Par Roger Scruton − 2005

Roger Scruton, 1989 | Levan Ramishvili | Flickr
Regarder un enfant grandir, c’est se détacher de soi-même et s’attacher à un autre dont la totale dépendance contraint votre propre indépendance. Vous êtes le gardien, celui qui commande, qui protège et qui fait respecter le bien de l’enfant, et votre devoir principal est d’empêcher que le monde le détruise. Les maux qui, auparavant, étaient purement hypothétiques, deviennent des menaces réelles et il n’est plus possible de regarder de haut la corruption et la bêtise du monde comme si vous pouviez la tenir à distance et revenir à vos livres.
Quelle solution alors ? Les animaux également peuvent être gâtés, comme lorsqu’un cheval n’est pas puni pour ses vices. Mais gâter un enfant, c’est gâter une âme. C’est un crime contre l’ordre moral et c’est l’un des crimes dont notre société se rend coupable de multiples manières à travers son impuissance à punir les fautes, à travers ses multiples tentations, à travers son refus d’éduquer au nom des « droits de l’enfant », à travers sa volonté de sexualiser les enfants dès le plus jeune âge et à substituer le désir à l’amour dans leur cœur, détruisant ainsi leur cœur à tous les coups. Il n’y a pas d’arme plus mortelle, dans l’armurerie du néant, que la télévision. Elle est aujourd’hui entièrement aux mains de ses propres enfants gâtés ; elle n’a qu’un seul but et un seul effet qui est de rendre éphémères nos affections, remplaçant le savoir par la vaine curiosité, les sentiments par le voyeurisme. La télévision présente tout ce qu’elle touche sur le mode d’images fugaces, qui doivent être toujours plus insistantes, plus crues, plus tape-à-l’œil et vulgaires pour satisfaire les envies de ses victimes.
La réponse la plus simple serait de l’interdire, et ce fut celle de mon père. N’étant pas un enfant de la télévision, il avait gardé la capacité de l’ignorer. Mais aujourd’hui nous vivons dans un autre monde – un monde d’irréalité 1, de faux-semblants et de non-liberté. En grandissant avec Sam, j’en suis venu à considérer tout cela et, ayant gâté le premier Sam 2, ayant peu fait pour améliorer le second3, et, en général, comme beaucoup de gens sans enfants, ayant consacré mon temps à fuir mes responsabilités plutôt qu’à les assumer, j’ai décidé, en souvenir du patient amour que ma mère m’a porté, de protéger le troisième Sam4.
Ce n’est pas que la télévision soit interdite, simplement nous n’en avons pas, comme d’autres n’ont pas de voiture ou pas de chien. Bien sûr Sam peut regarder la télé ailleurs. Mais de retour à la maison, il entre dans un lieu de discussion, de jeu et de livres. Nous lui donnons un sens de la normalité dans un monde largement anormal. Et cette quête de la normalité est assurément le but réel de l’éducation. Sam doit devenir une personne, un être libre doué de raison, de savoir, d’imagination et de sens moral. Il aura besoin de la liberté de pensée qui naît de la discipline intellectuelle. Il devra posséder les vertus morales qui rendent les humains dignes d’être aimés. Il aura besoin d’une connaissance de sa propre communauté et du passé de celle-ci, sans quoi il ne trouvera pas de place dans le monde. Il devra posséder des langues étrangères pour comprendre l’universelle condition humaine qui sous-tend les différences superficielles de langues. Et il aura besoin d’imagination, ce don précieux qui ré-enchante un monde désenchanté.
C’est depuis que je suis devenu père de famille que j’ai pris pleinement conscience de la profondeur et du sérieux de l’opposition entre la famille et l’État. La famille est devenue une institution subversive – presque une conspiration souterraine — qui est en guerre avec la culture d’État. De là, l’exclusion de la famille du programme officiel. Les mères apparaissent de temps en temps dans les livres scolaires, mais elles sont visiblement des mères célibataires. On ne mentionne même plus les pères. L’éducation sexuelle d’État semble être conçue précisément pour trancher le lien entre sexe et famille, pour montrer que la famille est optionnelle plutôt que d’être la norme. Cet enseignement aura pour effet que la prochaine génération ne formera plus de familles, puisqu’aura été détruit tout ce qui conduit un sexe à idéaliser l’autre et ainsi à canaliser les sentiments érotiques dans le mariage.
Sophie et moi-même nous appartenons à une classe toujours plus nombreuse de dissidents, en guerre avec la culture officielle et apte à relever son défi. Cette culture officielle est fondée sur la prémisse que le matériel humain est indéfiniment malléable et peut être modelé par l’État dans la forme requise. C’est une des premières doctrines officielles dont, en tant que parent, vous apprenez à douter. Comparant Sam avec d’autres garçons, nous ne pouvions nous empêcher de remarquer combien ils sont semblables sous un aspect fondamental, à savoir qu’ils veulent tous devenir des hommes.
Dans le monde décrit par Jane Austen, les hommes et les femmes vivaient dans des sphères d’action séparées, la première publique, la seconde privée, la première incluant l’influence sans l’intimité, la seconde une intimité qui était aussi une forme d’influence à long terme, quoique cachée au regard public. L’habillement, les manières, l’éducation, les loisirs et le langage renforçaient cette séparation, avec le mariage comme le choix suprême de la vie dont il était le but. Bien qu’il ne puisse y avoir de retour à la société décrite par Jane Austen, nous ne rendons pas service à nos enfants si nous ne reconnaissons pas que leur nature sexuée les place dès le début sur des chemins différents. Il me semble que nous devrions apprendre non pas à nier le sexe, mais à l’idéaliser — pour donner à nos enfants une image de l’homme véritable et de la femme véritable et de leur apprendre à imiter ce qui est digne d’être aimé et admiré.
L’idéalisation est naturelle aux humains ; car elle est le processus grâce auquel ils s’efforcent de se rendre dignes d’être aimés. Dans nos vœux de mariage, Sophie et moi nous avions le même but : nous connaissions la faiblesse de l’animal humain ; nous savions que la vie conjugale pouvait être traversée par la tentation. Mais nous savions aussi que tout cela n’est pas la seule réalité. Nous devenons pleinement humains quand nous nous efforçons d’être plus qu’humains ; c’est en vivant dans la clarté de l’idéal que nous supportons nos imperfections. C’est la véritable raison de la différence entre une promesse et un contrat : une promesse est un engagement dans la lumière de l’idéal ; un contrat est signé par votre part d’ombre égoïste.
Le bonheur nous échoit grâce aux idéaux, et c’est seulement en s’idéalisant l’un l’autre que les gens tombent réellement amoureux l’un de l’autre. Il me semble que vous devriez préparer vos enfants à être heureux de la manière dont vous l’êtes vous-mêmes. Traitez-les exactement comme vous le feriez si vos idéaux étaient communément partagés. Après tout, vos idéaux, comme vos enfants, vous définissent : ils sont tout ce que vous possédez.
Roger Scruton
Traduit par J. A.
Notes
- Roger Scruton, « Gentle regrets », pp. 115-119, Continuum books, 2005.
- « fantasy » : Scruton oppose »fantasy » et »imagination », ce que permet la langue anglaise qui différencie la « mauvaise » imagination, « fantasy », de la « bonne », « imagination » ; malheureusement en français « fantaisie » a un tout autre sens que le « fantasy » anglais. NDT ↩
- Le « premier Sam » est un chien adopté par les Scruton, alors que Roger était tout jeune garçon ↩
- Le « deuxième Sam » est un cheval acheté, bien plus tard, par Roger Scruton et que ses anciens propriétaires avaient baptisé Sam. ↩
- Le « troisième Sam » est le premier enfant (il y aura ensuite une fille) né du mariage de Roger Scruton avec Sophie Jeffreys et que ses parents décidèrent, tout naturellement, d’appeler Samuel. ↩