Much loved – le film : qui sont les hypocrites ?


Par Rosa Llorens – Le 6 octobre 2015

La cause semble entendue : Nabil Ayouch est un cinéaste courageux, qui a fait un film magnifique, qui brise les tabous, ce qui lui attire la haine des fanatiques. Une avalanche de critiques dégoulinantes de beaux sentiments et nobles principes s’est ainsi déversée sur Much loved.

Une scène typique des films sur la prostitution: femmes entre elles, loin des violences masculines. Photo: Festival de Cannes

A lui seul, Télérama nous  offre un florilège de clichés : les quatre héroïnes prostituées sont seules contre tous, «les flics corrompus, et bien sûr, les clients, tartuffes, prédateurs et frustrés imprévisibles» ; «dans une société qui réprime la pulsion, condamne le désir», elles «doivent, ici plus qu’ailleurs, payer le prix fort du mépris et de l’hypocrisie». Ayouch et son actrice principale ont reçu des menaces de mort : «Leur crime ? Avoir osé donner chair à un tabou.»

Le mot est lâché, on ne peut qu’applaudir ou se taire. Il revient d’ailleurs dans L’Express, dans un article intitulé : Much loved, un film sous la menace : «Nabil Ayouch brise un tabou dans ce pays et se retrouve victime d’une fatwa.» C’est le nouveau Salman Rushdie, menacé par une nouvelle génération d’ayatollahs – sunnites. Mais L’Express n’a peur de rien (en tout cas pas du ridicule) et il continue : Ayouch est aussi un Zola consciencieux et avide de savoir, qui a mené une enquête de deux ans dans le milieu des prostituées, qu’il n’a pas hésité à «approche[r]» ; il a même choisi ses actrices (comble de réalisme documentaire) parmi des «femmes ayant approché la prostitution» (comme c’est délicatement dit !). Aujourd’hui, Ayouch ne peut pas sortir au Maroc sans son garde du corps. Et il se plaint dignement de l’interdiction de son film au Maroc, provoquée par le succès des extraits piratés de son film qui passent sur YouTube : «Il n’y a pourtant qu’une seule scène d’amour [sic ! ]».

Et L’Express conclut avec des trémolos dans la plume : «Pourtant, jamais sa voix ne trahit une inquiétude. Son calme est la plus belle des réponses face au fanatisme.» Comme c’est beau ! On replonge dans l’atmosphère unanimiste post-attentat Charlie : c’est le bal des belles âmes, qui défilent au milieu de l’establishment et derrière les plus hautes autorités de l’Occident pour montrer leur liberté d’esprit et leur esprit rebelle ! L’interdiction du film est bien sûr le péché inexpiable (Interdit d’interdire !) et les autorités marocaines sont vilipendées pour leur hypocrisie.

Allons ! Revenons un peu à la raison : Ayouch, un courageux petit cinéaste ? Much loved, un film généreux et féministe qui dénonce la dure condition des prostituées ?

Nabil Ayouch est le fils de Noureddine Ayouch, «patron de la plus grande boîte de communication au Maroc. Nabil Ayouch, à travers sa société de production Ali’N s’accapare […] presque tout le marché audiovisuel de la télévision marocaine» (informations tirées du blog Kamilia fait son cinéma, et vérifiées ; un passage difficilement vérifiable a été censuré par mes soins). Ayouch a tourné le film «avec l’aval du Centre  cinématographique marocain et des autorités locales de Marrakech ; dans le générique, il remercie même la police».

Quant à l’interdiction du film, elle montre que le Ministre de la communication et responsable de la télévision et du cinéma, Mustapha el-Khalfi, a, «pour une fois, tenu tête au lobby francophone du Maroc». Car Ayouch a des relations aussi haut placées en France et parmi les Français du Maroc que parmi les hommes d’affaires marocains les plus puissants dans l’audiovisuel. De fait, ses films donnent du Maroc l’image qui convient au lobby francophone (en cela, il est bien le Kechiche marocain) : de l’oppression féminine, du spectaculaire, du folklorique, et une dénonciation bon chic bon genre, limitée aux conséquences, qui ne remonte jamais aux causes.

Mais le comble de l’hypocrisie est atteint par L’Express et Ayouch quand ils expliquent les raisons de l’interdiction ; en fait, les extraits du film, et les CD pirates (?) qui se vendent comme des petits pains au Maroc, ne correspondent pas au film tel qu’il passe en salles en France ; ils proviennent de la version longue (3 heures) qui comporte une scène porno de fellation, filmée en conditions réelles et en gros plan. Kamilia fait son cinéma note que les producteurs français de films porno ont l’habitude de les sortir à la fois en version soft et en version hard, pour ratisser plus large : c’est exactement ce que fait Ayouch ; mais, contrairement à Lars von Trier qui, pour Nymphomaniac, avait franchement joué sur l’existence des deux versions, Ayouch joue les saintes Nitouche et observe un parfait silence sur cette version hard.

Quel est donc le but d’Ayouch dans ce film ? S’attaquer au fléau de la prostitution, en faisant, tout d’abord, reconnaître son existence ? On peut en douter : selon lui, ses prostituées sont des «guerrières militantes» ; elles sont donc engagées dans une cause, mais laquelle ? L’éradication du fléau de la prostitution ? La complaisance avec laquelle Ayouch les filme, en plan serré, en train de frétiller de la croupe, ne va pas dans ce sens ; on pense plutôt à la légalisation de la prostitution et à la reconnaissance de ces femmes comme travailleuses, c’est-à-dire à l’extension du statut d’auto-entrepreneur aux prostituées, qui, dès lors, peuvent travailler dans de méga-Eros centers, comme Artémis à Berlin, ou celui de La Jonquera, mini-zone maquiladora à la frontière entre France et Catalogne espagnole.

Mais même cela ne serait qu’un alibi : Much loved est un film qui aguiche le spectateur, l’invite à se rincer l’œil, et les scènes relativement sages de partouzes jouent le rôle de produit d’appel pour la version hard et vice-versa. Car que donnent les fameuses années d’enquêtes d’Ayouch ? Un festival de clichés qu’on peut trouver dans tous les films de bordel qui se multiplient depuis L’Apollonide, Souvenirs de la maison close, de B. Bonnello en 2011, et même dans les expositions (cf. Images de la prostitution en France au Musée d’Orsay) : les scènes de parties fines où elles se livrent à des danses érotiques pour qu’on leur glisse des billets dans le corsage, les plaintes contre les clients violents, ou au contraire trop mous, ou pingres, les scènes de femmes entre elles (devenues systématiques dans les photos de mode), où elles cherchent la tendresse, loin des brutalités masculines (ah ! ces images de femmes chastement enlacées dans leur sommeil, en pyjama de pilou, avec doudou inclus !), ou encore les séquences inévitables de fraternisation avec les travestis (même combat LGBT), avec le goûter chez les prostituées, où les uns et les autres dansent ensemble.

Certes, au milieu de tout ce folklore, il y a aussi quelques scènes sociales : ainsi les visites de l’aînée des prostituées (qui, dans un film moins décoratif, serait présentée comme la mère-maquerelle) dans sa famille, qu’elle s’efforce de faire vivre, sans en recevoir aucune gratitude ; au contraire, sa mère lui reproche de les laisser croupir dans la misère. Mais le réalisme social n’est pas le point fort du film : le taudis de la famille est plus proche du riyad que d’un logement populaire, avec sa porte en bois massif clouté, et son enfilade de salons revêtus d’azulejos et remplis de coussins.

Quant à la réflexion sur les causes de la prostitution, elle se limite à rejeter la faute sur les Saoudiens vicieux, qui arrivent les poches bourrées de liasses de dollars, et incitent nos prostituées à la débauche.

Aussi, on a vite l’impression que l’action se traîne : Ayouch, qui n’a finalement pas grand-chose à dire sur les prostituées, ne sait bientôt plus quoi en faire. Les trois premières héroïnes adoptent une prostituée de la campagne, brute de décoffrage, qui leur sert de mascotte ; et tout ce petit monde, avec le chauffeur garde du corps (qui, en version réaliste, serait le souteneur), part finalement en vacances à la plage, en limousine (suite tardive de l’année des limousines, en 2012, avec Cosmopolis) ! Là, on a droit à une belle image de soleil couchant sur la mer : la nature va-t-elle les régénérer ?  Las, même dans ce décor mélancolique, elles n’oublient pas de boire au goulot des rasades de vodka, sacrifiant toute possibilité d’empathie au pittoresque et à l’idéologie (que les tartuffes religieux aillent se faire fiche).

Ayouch est d’une duplicité qui vire au cynisme.  Idéaliste : «Mon film est un cri contre la dure condition des prostituées» ; opportuniste : «Procurez-vous ma version longue, on peut s’en servir comme d’un porno». Le courage et la liberté d’expression, ce serait plutôt de dénoncer ces élites marocaines, qui se partagent avec certains milieux français les dépouilles du Maroc et regardent tranquillement se noyer en Méditerranée ces pauvres qui, pour elles, appartiennent à une espèce différente.

Rosa Llorens est normalienne, agrégée de lettres classiques et professeure de lettres en classe préparatoire.

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