ISIS s’épanouit dans l’ombre de Covid-19 aux Philippines


Trois ans après que des militants ont mis à sac la ville de Marawi, les terroristes d’ISIS utilisent la crise du Covid-19 pour recruter de nouveaux combattants


Par Bong Sarmiento − Le 22 mai 2020 − Source Asia Times

MINDANAO – Trois ans après que les militants de l’État islamique se sont emparés de la ville de Marawi, dans le sud des Philippines, déclenchant un siège urbain sanglant de cinq mois, l’extrémisme violent continue de prospérer dans l’ombre de la pandémie du Covid-19.

Un soldat philippin observe aux jumelles pendant le siège de la ville de Marawi par les militants de État Islamique, le 1er juillet 2017. Photo : Twitter

Alors que le Président Rodrigo Duterte lutte pour reconstruire et réhabiliter Marawi, la seule ville à majorité musulmane de l’île, les membres d’ISIS exploitent la misère et le malheur pour recruter une nouvelle génération de militants que les responsables de la sécurité craignent de voir frapper à nouveau.

Selon les analystes et les autorités, ils tirent également parti de la crise du Covid-19 et des mesures de quarantaine imposées par le gouvernement pour rallier, à leur cause terroriste, les jeunes désespérés et privés de leurs droits.

Le 23 mai 2017, des hommes lourdement armés brandissant des drapeaux noirs d’ISIS ont occupé la seule ville à majorité musulmane du pays dans le but d’établir une wilaya, ou province autonome, en Asie du Sud-Est.

L’invasion djihadiste soutenue par des combattants étrangers a placé le sud des Philippines sur la carte du terrorisme mondial, tuant 1 100 personnes et déplaçant plus de 350 000 civils, dont 127 865 sont toujours déplacés selon le Haut Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés (HCR).

La campagne militaire, ponctuée par des bombardements aériens des positions  des terroristes dans la ville, a laissé Marawi en ruines, la reconstruction et la réhabilitation devant coûter la somme faramineuse de 72,2 milliards de pesos (1,39 milliards de dollars). Le « ground zero » de la ville est toujours en ruines et constitue une zone interdite aux habitants.

Trois ans après la fin du siège de Marawi, les forces de sécurité philippines s’efforcent toujours d’éradiquer l’extrémisme islamique violent.

A soldier rides a bicycle past bombed-out buildings in what was the main battle area in Marawi on the southern island of Mindanao on October 25, 2017, days after the military declared the fighting against IS-inspired Muslim militants over. Philippine troops of a southern Philippine city where Islamic State supporters waged a brutal five-month battle began leaving Marawi on October 25, as a group of journalists were given the first ever press tour of the devastated city. / AFP PHOTO / TED ALJIBE
Un soldat passe à vélo devant des bâtiments bombardés dans ce qui était la principale zone de combat à Marawi, sur l’île méridionale de Mindanao, le 25 octobre 2017. Photo : AFP/Ted Aljibe

Rommel Banlaoi, président de l’Institut Philippin pour la Paix, la Violence et le Terrorisme, un groupe de réflexion, affirme que les activités d’ISIS se sont poursuivies sans relâche dans le contexte de la pandémie du Covid-19 et d’un confinement strict aux Philippines.

« Les militants islamiques profitent des mesures de quarantaine contre la pandémie pour recruter des membres et pour propager l’idée d’un extrémisme violent, en particulier dans les zones rurales défavorisées fortement touchées par le confinement », a déclaré l’analyste de sécurité.

Depuis février 2020, les Forces Armées philippines stationnées à Mindanao se battent sur de multiples fronts : les groupes armés musulmans alignés sur ISIS, les rebelles communistes [essentiellement le New People Army (NPA), NdT] et la menace invisible du Covid-19. Des soldats ont été déployés pour assurer la sécurité aux points de contrôle frontaliers et pour distribuer de l’aide dans les zones sous influence des rebelles.

Le mois dernier, alors que le pays était soumis à un strict confinement dû au Covid-19, les militaires ont subi une revers stupide après que 11 soldats aient été tués et 14 blessés lors d’une rencontre féroce d’une heure avec le groupe Abou Sayyaf dans la ville de Patikul, dans l’île-province de Sulu, un fief de ce groupe terroriste qui a prêté allégeance à ISIS.

Ce mois-ci, le groupe Bangsamoro Islamic Freedom Fighters (BIFF), affilié à ISIS, qui opère dans la province de Maguindanao, a tué deux soldats et en a blessé un autre, alors qu’ils aidaient à mettre en place une quarantaine communautaire liée au Covid-19, lors d’un affrontement lancé au crépuscule dans la ville de Datu Hoffer.

Le Général Cirilito Sobejana, à la tête du Commandement des Forces Armées des Philippines [AFP, NdT] à Mindanao Ouest, a admis que les Forces de Sécurité avaient déjà trop à faire avec la pandémie et l’application des mesures de quarantaine.

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« Nous luttons actuellement contre deux ennemis différents », a déclaré le Général, en faisant référence aux groupes inspirés par État Islamique tels que les Abou Sayyaf et le BIFF d’une part, et le Covid-19 d’autre part.

Le fonctionnaire a souligné que les opérations militaires contre les groupes inspirés par État Islamique se poursuivront, sur la base de l’ordre permanent de Duterte de débusquer le groupe Abou Sayyaf, un groupe armé extrémiste fondé en 1991 et classé par les États-Unis comme une organisation terroriste étrangère.

Sous Duterte, le premier Président originaire de l’île de Mindanao, qui a précédemment été maire de la ville de Davao, le groupe Abu Sayyaf est resté un casse-tête en matière de sécurité. Il en va de même pour l’émergence d’un nouveau type d’extrémisme qui utilise les attentats suicides pour cibler des établissements militaires et non militaires.

Cette tactique, appelée « terrorisme suicide » par les analystes, était rarement utilisée avant que ISIS ne fasse une percée aux Philippines.

Les autorités indiquent que quatre attentats en particulier, dont un attentat du 31 juillet 2018 contre un poste de contrôle militaire à Lamitan, Basilan, qui a tué 10 personnes dont le principal suspect était un ressortissant allemand d’origine marocaine, et les deux attentats du 27 janvier 2019 perpétrés par un couple indonésien qui a tué au moins 20 personnes et en a blessé plus de 100 autres dans une église catholique de la province de Jolo, sont des signes mortifères de cette tendance.

Débris à l’intérieur d’une église catholique de Jolo, dans la province de Sulu, sur l’île méridionale de Mindanao, où deux bombes ont explosé le 27 janvier 2019. Photo : Westmincom via l’AFP

Ces attentats suicides, affirme Banlaoi, indiquent que les combattants étrangers d’ISIS continuent d’opérer à Mindanao.

Fin 2019, les données recueillies par son groupe de réflexion auprès de sources de renseignement montraient qu’au moins 59 combattants étrangers étaient entrés illégalement dans le pays et étaient choyés par des groupes d’inspiration islamique à Mindanao.

Il affirme qu’ils considèrent les Philippines comme leur « nouvelle terre de djihad » après qu’ ISIS a été largement mis en déroute au Moyen-Orient, notamment en Irak et en Syrie.

Selon Banlaoi, la plupart des combattants étrangers qui arrivent aux Philippines viennent d’Indonésie et de Malaisie, pays voisins, tandis que d’autres viennent du monde arabe, notamment d’Égypte et d’Arabie Saoudite.

Il a déclaré qu’ils viennent souvent pour faciliter le transfert de fonds et d’armes aux terroristes locaux, pour mener des activités de propagande extrémiste violente et pour transférer des compétences en matière de djihad. Bien que le confinement du à l’épidémie de Covid-19 ait ralenti l’entrée des combattants étrangers, ils continuent à soutenir leurs homologues locaux, a déclaré M. Banlaoi.

« Malheureusement, les combattants terroristes locaux exploitent actuellement la situation due au Covid-19 pour justifier encore plus leurs activités extrémistes violentes », a-t-il déclaré. « Ils utilisent les mesures de quarantaine contre la pandémie pour rallier les gens à leur cause, recruter des membres et propager l’idée d’un extrémisme violent, en particulier dans les zones rurales déprimées fortement touchées par le confinement ».

Bong Sarmiento

Traduit par Michel, relu par Kira pour Le Saker Francophone

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