Les défenseurs des droits humains complices des violations des droits de l’homme en Ukraine de l’Est


Par Roger Annis – Le 26 août 2016 – Source Strategic-Culture

Amnesty International et Human Rights Watch ont publié un rapport le 21 juillet 2016 sur la situation des droits humains dans la région du Donbass, en Ukraine de l’Est. Ce rapport ne peut être décrit que comme couvrant les crimes de guerre perpétrés par le régime de Kiev, depuis qu’il a lancé son opération anti-terroriste (une guerre civile) en avril 2014. La guerre a été déclenchée pour écraser la résistance dans le Donbass, résistance au coup d’État illégal et à la prise du pouvoir à Kiev, en février 2014, par le mouvement qui s’est lui-même nommé Maïdan.

De manière fortuite, des attaques à l’artillerie et autres par le Maïdan d’Ukraine contre les républiques populaires rebelles de Donetsk et Lugansk, dans le Donbass, se sont intensifiées au cours des deux derniers mois, au moment même où les défenseurs des droits humains préparaient la publication de leur rapport.

Le rapport de 65 pages des deux organismes est intitulé You Don’t Exist: Arbitrary Detentions, Enforced Disappearances, and Torture in Eastern Ukraine [Vous n’existez pas : détentions arbitraires, disparitions forcées et torture en Ukraine de l’Est]. Il minimise les détails sinistres, ainsi que la dimension internationale de la guerre civile anti-terroriste menée par l’Ukraine depuis plus de deux ans. Il soutient que les victimes de la guerre portent une responsabilité dans les violations des droits, égale à celle des auteurs. L’introduction dit :

Tant les autorités gouvernementales que les séparatistes soutenus par la Russie [sic] dans l’Est de l’Ukraine ont maintenu des civils en détention arbitraire prolongée, sans aucun contact avec le monde extérieur, y compris avec leurs avocats ou leurs familles. Dans certains cas, les détentions constituaient des disparitions forcées, ce qui signifie que les autorités en question refusaient de reconnaître la détention de la personne ou refusaient de fournir une information sur le lieu où elles se trouvaient ou sur leur sort. La plupart des détenus ont subi la torture ou d’autres formes de mauvais traitements…

La recommandation principale dans le résumé de l’introduction du rapport est la suivante :

Amnesty International et Human Rights Watch appellent le gouvernement ukrainien et les autorités de fait dans les DNR et LNR [République populaire de Donetsk et République populaire de Lugansk] à mettre fin immédiatement aux disparitions forcées et aux détentions arbitraires et au secret, et de mettre en place des politiques de tolérance zéro, en matière de torture et de mauvais traitements sur les détenus. Toutes les parties prenant part au conflit doivent s’assurer que les forces sous leur contrôle sont conscientes des conséquences des mauvais traitements infligés aux détenus en vertu du droit international et que les allégations de torture et de mauvais traitements en détention font l’objet d’enquêtes soigneuses et que leurs responsables sont tenus d’en rendre compte.

La méthode du rapport est bien connue, c’est la même que celle employée dans les rapports sur l’Ukraine produits par le Haut-Commissariat des Nations unies pour les droits de l’homme (OHCHR) il y a deux ans. Le dernier rapport de l’OHCHR sur l’Ukraine a été publié la semaine précédant le rapport d’AI/HRW et a été examiné ici par l’auteur de cet article.

Comme le Haut-Commissariat de l’ONU, Amnesty International et Human Rights Watch considèrent que les forces rebelles en Ukraine de l’Est ont les mêmes obligations de respecter les accords internationaux sur les droits humains que le gouvernement qui les attaque. Ce qui manque à cette équation est le fait que le gouvernement ukrainien est un signataire reconnu de la plupart des conventions internationales sur les droits humains et que pourtant il mène une guerre civile intérieure contre ses citoyens. Les rebelles, en revanche, sont ignorés et non reconnus par le monde, y compris par Amnesty International et Human Rights Watch, et donc incapables de devenir eux-mêmes signataires, comme ils seraient sûrement d’accord de le faire, si les conditions le permettaient. En tant que gouvernement membre des Nations unies et signataire des conventions internationales, le gouvernement ukrainien a-t-il une responsabilité et des obligations spéciales dans ce conflit ? Ou ses responsabilités sont-elles diminuées lorsqu’il peut affirmer, que ce soit vrai ou pas : «Hé, de l’autre côté, ils violent aussi les droits humains» ?

AI et HRW esquivent ces questions dérangeantes. Ils usent de la même terminologie insultante et péjorative que Kiev, pour décrire les forces rebelles attaquées. Les termes «autorités de fait» et «séparatistes soutenus par la Russie en Ukraine de l’Est» sont utilisés de manière interchangeable pour décrire les responsables élus à Donetsk et à Lugansk. Permettez-moi de rappeler que ces responsables ont héroïquement conduit leur populations à se défendre contre une attaque militaire brutale par les forces armées ukrainiennes et leurs alliés, des milices paramilitaires d’extrême-droite. Selon les chiffres sous-estimés des Nations unies, l’offensive ukrainienne a causé la mort de plus de 10 000 personnes. Elle a provoqué des dizaines de milliers de blessés et plusieurs millions de personnes chassées de leurs foyers ou de leur patrie du Donbass.

Comment les dirigeants de Donetsk et Lugansk sont-ils supposés suivre les subtilités de la guerre humanitaire recommandée par AI/HEW, lorsqu’ils sont méprisés et vilipendés au niveau mondial, même par les soi-disant défenseurs des droits humains ? N’y a-t-il personne, dans les lointains bureaux de Londres et de New York, pour se soucier des populations de Donetsk et de Lugansk, qui sont soumises quotidiennement aux tirs d’artillerie et à d’autres attaques avec l’encouragement actif et l’aide financière des gouvernements occidentaux (sans parler de l’aveuglement volontaire des organisations de défense des droits humains) ? AI et HRW n’ont pas de réponse à ces questions.

You Don’t Exist consiste en 18 études sur le traitement des prisonniers, neuf par côté du conflit, en même temps qu’en recommandations sommaires. Il n’y a aucun doute sur la gravité des accusations contre les autorités ukrainiennes. Une litanie de rapports internationaux ont documenté les violations des droits humains en cours en Ukraine – détentions de personnes critiques et même meurtres de masse, comme à Odessa en mai 2014 ; harcèlement, détention et même meurtres de journalistes et de politiciens de l’opposition ; torture dans des prisons secrètes ; interdiction des médias en russe ; destruction de monuments témoignant du passé soviétique de l’Ukraine et élévation de deux collaborateurs de l’Allemagne nazie pendant la Seconde Guerre mondiale, au rang de héros nationaux ; et ainsi de suite. Comme le rapport de AI/HRW le reconnaît un tant soit peu prudemment et superficiellement, la situation en termes de détention illégale et de torture en Ukraine est si mauvaise, que le rapporteur de l’ONU chargé de l’enquête sur le sujet a pris la décision sans précédent, en mai 2016, d’annuler son enquête sur le pays.

Et du côté des rebelles ? Supposons que les biais avérés d’AI et HRW ne les aient pas empêchés de mener des enquêtes impartiales et que les allégations de mauvais traitements sur neuf prisonniers à Donetsk et Lugansk soient vraies. Supposons aussi, hypothèse honnête, que les forces rebelles adhéreraient aux conventions internationales et aux enquêtes qui en découlent sur le traitement des prisonniers si elles avaient confiance que de telles procédés ne seraient pas tout simplement utilisés comme instruments de propagande contre elles, comme c’est le cas aujourd’hui. Comment alors arriver à des conditions de détention qui satisferaient les conventions internationales et aux organismes de défense des droits humains ? En diffamant ceux qu’on cherche à influencer et en détournant les yeux d’une guerre cruelle qui est en premier lieu la source des violations des droits humains ? De nouveau, AI et HRW n’ont pas de réponse.

Mais en même temps, nos organisations de défense des droits humains disent effectivement que le gouvernement ukrainien n’a pas plus ni moins d’obligations légales que les forces rebelles, non reconnues. Cela banalise les violations de l’Ukraine en ne rendant pas plus responsable le gouvernement que ceux qui sont qualifiés d’«autorités de fait» et de «séparatistes soutenus par la Russie en Ukraine de l’Est».

Les graves parti-pris du rapport AI/HRW les disqualifient comme observateurs objectifs

Le profond parti-pris et les préjugés du rapport d’AI et de HRW en faveur de l’Ukraine et de ses soutiens occidentaux sont mis en évidence dans les trois pages du chapitre «Contexte», aux pages 8 à 10 du rapport. Nous y lisons la norme, la présentation du coup d’État du Maïdan par les gouvernements et les médias occidentaux («destitution» d’un président élu, selon le langage du rapport). Il y a «l’annexion» de la Crimée par la Russie, ignorant complètement la longue et complexe histoire du statut de la Crimée dans l’Ukraine post-soviétique et dans l’Ukraine soviétique avant cela, et ignorant le vote du référendum pour se séparer de l’Ukraine du 15 mars 2014. Il y a le blanchiment et la banalisation de la violence du nouveau régime du Maïdan à Kiev contre ses opposants. Le rapport met le terme «unités d’auto-défense» entre guillemets lorsqu’il décrit comment les gens du Donbass ont répondu à l’arrivée de paramilitaires vengeurs, extrémistes et néo-nazis sur leur territoire, à la suite du coup d’État du Maïdan.

C’est incroyable, mais ce rapport ne parle qu’une seule fois de l’accord de cessez-le-feu intitulé Minsk-2, du 12 février 2015. Il n’y a aucune mention de l’accord dans la section «Recommandations», nonobstant le fait que l’accord est approuvé par les gouvernements de la Russie, de l’Allemagne et de la France ainsi que par le Conseil de sécurité des Nations unies. (Kiev n’a pas signé Minsk-2, il a désigné un ancien président ayant une compétence fictive pour le signer.) Le rapport traite brièvement d’une unique clause de Minsk-2, celle relative aux échanges de prisonniers par les deux camps. (Comme toutes les autres clauses de Minsk-2, celle-ci n’a pas été respectée par Kiev.) Le texte complet de Minsk-2 est ici.

Minsk-2 offre une base complète pour la résolution du conflit armé en Ukraine de l’Est (Donbass). Mais les soutiens du gouvernement ukrainien, y compris les gouvernements français et allemand, n’ont jamais aimé cet accord et n’ont rien fait pour garantir son application. C’est parce que les recommandations centrales de l’accord traitent du cœur du conflit – qu’une décentralisation du pouvoir politique est nécessaire en Ukraine et que l’autonomie politique devrait être garantie aux régions qui ont une revendication politique et historique en ce sens. Kiev est catégoriquement opposé à la décentralisation et à l’autonomie. Les gouvernements occidentaux sont d’accord, comme, apparemment, les organismes occidentaux de défense des droits humains.

Un autre aspect particulièrement accablant du rapport d’AI et de HRW est l’usage du même langage incendiaire contre les républiques rebelles de Donetsk et Lugansk, que celui du gouvernement ukrainien. Les républiques populaires de Donetsk et Lugansk sont qualifiées d’ «auto-déclarées» – transmettant l’idée que les autorités gouvernementales là-bas n’ont aucune autorité morale ou légale. Les forces rebelles sont qualifiées de «séparatistes». C’est faux – la lutte au Donbass a toujours été une lutte contre la violence institutionnelle de l’État Maïdan d’Ukraine et en faveur de l’autonomie politique. Mais plus scandaleusement, le terme de «séparatisme» montre que les grands prêtres des droits humains sont inconscients que dans l’Ukraine actuelle, une étiquette de «séparatiste» contre un individu est une autorisation à le battre, à l’emprisonner ou à le ou la tuer, tandis que qualifier tout un mouvement en faveur de l’autonomie de «séparatiste» est la recette pour mener à la guerre civile. Imaginez deux organisations de défense des droits humains avec des décennies d’expérience politique derrière elles, parfaitement inconscientes du pouvoir incendiaire et destructeur du langage en période de conflit civil ! Cela défie toute compréhension.

Andrew Kramer, du New York Times, s’est inspiré des grands prêtres et a commencé son article en résumant le rapport AI/HRW par : «Un rapport, publié jeudi, par deux importants groupes de défense des droits humains, accuse les services de sécurité ukrainiens soutenus par l’Occident de pratiquer des abus et la torture de la même manière que les groupes rebelles qu’ils combattent.»

C’est clair, les gens du Donbass qui souffrent de bombardements et d’attaques quotidiens par l’armée ukrainienne ne peuvent pas compter sur les héros des droits humains que sont Amnesty International et Human Rights Watch pour les soutenir. Le peuple ukrainien dans son ensemble non plus, pour qui les conséquences de cette guerre sont un désastre économique intérieur, des violations massives des droits humains et la vue de leur pays utilisé comme pion, dans les menées irresponsables de l’Otan pour provoquer la guerre avec la Russie, avec tous les risques de frappes nucléaires.

Le secours au Donbass et à l’Ukraine viendra d’une solidarité accrue pour contrer cette guerre, dans le pays et au niveau international, et du soutien de gouvernements solidaires. Si on considère que l’OTAN lance les dés nucléaires en Europe de l’Est, la responsabilité des forces progressistes et anti-guerre dans le monde pour lutter contre cela devrait être évidentes.

Roger Annis est un retraité de l’aérospatiale à Vancouver BC. Il écrit régulièrement pour CounterPunch et rassemble ses écrits sur A Socialist in Canada. Il est rédacteur en chef du site The New Cold War: Ukraine and beyond. On l’atteint à l’adresse rogerannis@hotmail.com.

Article original paru sur CounterPunch

Traduit par Diane, vérifié par Wayan, relu par nadine pour le Saker francophone

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