L’illusion Tiffany : la tarte minérale se rétrécit, il en reste surtout des promesses en l’air


Par Ugo Bardi – Le 27 novembre 2016 – Source CassandraLegacy

Audrey Hepburn dans le film de 1961 Petit déjeuner chez Tiffany’s.

Du titre du film, je tire le concept de «l’illusion Tiffany» : il ne suffit pas de voir des bijoux de l’autre côté de la fenêtre pour les avoir. Vous devez payer pour eux. Il en va de même pour les ressources minérales. Il peut y avoir beaucoup de réserves de pétrole sur le papier, mais si vous les voulez, vous devez payer pour leur extraction. Ce qui suit est un extrait légèrement modifié de mon prochain livre L’effet Sénèque.

Dans les débats portant sur l’énergie et les combustibles fossiles, il est assez courant de lire ou d’entendre des déclarations telles que «le pétrole durera 50 ans au rythme actuel de production». On peut aussi entendre que «nous avons encore mille ans de charbon» (Donald Trump a déclaré exactement cela pendant la campagne présidentielle américaine de 2016). Lorsque ces déclarations sont prononcées lors d’une conférence, vous pouvez parfois entendre le soupir de soulagement de l’auditoire ; plus elles sont prononcées, plus rassurant semble être l’orateur. Cette réaction est compréhensible si l’évaluation d’une disponibilité des combustibles fossiles sur une longue durée devait correspondre à ce que l’on peut espérer pour l’avenir. Mais le pouvons-nous vraiment ?

L’essence de la propagande, comme on le sait, n’est pas tant de mentir, mais de présenter un seul aspect de la vérité. C’est vrai aussi pour le débat sur l’épuisement. Dire qu’une certaine ressource durera des décennies, des siècles ou plus n’est pas un mensonge, mais pas la vérité non plus. Ces chiffres sont basés sur un seul aspect du problème et sur des hypothèses très simplifiées. C’est le concept de «rapport réserves-production» (R / P), un nombre qui vous donne une durée en années de la ressource, en supposant que le montant des réserves est connu et que l’extraction se poursuivra aux taux actuels. Normalement, les résultats de ces estimations sont une estimation confortable. Selon le rapport BP 2016, le ratio R / P mondial pour le pétrole brut calculé pour les «réserves prouvées» était d’environ 50 ans, celui du gaz naturel à peu près identique, alors que le charbon avait un rapport R / P supérieur à cent ans. Si les «réserves possibles» sont ajoutées à l’estimation, le charbon se révèle avoir un ratio R / P de l’ordre de mille ans ou même plus.

La plupart des gens comprennent, à partir de ces données, qu’il n’y a pas à s’inquiéter pour le pétrole pendant au moins 50 ans et, à ce moment-là, ce sera le problème de quelqu’un d’autre. Et, si nous avons vraiment mille ans de charbon, alors quel est le problème ? Ajoutez à cela le fait que le ratio R / P a augmenté au fil des ans et vous comprenez les raisons d’une déclaration assez bien connue de Peter Odell, qui a dit en 2001 que nous nagions dans le pétrole plutôt que d’en manquer. Dans cette vision, l’extraction d’une ressource minérale est un peu comme manger une tarte. Tant que vous avez de la tarte, il n’y a rien à craindre. En fait, la tarte particulière qu’est le pétrole brut, a la caractéristique de sembler devenir plus grande au fur et à mesure que vous la mangez.

Si cela vous semble trop merveilleux, vous avez raison ; cette vision optimiste qui voit les ressources minérales comme une tarte est clairement une promesse en l’air. Juste pour soulever une question lancinante, permettez-moi de citer un rapport qui est apparu en 2016 sur Bloomberg (pas exactement un repaire de Cassandres), intitulé Les découvertes de pétrole à un plus bas depuis 70 ans.

Les données montrent que la quantité de pétrole découverte au cours des dernières décennies est bien inférieure à la quantité produite, une évaluation qui n’est pas modifiée par certaines découvertes récentes, très médiatisées et trop soulignées. La situation est à peu près la même avec la plupart des ressources minérales. Les rapports R / P continuent à produire des valeurs rassurantes : des décennies de disponibilité, au moins. Mais le nombre de découvertes ne cesse de diminuer, bien en dessous du taux de remplacement qui serait nécessaire pour maintenir la production en cours. Voir, par exemple, ce graphique, gracieuseté d’André Diederen.

Alors, qu’est-ce qui se passe, ici ? Si ces ressources sont là, comment se fait-il que nous ne pouvons pas les trouver ? Est-ce une conspiration des compagnies pétrolières pour maintenir les prix du pétrole à un niveau élevé ? Un canular que les Verts propagent, afin d’amener les gens à voter pour eux ? Une tentative de cabale de scientifiques maléfiques qui visent à obtenir des subventions de recherche pour leurs études sur l’épuisement ? Si tel est le cas, la coalition de ces puissantes puissances semble avoir été particulièrement inepte, parce que les dernières années ont vu les prix du pétrole s’effondrer. Mais le monde du pétrole brut est particulièrement mûr pour les théories du complot ; y compris celle qui considère le pétrole comme «abiotique», c’est-à-dire qui se forme continuellement en énormes quantités dans les profondeurs de la Terre – un fait que tout le monde connaîtrait, si ce n’était pas une conspiration des compagnies pétrolières, des Verts, des scientifiques, etc… C’est juste une des nombreuses légendes qui imprègnent l’Internet. C’est juste une expression de notre approche téléologique des problèmes, qui consiste à trouver des agents humains maléfiques pour les expliquer.

Mais il n’y a ni cabale, ni canular, ni conspiration dans les estimations du pétrole [des secrets quand même, NdT] et autres ressources minérales. Le problème est que l’utilisation des données R / P pour évaluer l’avenir des ressources minérales est trompeuse et peut facilement vous mener à un sentiment dangereux de complaisance. C’est quelque chose que j’appelle «l’illusion de Tiffany». Vous vous souvenez probablement du film de 1961 Breakfast at Tiffany’s, qui met en vedette un personnage joué par Audrey Hepburn, déjeunant tout en regardant les bijoux exposés dans la vitrine de Tiffany. Il ne fait aucun doute qu’il y a beaucoup d’or de l’autre côté du verre, mais ce serait une erreur de supposer que l’on est riche grâce à cela. Pour obtenir cet or, il faut payer (ou utiliser des méthodes dangereuses et risquées pour l’obtenir). C’est le problème des estimations statistiques de l’industrie concernant les «réserves». Ces réserves sont probablement là, mais il faut de l’argent (et beaucoup) pour les trouver, les extraire et les traiter. Et ce n’est pas seulement une question d’argent, il faut des ressources matérielles pour extraire des minéraux : des foreuses, des camions, des plates-formes, et tout type d’équipement, y compris le transport et, bien sûr, des gens capables d’utiliser tout cela. Ce sont des choses qui ne peuvent pas simplement être imprimées ou obtenues par la magie financière des «quantitative easing».

Les ressources minérales ne sont pas un gâteau que vous pouvez manger tant que vous en avez une partie. Elles sont davantage comme les bijoux de Tiffany que vous ne pouvez obtenir seulement si vous avez l’argent pour les payer. Et le prix de toute marchandise est directement lié à son coût. Il en coûte de l’argent pour produire quoi que ce soit et rien n’est produit si cela ne peut pas rendre un profit quand il est vendu sur le marché. Donc, dans le cas des minéraux, les coûts d’extraction continuent d’augmenter parce que, bien sûr, nous extrayons les ressources les moins chères en premier. À un moment donné, nous pouvons constater que nous ne pouvons plus nous permettre de payer ces coûts. Et quand quelque chose coûte plus cher que ce que vous pouvez vous permettre, vous pouvez aussi dire que vous allez «manquer» de celui-ci, peu importe ce que vous lisez en termes de réserves qui devraient exister quelque part sous terre. La tarte minérale se rétrécit et la plupart de ce qui reste dans le sol va y rester.

Ugo Bardi

Traduit par Hervé, vérifié par Wayan, relu par Cat pour le Saker Francophone

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