Il n’y a pas de solution militaire au détroit d’Hormuz


Par M.K. Bhadrakumar – Le 4 avril 2026 – Indian Punchline

Les médias indiens ont fait une mauvaise analyse de la réunion, convoquée par la ministre britannique des Affaires étrangères Yvette Cooper le jeudi 2 avril, concernant la situation autour du détroit d’Hormuz. Des conclusions farfelues sont tirées prétendant que la réunion a marqué la première étape vers la formation d’une coalition pour rétablir un passage sûr ; les plans incluant le déminage de la voie navigable en consultation avec les planificateurs militaires dans les semaines à venir, et ainsi de suite.

Nous ne devons pas effrayer la communauté indienne vivant dans la région du Golfe Persique. Une confrontation militaire avec l’Iran n’est même pas dans les rêves les plus fous de quiconque en Europe. Les États-Unis n’ont même pas assisté à la réunion de Londres. 

La déclaration publiée après l’événement n’envisage pas de mesures coercitives, encore moins une solution militaire. La déclaration de Londres énumère 4 points d’action : premièrement, “accroître la pression diplomatique sur l’Iran, y compris par l’intermédiaire de l’ONU” ; deuxièmement, “Explorer des mesures économiques et politiques coordonnées, telles que des sanctions” ; troisièmement, “travailler de concert avec l’Organisation maritime internationale” ; et, quatrièmement, “Des arrangements conjoints pour soutenir une plus grande confiance des marchés et des opérations.”

Fait intéressant, Canberra, l’un des rares pays participants dotés d’une capacité maritime crédible pour organiser des opérations amphibies, s’est catégoriquement exclu de toute aventure aussi sauvage. Le Ministre australien des affaires étrangères qui a assisté à la réunion de Londres a publié une déclaration sans équivoque, le 3 avril, qui soulignait :

“L’objectif de la réunion d’hier soir était les initiatives diplomatiques et civiles que les pays pourraient poursuivre pour rendre le détroit d’Hormuz accessible et sûr. L’Australie ne prend pas de mesures offensives contre l’Iran et nous ne déployons pas de troupes sur le terrain en Iran. Le gouvernement australien continue de soutenir la désescalade et la résolution de ce conflit.”

De même, la France s’oppose ouvertement à toute option militaire. Le président Emmanuel Macron a déclaré que les tentatives de réouverture du détroit d’Hormuz par des moyens militaires prendraient un temps incertain et exposeraient les participants aux représailles du Corps des Gardiens de la Révolution islamique (CGRI) iranien. « Cela n’a jamais été l’option que nous avons choisie, et nous pensons qu’elle est irréaliste », a déclaré Macron. L’Italie et l’Allemagne se sont également opposées à l’agression américano-israélienne contre l’Iran.

L’Inde a choisi d’éviter même une référence superficielle au détroit d’Hormuz. Sa lecture était intitulée « Participation du ministre des Affaires étrangères à la réunion organisée par le Royaume-Uni sur la situation en Asie occidentale (02 avril 2026)« . L’Inde n’a pas souscrit à la déclaration commune.

Pendant ce temps, le Conseil de sécurité des Nations Unies a reporté un vote prévu vendredi sur l’autorisation de l’utilisation de la force “défensive” pour protéger les navires dans le détroit d’Hormuz des attaques iraniennes à la suite des réserves émises par trois des cinq membres détenteurs du droit de veto, la France, la Russie et la Chine.

La Chine a pris une position forte. « Autoriser les États membres à recourir à la force reviendrait à légitimer l’usage illégal et aveugle de la force, ce qui conduirait inévitablement à une nouvelle escalade de la situation et entraînerait de graves conséquences », a déclaré l’ambassadeur de Chine Fu Cong.

Il est évident que la Russie et la Chine ne soutiendront pas une résolution qui traite la stabilité dans le détroit d’Hormuz exclusivement comme une question sécuritaire. De plus, des désaccords sur la résolution ont surgi parmi les 10 membres non permanents du Conseil de sécurité des Nations Unies. De son côté, Téhéran a mis en garde contre toute résolution intrusive. « Toute action provocatrice des agresseurs et de leurs partisans, y compris au Conseil de sécurité des Nations Unies concernant la situation dans le détroit d’Hormuz, ne fera que compliquer la situation », a déclaré le ministre iranien des Affaires étrangères Abbas Araghchi.

Le détroit d’Hormuz a une géographie formidable, qui favorise l’Iran. Le littoral étroit est jonché de grottes sur la falaise. CNN a publié la semaine dernière un article de fond intitulé « Mines, missiles et kilomètres de côtes : Voici pourquoi l’Iran a le dessus dans le détroit d’Hormuz ».

Trump, dans son discours de mercredi concernant la guerre, a pratiquement reconnu que les États-Unis comprenaient qu’ils ne pouvaient pas ouvrir le détroit d’Hormuz par le recours à la force. Il a déclaré qu’il appartenait aux pays dépendant du détroit pour leur subsistance économique d’ouvrir la voie navigable.

La seule façon de résoudre la crise passe par un accord avec l’Iran qui exige bien sûr que le pays concerné ne soit pas hostile à l’Iran, ne sanctionne pas l’Iran ou ne facilite pas les opérations militaires américaines contre l’Iran à partir de son territoire. À condition qu’il s’agisse d’un interlocuteur bienveillant, un tel pays peut s’adresser au CGRI pour obtenir un permis lui permettant de faire traverser le détroit à son navire. Certes, dans les conditions de guerre actuelles, le personnel du CGRI montera à bord du navire, inspectera sa cargaison, vérifiera la propriété, vérifiera la nationalité des marins à bord, l’endroit où la cargaison a été chargée et sa destination, etc.

Une fois que le CGRI aura donné le feu vert au navire, il donnera un code avec lequel le navire pourra se signaler aux défenses côtières iraniennes et traverser le détroit. La Chine, l’Inde, la Turquie, le Japon, le Bangladesh, la Corée du Sud, etc. ont montré la voie en abordant la question bilatéralement avec l’Iran.

Le détroit d’Hormuz se trouve dans les eaux territoriales de l’Iran et d’Oman. Ces deux pays rédigent actuellement un protocole pour la gestion conjointe du détroit d’Hormuz.

L’Iran pourrait tirer profit de cette situation. Après tout, il a déjà levé l’embargo sur ses propres exportations et les États-Unis ont dû émettre une dérogation autorisant ses exportations de pétrole. Téhéran peut s’attendre à ce que la communauté internationale acquiesce éventuellement à son contrôle de facto du détroit d’Hormuz. Ce sera sans aucun doute un changement historique dans la géopolitique de la région. Une sorte de modus vivendii entre les États de la région pourrait s’ensuivre une fois la guerre terminée et il deviendra clair qu’il n’y a pas de solution militaire au problème du détroit d’Hormuz.

Israël répand des histoires alarmistes selon lesquelles l’Arabie saoudite suit les pas des Émirats arabes Unis pour amener les États-Unis à intervenir militairement pour forcer l’ouverture du détroit d’Hormuz. Au contraire, les Saoudiens travaillent avec des pays partageant les mêmes idées pour créer les fondements de la stabilité régionale dans une situation fluide s’adaptant au déplacement des plaques tectoniques. Le leitmotiv de la récente réunion des Ministres des finances à Islamabad – entre la Turquie, l’Égypte, l’Arabie saoudite et le Pakistan – s’est plus penché sur la stabilité régionale et mondiale que sur l’organisation d’une réunion entre JD Vance et Steve Witkoff avec des responsables iraniens.

La réunion d’Islamabad a abouti à une sorte d’accord à la suite duquel le Vice-Premier ministre pakistanais et ministre des Affaires étrangères Mohammad Ishaq Dar a effectué un voyage précipité à Pékin. L’un des principaux résultats de la visite a été une initiative en 5 points de la Chine et du Pakistan sur la région du Golfe et du Moyen-Orient, axée sur

  • Cessation immédiate des hostilités,
  • Début des pourparlers de paix dès que possible,
  • Sécurité des cibles non militaires,
  • La sécurité des voies de navigation, et,
  • Primauté de la Charte des Nations Unies.

De manière significative, deux jours plus tard, le président russe Vladimir Poutine et le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane se sont également entretenus au téléphone pour se reconnecter après un intermède et discuter de la poursuite de leurs intérêts communs, y compris au sein de l’OPEP Plus. Les lectures saoudiennes et russes ont omis toute référence au détroit d’Hormuz.

Géopolitiquement, l’avantage va à Téhéran. L’Iran s’en servira comme atout pour obtenir la levée des sanctions occidentales. Téhéran a proposé de négocier un accord avec l’UE sur l’utilisation du détroit d’Hormuz.

Certes, Trump a merdé en attaquant l’Iran et en créant unilatéralement des conditions de guerre, offrant ainsi à Téhéran l’alibi parfait pour sortir de l’isolement et même faire du détroit d’Hormuz une source de revenus importante. Le canal de Suez rapporte à l’Egypte environ 700 millions de dollars de péage par an. En comparaison, on estime que le détroit d’Hormuz rapportera jusqu’à 1 milliard de dollars par an.

M.K. Bhadrakumar

Traduit par Wayan, relu par Hervé, pour le Saker Francophone.

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