se bloquer. Or, l’économie réelle a elle aussi besoin d’avoir accès au crédit pour échanger, acheter et vendre. Conséquence : sans crédit, plus de commerce; et sans commerce, tout s’arrête.

Les décrets présidentiels US n’ont toutefois pas force de loi. Toute modification devra suivre un processus législatif qui se compte en années plutôt qu’en mois. Dans l’intervalle, on assistera dans un premier temps à une euphorie boursière basée sur ces bonnes dispositions. Cette allégresse sera propice, comme chacun le sait, à un futur krach. Rendez-vous est pris pour dans quelques années : ce ne sera donc pas pour tout de suite, mais ce sera saignant.

Fred Deion

http://actufreddeion.blogspot.ch/

A lire : Ruptures millénairesFred Deion est un auteur suisse. Son livre, Ruptures Millénaires, jette un coup de projecteur sur quelques événements historiques qui ont marqué la vie des hommes. Ces périodes chaotiques ont eu un impact considérable sur les populations qui ont vu leurs destins basculer. Gardons à l’esprit leurs tragiques épreuves, pour mieux faire face aux défis d’aujourd’hui et de demain.

Si l’histoire se répète, le passé indique le futur. Que peut nous dire le passé sur notre XXIe siècle ?

 

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