Les six marches du développement moral


Par Aline M. – Le 17 mai 2020

Conscience morale et conscience politique

Ce sont les propos d’une dame de 82 ans, sur un rond point en novembre 2018, qui marquent le point de départ de mes recherches. Elle avait 10 ou 11 ans à la fin de la Seconde Guerre Mondiale et elle faisait remarquer que “les choses ne vont pas encore trop mal pour le moment en France, il y a encore beaucoup de gens qui vivent toujours dans le confort ! C’est pour ça qu’ils méprisent les gilets jaunes, qu’ils ne comprennent rien à ce que nous autres voulons dire…”. Il y a de nombreuses raisons qui peuvent pousser à ne pas voir les problèmes qui se posent autour de soi : le confort, bien sûr, la peur, la paresse intellectuelle, l’absence de curiosité, l’intoxication médiatique, l’incitation toujours plus forte à la consommation, etc.


Ces causes sont pour la plupart annexées à des facteurs extérieurs à nous-mêmes et la question qui m’est venue était : “N’y-a-t’il pas en nous-mêmes un facteur intrinsèque, lié à notre nature humaine même, pourrait-on dire, qui expliquerait le déni, la cécité, la passivité, voire la soumission ? Qui expliquerait l’absence d’une “conscience politique ?” Il m’apparaît aujourd’hui que “conscience politique” et “conscience morale” sont intimement liées. Si avoir une “conscience politique” signifie “savoir quel rôle est le mien, quelles responsabilités sont les miennes et quelles actions je puis entreprendre au sein de cette société dans laquelle je vis afin de l’améliorer” alors ce lien est indiscutable.

Qui veut entreprendre de changer le monde doit d’abord se rappeler que les individus ne sont pas tous au même niveau de développement moral. Conseil judicieux en cette période quasi apocalyptique marquée par les ravages sociaux et les aberrations politiques induits par le Sars-Cov19. Confinement, paupérisation de l’Hôpital Public, incurie politique, période de sidération au cours de laquelle la banalisation de l’inacceptable et l’acceptation passive de ce qui aurait été considéré comme intolérable il y a encore dix ans, sont montées brutalement d’un cran. Pourquoi les mensonges biais cognitifs mis en œuvre dans la manipulation de masse fonctionnent-ils si bien ? Précisément – entre autres – à cause des grands fossés de développement moral qui existent au sein des groupes d’individus.

Les décalages de la conscience

Tous ceux qui, un jour, ont été mêlés à un débat politique houleux entre amis ou au sein de leur propre famille ont pu expérimenter ces “décalages entre les niveaux de conscience”. Untel trouvant particulièrement révoltant que les Forces de l’ordre gazent et matraquent gratuitement des manifestants pacifiques sera exposé au couperet des autres membres de la famille qui pensent que tout ce qui est légal est forcément bon et doit être respecté si l’ont veut faire régner l’ordre dans la société.

Ces décalages ont été identifiés par le psychologue américain Lawrence Kohlberg dans ses travaux de 1957 à 1980 dans le domaine de la psychologie morale, travaux inspirés du “modèle du développement cognitif par paliers” élaboré par le psychologue suisse Jean Piaget. Les travaux de Kohlberg ne sont pas paroles d’Évangile et l’objectif du présent article n’est pas d’en faire l’apologie. Quelques chercheurs en ont montré les limites, eux-mêmes critiqués par la suite, mais dans le domaine de la psychologie rien n’est à jamais gravé dans le marbre. Fort heureusement ! Sinon on continuerait au XXIème siècle à considérer que le nourrisson n’est qu’un tube digestif et la femme, une créature à peine plus évoluée qu’un grand singe.

Pas de vérité absolue donc mais une proposition intéressante qui permettrait de comprendre pour quelles raisons tel fait semble totalement inacceptable à quelques-uns et parfaitement acceptable à beaucoup d’autres. Il est bien entendu que la personnalité et le développement cognitif d’une personne sont bien plus complexes et ne peuvent se limiter à ce seul schéma de développement moral. Complexités et facteurs connexes que je ne peux pas développer ici puisque tel n’est pas le propos.

Un développement moral en six étapes

Kohlberg a identifié six stades de développement moral. Ces stades se développent par étapes successives et sont généralement irréversibles, les régressions étant rares. Ils sont cumulatifs : une personne au stade supérieur est en mesure de comprendre les raisonnements des personnes ayant atteint les stades précédents. Ils sont transculturels car présents dans toutes les cultures où le développement moral suit les mêmes étapes. Enfin, la plupart des individus n’atteindront pas les stades les plus avancés.

Les stades 1 et 2 sont ceux qui marquent l’enfance. Au premier stade, l’enfant cherche l’évitement de la punition et s’oriente vers l’obéissance à l’autorité. Il est centré sur les conséquences directes que ses actions auront sur lui-même. Au stade 2 l’enfant est uniquement centré sur son intérêt personnel : c’est toujours dans une optique limitée par l’égocentrisme qu’il intègre les récompenses et les avantages à accomplir telle ou telle “bonne action”. Il n’y a aucune perspective sociale ou relationnelle. Être ego-centré, pour sa satisfaction et son intérêt, bien sûr, est typique du stade 2 et de nombreux psychopathes ne le dépassent pas.

Les stades 3 et 4, caractéristiques des adolescents et des adultes, sont ceux “de la moralité conventionnelle” qui consiste à juger de la moralité d’une action en fonction des attentes et des opinions de la société. Il s’agit de se conformer à ce que la société présente comme “moral” et “bien”. Au stade 3, l’individu maintient de bonnes relations et sera réceptif à l’approbation ou à la désapprobation des autres. Être jugé positivement est avantageux et il s’agit d’être à la hauteur des attentes. Au stade 4, il devient important pour l’individu de respecter les lois et les conventions sociales présentées comme indispensables pour le maintien de l’ordre social. Au stade 4, violer une loi est inadmissible et moralement répréhensible. Kohlberg établit que la grande majorité des adultes les plus actifs au sein de la société demeurent au stade 4 où la morale est dictée par des forces extérieures et non par un choix personnel conscient.

Enfin, les stades 5 et 6 sont ceux de la “moralité post-conventionnelle” ou “moralité basée sur des principes”. Les individus sont motivés par des principes tels que la vie, la liberté, la justice, la fraternité, etc. qui se situent bien au-delà des balises sociales conventionnelles.

Selon Kohlberg, approximativement 20% à 25% des adultes atteindraient le stade 5 où les lois sont perçues comme des outils intéressants et utiles au contrat social. Mais dès lors que ces lois cessent de garantir le respect de l’individu, le bien-être général, les droits fondamentaux et les valeurs, elles doivent être questionnées, supprimées ou remplacées.

Au stade 6, ce qui est légal n’est plus obligatoirement légitime : une loi n’est valable que si elle est juste et il devient nécessaire de désobéir à une loi injuste. La désobéissance devient obligation morale. L’individu à ce stade privilégie les principes moraux universels. Son raisonnement moral est fondé sur une pensée abstraite qui utilise des principes éthiques. La personne agit parce que son action est juste, et non parce qu’elle évite la punition, d’autant qu’elle ne craint pas la punition. L’action n’est dictée ni par l’intérêt personnel ni parce que c’est “bien vu”, attendu, légal ou préalablement convenu. Kohlberg établit que seulement 13 % de la population adulte atteindrait le stade 6.

Quels impacts politiques de telles disparités peuvent-elles avoir ?

Vous comprenez alors que 13%, à la louche, ce n’est pas la proportion dominante et quand il s’agit de changer radicalement de paradigme, les choses deviennent compliquées… Dans les 67% de la population restante beaucoup n’ont pas dépassé le stade 3 et sont donc profondément préoccupés par l’image positive qu’ils renvoient d’eux-mêmes, consacrent leur énergie à se conformer au modèle, à être un “bon garçon” ou une “gentille fille”.

Les “fidèles serviteurs” de la Loi évoluant au stade 4 sont horrifiés par les manifestations, la désobéissance, la rébellion. Même légitimes, les actions “dynamiques” leur apparaîtront excessives : ce sont des débordements inadmissibles de violence. Ils sont facilement manipulables par les médias habiles qui biaisent la vision des faits. “Nuit debout” pourquoi pas, mais il ne faut pas que ça dure longtemps parce que ça perturbe l’ordre. Les Femen exagèrent ! Il y a quand même bien des moyens plus efficaces de défendre le droit des femmes qu’exhiber ses seins en place publique : c’est un attentat à la pudeur et c’est interdit par la loi ! Ces gilets jaunes ont peut-être raison mais c’est inadmissible de paralyser l’économie d’un pays.

Si vous brandissez l’étendard de la Loi pour justifier la répression les “stade 4” vous suivront très probablement. Lorsque la Loi est bafouée, la punition est méritée. Même à coups de LBD qui défoncent les crânes. Ils sont rassurés par les discours d’un chef d’État, font confiance aux décisions des gouvernements, se plieront à l’état d’urgence, acceptent la multiplication des lois même si une petite lumière au fond de leur esprit en éclaire l’aspect inique. Ils peuvent même cautionner cette multiplication  car ils ne se sentent pas aptes à remettre en cause les décisions. Si chacun se mêle de domaines qui ne le regardent pas, c’est le désordre assuré. L’anarchie. A chacun son métier, à chacun sa responsabilité : si le législateur légifère c’est qu’il y a matière à légiférer. Il y a sans doute de bonnes raisons au 49.3. La critique leur vient-elle seulement à l’esprit ? On peut en douter. Ils peuvent accepter les mensonges d’État, les incohérences d’un système à condition que l’ordre soit maintenu. Ils peuvent même faire pression pour que les choses redeviennent “comme avant”, conformes à l’idée qu’ils ont du “normal” et du “paisible”. L’ordre est primordial et leurs actions – ou leur inaction le plus souvent – partent d’une bonne intention mais ne résistent pas à la réalité du monde qui relève davantage de la complexité quantique que de la perfection géométrique du jardin à la Française.

Alors, le “combat” est-il fichu d’avance ? Bien sûr que non ! La frontière entre le stade 4 et les suivants ne résiste pas toujours, au fil du temps, à l’intelligence du cœur et à la bonté. Notre humanité est faite de plasticité qui ouvre à l’infini les perspectives d’évolution et le champ des possibles. Le “servus simplex” est long à la détente mais il peut franchir les limites du politiquement correct. Armez-vous de patience, ne le noyez pas sous un flot de considérations éthiques ou philosophiques mais peaufinez votre éloquence pour lui démontrer à quel point l’action dans laquelle vous l’entraînez est belle et bonne. On peut défiler sur les Champs Elysées avec un mégaphone et être tout de même un gentil garçon.

Aline M.

Relu par jj pour le Saker Francophone

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