Pourquoi les Arabes ne veulent pas de nous en Syrie [3/4]


Ils ne haïssent pas «nos libertés». Ils haïssent le fait que nous ayons trahi nos idéaux dans leurs propres pays – pour le pétrole


Par Robert F. Kennedy Jr – le 23 février 2016 – Source Politico

Au printemps 2011, il y avait de petites manifestations pacifiques à Damas contre la répression pratiquée par le régime de Assad. C’étaient principalement les effluves du Printemps arabe qui s’était diffusées de manière virale dans tous les pays de la Ligue arabe l’été précédent. Cependant, les câbles de WikiLeaks indiquent que la CIA était déjà sur le terrain en Syrie.

Mais les royaumes sunnites, avec des montagnes de pétrodollars en jeu, voulaient une implication plus forte de l’Amérique. Le 4 septembre 2013, le secrétaire d’État John Kerry a dit lors d’une audition au Congrès que les royaumes sunnites avaient offert de payer la facture d’une invasion des États-Unis en Syrie pour renverser Bachar al-Assad. «En fait, certains d’entre eux ont dit que si les États-Unis étaient prêts à se charger de tout, de la manière dont nous l’avions fait auparavant à d’autres endroits [Irak], ils prendraient les frais à leur charge.» Kerry a réitéré l’offre à la Républicaine Ileana Ros-Lehtinen (représentante de la Floride) : «En ce qui concerne les pays arabes offrant de supporter les coûts [d’une invasion américaine] pour renverser Assad, la réponse est oui, à fond, ils le font. L’offre est sur la table.»

Malgré la pression des Républicains, Barack Obama a rechigné à mobiliser de jeunes Américains pour mourir comme mercenaires au service d’un conglomérat d’oléoducs. Obama a sagement ignoré les clameurs des Républicains pour envoyer des troupes au sol en Syrie ou acheminer davantage de fonds pour les rebelles modérés. Mais vers la fin de 2011, la pression des Républicains et nos alliés sunnites avaient poussé le gouvernement américain dans la mêlée.

Barack Obama
WASHINGTON, DC – Le président américain Barack Obama (Photo Mark Wilson/Getty Images)

En 2011, les États-Unis ont rejoint la France, le Qatar, l’Arabie saoudite, la Turquie et le Royaume-Uni pour former la Coalition des Amis de la Syrie, qui a formellement exigé la destitution d’Assad. La CIA a fourni $6 millions à Barada, une chaîne de télévision britannique, pour la production de d’émissions implorant le départ d’Assad. Des documents des renseignements saoudiens, publiés par WikiLeaks, montrent qu’en 2012, la Turquie, le Qatar et l’Arabie saoudite armaient, entraînaient et finançaient des combattants djihadistes sunnites radicaux venus de Syrie, d’Irak et d’ailleurs pour renverser le régime d’Assad allié aux chiites. Le Qatar, qui y avait le plus à gagner, a investi $3 milliards dans la construction de l’insurrection et a invité le Pentagone à entraîner les insurgés dans les bases étasuniennes au Qatar. Selon un article de Seymour Hersh d’avril 2014, les filières clandestines de la CIA pour les armes étaient financées par la Turquie, l’Arabie saoudite et le Qatar.

L’idée de fomenter une guerre civile entre sunnites et chiites pour affaiblir les régimes syrien et iranien afin de garder le contrôle sur l’approvisionnement en produits pétroliers de la région n’était pas une nouveauté dans le lexique du Pentagone. Un rapport accablant du Pentagone financé par la Rand proposait un plan précis sur ce qui était sur le point de se passer. Ce rapport observe que le contrôle des dépôts de pétrole et de gaz du Golfe Persique resteront, pour les Etats-Unis, une «priorité stratégique» qui «va fortement interagir avec le fait de poursuivre une longue guerre». Rand recommandait de recourir à «l’action clandestine, aux opérations d’information, à la guerre non conventionnelle» pour renforcer une stratégie du diviser pour régner. «Les États-Unis et leurs alliés locaux pourraient utiliser les djihadistes nationalistes pour lancer une campagne par procuration» et «les dirigeants des États-Unis pourraient aussi choisir de capitaliser sur la trajectoire du conflit soutenu entre chiites et sunnites en prenant le parti des régimes sunnites conservateurs contre les mouvements d’émancipation chiites dans le monde musulman… en soutenant éventuellement les gouvernements sunnites autoritaires contre un Iran durablement hostile ».

Comme prévu, la réaction excessive d’Assad à la crise fabriquée à l’étranger – envoyant des bombes-barils sur les bastions sunnites et tuant des civils – a polarisé le fossé entre chiites et sunnites de Syrie et permis aux décideurs politiques étasuniens de vendre aux Américains l’idée que la lutte pour l’oléoduc était une guerre humanitaire. Lorsque les soldats sunnites de l’Armée syrienne ont commencé à déserter en 2013, la coalition occidentale a armé l’Armée syrienne libre pour déstabiliser la Syrie. Le portrait brossé par la presse de l’Armée syrienne libre comme composée de bataillons solidaires de Syriens modérés était délirant. Les unités dissoutes se regroupaient dans des centaines de milices indépendantes dont la plupart étaient commandées par, ou alliées à des militants djihadistes qui étaient les combattants les plus engagés et les plus efficaces. À ce moment-là, les armées sunnites d’al-Qaida en Irak franchissaient la frontière syro-irakienne et se joignaient aux escadrons de déserteurs de l’Armée syrienne libre, beaucoup d’entre eux étant entraînés et armés par les États-Unis.

Malgré le portrait répété dans les médias d’un soulèvement arabe modéré contre le tyran Assad, les planificateurs des renseignements étasuniens savaient dès le départ que leurs mandataires pour l’oléoduc étaient des djihadistes radicaux qui se tailleraient probablement la marque d’un nouveau califat islamique à partir des régions sunnites en Syrie et en Irak. Deux ans avant que les égorgeurs d’État islamique ne montent sur la scène mondiale, une étude de la Defense Intelligence Agency (Agence du renseignement de la Défense) étasunienne, publiée sur sept pages le 12 août 2012, obtenue par le groupe de droite Judicial Watch, a averti que grâce au soutien régulier des djihadistes sunnites radicaux par la coalition des sunnites et des États-Unis, «les salafistes, les Frères musulmans et AQI (aujourd’hui État islamique) sont les forces principales de l’insurrection en Syrie».

Utilisant le financement des États-Unis et des États du Golfe, ces groupes avaient tourné les manifestations pacifiques contre Bachar al-Assad dans une «direction clairement sectaire (chiite versus sunnite)». L’article note que le conflit est devenu une guerre civile sectaire soutenue par «des puissances religieuses et politiques» sunnites. Le rapport dépeint le conflit syrien comme une guerre mondiale pour le contrôle des ressources de la région avec «l’Ouest, les pays du Golfe et la Turquie soutenant l’opposition [à Assad], tandis que la Russie, la Chine et l’Iran soutiennent le régime». Les auteurs au Pentagone du rapport de sept pages semblent approuver l’avènement prédit du califat d’État islamique : «Si la situation se dénoue, il y a la possibilité d’établir une principauté salafiste, déclarée ou non, dans l’est de la Syrie (Hassaka et Deir ez-Zor) et c’est exactement ce que veulent les puissances qui soutiennent l’opposition afin d’isoler le régime syrien.» Le rapport du Pentagone avertit que cette nouvelle principauté pourrait franchir la frontière irakienne jusqu’à Mossoul et Ramadi et «déclarer un État islamique grâce à son union avec d’autres organisations terroristes en Irak et en Syrie».

Bien sûr, c’est précisément ce qui est arrivé. De manière non fortuite, les régions de la Syrie occupées par État islamique entourent exactement la route proposée pour l’oléoduc qatari.

Mais ensuite, en 2014, nos mandataires sunnites ont horrifié la population américaine en coupant des têtes et en poussant un million de réfugiés vers l’Europe. «Les stratégies basées sur l’idée que l’ennemi de mon ennemi est mon ami peuvent être une forme d’aveuglement», dit Tim Clemente, qui a présidé la Joint Terrorism Task Force du FBI (l’Equipe spéciale de lutte contre le terrorisme) de 2004 à 2008 et a opéré la liaison en Irak entre le FBI, la police nationale irakienne et l’armée des Etats-Unis. «Nous avons commis la même erreur lorsque nous avons formé les moudjahidines en Afghanistan. Au moment où les Russes sont partis, nos prétendus amis ont commencé à détruire les antiquités, à asservir les femmes, à sectionner des parties du corps et à tirer sur nous», m’a dit Clemente lors d’une interview.

Lorsque Djihadi John, d’État islamique, a commencé à assassiner des prisonniers à la télévision, la Maison Blanche a fait volte-face, parlant moins de destituer Assad et davantage de sécurité régionale. L’administration Obama a commencé à faire la distinction entre elle et l’insurrection que nous avions financée. La Maison Blanche a pointé un doigt accusateur sur nos alliés. Le 3 octobre 2014, le vice-président Joe Biden a dit aux étudiants, lors du forum John F. Kennedy Jr. à l’Institut de sciences politiques de Harvard, que «nos alliés dans la région étaient notre plus gros problème en Syrie». Il a expliqué que la Turquie, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis étaient  si déterminés à faire tomber Assad» qu’ils avaient lancé une «guerre par procuration entre chiites et sunnites» drainant «des centaines de millions de dollars et des dizaines de milliers de tonnes d’armes vers quiconque combattrait contre Assad. À part que les gens qui étaient approvisionnés étaient al-Nusra et al-Qaida» – les deux groupes qui ont émergé en 2014 pour former État islamique. Biden semblait furieux qu’on n’ait pas pu faire confiance à nos amis fidèles pour suivre l’agenda américain.

Dans tout le Moyen-Orient, les dirigeants arabes accusent régulièrement les Etats-Unis d’avoir créé État islamique. Pour la plupart des Américains, ces accusations semblent insensées. Pourtant, pour de nombreux Arabes, les preuves de l’implication des États-Unis sont si nombreuses qu’ils concluent que notre rôle dans la promotion d’État islamique doit avoir été délibéré.

En fait, la plupart des combattants d’État islamique et de leurs commandants sont les successeurs idéologiques et organisationnels des djihadistes que la CIA a nourris depuis plus de 30 ans, de la Syrie à l’Égypte et de l’Afghanistan à l’Irak.

L'ancien Président US George W Bush Jr
Le président américain George W. Bush en 2003 – Washington, DC. (Photo credit TIM SLOAN/AFP/Getty Images)

Avant l’invasion américaine, il n’y avait pas d’al-Qaida dans l’Irak de Saddam Hussein. Le président George W. Bush a détruit le gouvernement laïc de Saddam, et son vice-roi, Paul Bremer, dans un acte monumental de mauvaise gestion, a effectivement créé l’armée sunnite, aujourd’hui appelé État islamique. Bremer a installé les chiites au pouvoir et a interdit le parti dirigeant de Saddam, le parti Ba’ath, licenciant quelques 700 000 fonctionnaires, sunnites pour la plupart, du gouvernement et du parti, depuis les ministres jusqu’aux maîtres d’école. Il a ensuite dissout l’armée de 380 000 hommes, qui étaient sunnites à 80%. Les actions de Bremer ont dépouillé un million d’Irakiens sunnites de leur rang, de leur propriété, de leur richesse et de leur pouvoir, laissant une sous-classe de sunnites désespérés de rage, éduqués, capables, formés et lourdement armés sans grand chose à perdre. L’insurrection sunnite s’est nommée elle-même al-Qaida en Irak (AQI). À partir de 2011, nos alliés ont financé l’invasion de la Syrie par AQI. En avril 2013, une fois entrée en Syrie, AQI a changé de nom, devenant État islamique. Selon Dexter Filkins du New Yorker, «État islamique est dirigé par un conseil d’anciens généraux irakiens… Beaucoup sont des membres du parti Ba’ath laïc de Saddam Hussein, qui se sont convertis à l’islam radical dans les prisons américaines». Les $500 millions d’aide étasunienne qu’Obama a envoyés en Syrie ont presque certainement fini par bénéficier à ces militants djihadistes. Tim Clemente, l’ancien président de la Force conjointe du FBI, m’a dit que la différence entre les conflits en Irak et en Syrie, est que des millions d’hommes en âge de servir, fuient le champ de bataille pour rejoindre l’Europe, plutôt que de rester lutter pour leurs communautés. L’explication évidente est que les modérés du pays fuient une guerre qui n’est pas leur guerre. Ils veulent simplement éviter d’être écrasés entre l’enclume de la tyrannie d’Assad soutenue par la Russie, et le vicieux marteau djihadiste sunnite où nous avions une main, dans le maniement d’une bataille mondiale pour des oléoducs concurrents. Vous ne pouvez pas blâmer les Syriens de ne pas adhérer largement à un plan pour leur pays émis à Washington ou à Moscou. Les superpuissances n’ont laissé aucun choix pour un avenir idéaliste pour lequel les Syriens modérés pourraient envisager de se battre. Et personne ne veut mourir pour un oléoduc.

Robert F. Kennedy, Jr.

Robert F. Kennedy, Jr. est le président de Waterkeeper Alliance. Son dernier ouvrage s’intitule Thimerosal : Let The Science Speak.

Traduit par Diane, vérifié par Ludovic et relu par nadine pour le Saker francophone

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