Rodrigo Duterte a été élu président des Philippines. Première analyse.


Rodrigo Duterte. Photo de Keith Kristoffer Bacongco, Wikipedia Commons.

Par Le Centre EU-ASIA – Le 14 mai 2016 – Source Eurasia Review

Le 9 mai, les Philippins ont élu Rodrigo Duterte président de la plus vieille démocratie d’Asie du Sud-Est. Bien que les résultats officiels doivent encore être déclarés, Duterte a gagné environ 39% des voix et les autres candidats l’ont déjà félicité pour sa victoire. Décrire Duterte comme une personnalité controversée serait un euphémisme. Son logo de campagne était un poing et il aime les surnoms comme The Punisher et le Trump des Philippines.

Pourquoi Duterte a-t-il gagné et quel est son programme ? Avec une population de plus de 100 millions, les Philippines ont souvent lutté pour parvenir à la stabilité politique et à la croissance économique. Mais dans la dernière décennie, elles ont enregistré une croissance de plus de 6% par an et ont été parmi les pays en développement les plus rapides d’Asie. Compte tenu de ce succès économique, de nombreux observateurs pensaient que le candidat de l’administration, le très expérimenté Mar Roxas, gagnerait. Mais il n’a pas réussi à répondre à la rhétorique folklorique de Duterte qui a été en mesure d’atteindre de nombreux Philippins, de tous les âges et toutes les classes sociales. Avec sa promesse de sécurité et de vie confortable pour les Philippins, Duterte a puisé dans un sentiment répandu de désillusion à cause de l’échec de l’éradication de la pauvreté et de la corruption dans le pays.

Contrairement au président Aquino III, Duterte n’est pas un membre des grandes familles qui ont dirigé le pays depuis des décennies et il a réussi à utiliser ce fait à son avantage. Même si Aquino est crédité pour avoir établi la stabilité politique et à réussi à attirer plus d’investissements étrangers, les militants islamistes, la corruption, le chômage élevé et la criminalité demeurent de graves problèmes aux Philippines. Duterte est perçu comme un homme du peuple, pouvant offrir des solutions rapides à ces problèmes. Il reste à voir si quelqu’un ne faisant pas partie de l’élite peut vraiment gouverner le pays contre la volonté des grandes familles.

Pendant qu’il était maire de Davao, la capitale de l’île sud des Philippines, Mindanao, les escadrons de la mort ont tué plus d’un millier de criminels présumés. Il n’a pas seulement ouvertement confirmé son association avec ces escadrons de la mort, mais a aussi annoncé que sa présidence «sera sanglante» dans sa lutte contre la criminalité. Il a aussi été largement critiqué pour son commentaire sur une Australienne violée et assassinée à Davao en 1989 : «Elle était si belle, le maire aurait dû passer en premier. Quel gâchis.»

Se décrivant comme «un homme avec beaucoup de défauts et de contradictions», Duterte a pleuré sur la tombe de ses parents après l’élection en déclarant qu’il n’était «simplement personne» et a promis de bien se comporter pendant sa présidence. Alors que sa grande gueule a aidé à construire son personnage d’homme ordinaire, sa campagne, comme celle de Donald Trump, a été succincte quant à son programme politique.

Outre sévir contre la criminalité, Duterte a l’intention d’introduire un mode de gouvernement fédéral, en faisant valoir que Manille reçoit une part trop importante de l’effort national.

Duterte n’a pas tardé à fournir les premiers détails sur son cabinet. Les anciens officiers militaires figureront dans les échelons inférieurs de l’administration et d’anciens amis choisis, y compris d’anciens camarades de classe, vont devenir des conseillers de haut niveau. Les membres de la fraternité de Duterte, les Lex Talionis, sont considérés comme des candidats potentiels pour le ministère de la Justice.

Les observateurs internationaux sont désireux de voir comment Duterte va aborder les relations entre les Philippines et la Chine, en particulier sur le sujet de la mer de Chine méridionale. Il a parlé d’ouverture de négociations bilatérales avec la Chine, tout en appelant à une approche multilatérale pour résoudre les différends. On ne sait pas comment il va répondre à l’arrêt imminent de la Cour permanente d’arbitrage de La Haye sur la mer de Chine méridionale. La décision pourrait sortir avant que Duterte ne prenne ses fonctions le 30 Juin.

Une autre question importante concernera les relations avec l’ASEAN dont les Philippines prennent la relève de la présidence en 2017. Le maintien d’un semblant d’unité dans l’ASEAN face aux défis de la Chine sera une tâche majeure. Les Philippines devraient également bénéficier de l’intégration économique dans la Communauté économique de l’ASEAN. Il est également crucial pour le nouveau président de continuer à trouver une solution politique au problème sécessionniste qui pourrit les provinces méridionales de Mindanao tout en travaillant avec les pays de la région et au-delà pour lutter contre le terrorisme et d’autres défis transnationaux et apprécier la valeur de la coopération régionale dans la prévention des conflits. L’Union européenne surveillera de près ces développements, elle qui cherche à approfondir ses relations à la fois avec les Philippines et avec l’ASEAN.

Traduit par Wayan, relu par Diane pour le Saker Francophone.

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