Brésil : Coup d’État ou fiasco?


Immanuel Wallerstein
Immanuel Wallerstein

Par Immanuel Wallerstein – Le 15 mai 2016 – Source iwallerstein.com

Commentaire No 425

Dilma Rousseff, la présidente du Brésil, a été suspendue tandis qu’elle est jugée par le Sénat. Si elle est déclarée coupable, elle sera démise de ses fonctions, c’est ce qu’on entend au Brésil par destitution. Quiconque, même les Brésiliens, a tenté de suivre ces derniers mois de manœuvres politiques, a des excuses s’il est un peu embrouillé par les nombreux virages empruntés dans ce processus.

Qu’est-ce qui est vraiment en question ici ? Est-ce un coup d’État constitutionnel, comme la présidente Rousseff l’a qualifié à maintes reprises ? Ou est-ce un acte légitime de tenir la présidente pour responsable de graves méfaits commis par elle, ses conseillers et les membres de son conseil des ministres, comme l’opposition le prétend ? Si c’est le cas cas, pourquoi cela n’arrive-t-il que maintenant et non, disons, pendant le premier mandat de Rousseff à la présidence, avant sa réélection facile en 2015, avec une avance importante ? [Octobre 2014 avec 51,6% des voix, NdT]

Rousseff est membre du Partido dos Trabalhores (PT – Parti des travailleurs), qui a longtemps été dirigé par son prédécesseur au pouvoir, Luiz Inácio Lula da Silva (Lula). Une manière d’examiner ces événements, est de les voir comme une partie de l’histoire du PT – son arrivée au pouvoir et aujourd’hui, très probablement, son éviction du pouvoir.

Qu’est-ce que le PT, et qu’a-t-il représenté dans la politique brésilienne ? Le PT a été fondé en 1980 comme parti opposé à la dictature militaire qui a gouverné le Brésil depuis le coup d’État de 1964. C’était un parti socialiste, anti-impérialiste, rassemblant des groupes marxistes, de grandes associations citoyennes comme la Central Única dos Trabalhadores (CUT – Centrale unique des travailleurs), le Movimento dos Trabalhadores Rurais Sem Terra (MST – Mouvement des Sans Terre), et des mouvements catholiques de la tendance théologie de la libération.

Du point de vue de l’armée et des partis traditionnels de l’establishment au Brésil, le PT était un dangereux parti révolutionnaire qui menaçait les structures économiques et sociales conservatrices du pays. Les États-Unis voyaient l’anti-impérialisme de ce parti comme dirigé prioritairement contre leur rôle dominant dans la politique de l’Amérique latine, ce qu’il était en effet.

Le PT n’a toutefois pas cherché à gagner le pouvoir par une insurrection armée, mais plutôt par des élections parlementaires, soutenues et appuyées par des manifestations extra-parlementaires. Il a fallu quatre élections présidentielles pour amener finalement un candidat du PT, Lula, au pouvoir en 2003. L’establishment brésilien ne s’était jamais attendu à ce que cela arrive effectivement et n’a jamais accepté que cela puisse continuer. Ses membres ont déployé toute leur énergie depuis lors, pour faire tomber le PT. Ils pourraient bien être arrivés à leurs fins en 2016. Les futurs historiens pourraient voir la période 2003-2016 comme un intermède PT de quinze ans.

Que s’est-il passé, en fait, pendant cet interlude ? Le PT au pouvoir a été beaucoup moins radical que ses opposants ne le craignaient, mais cependant suffisamment radical pour les rendre implacables dans leur désir de détruire le PT, et pas seulement en tant que détenteurs du pouvoir présidentiel, mais comme un mouvement jouissant d’une place légitime dans la politique brésilienne.

Si le PT a été capable d’arriver au pouvoir par les urnes en 2003, c’est grâce à la combinaison de l’attrait croissant de son programme et de son discours et du déclin de la force géopolitique des États-Unis. Et qu’a fait le PT pendant sa période au pouvoir ? D’une part, il a cherché à secourir les couches les plus pauvres du Brésil par un programme redistributif connu comme le Fome Zero (Faim zéro), qui incluait la Bolsa familia (Bourse familiale), et qui a effectivement élevé leur niveau de vie et réduit les immenses inégalités dont souffrait le Brésil.

De plus, la politique étrangère du Brésil impulsée par le PT a été caractérisée par un éloignement important de la soumission historique du pays aux impératifs géopolitiques des États-Unis. Le Brésil a pris la direction dans la création de structures latino-américaines autonomes, qui intégraient Cuba et excluaient les États-Unis et le Canada.

D’autre part, les politiques macroéconomiques du Brésil sont restées tout à fait orthodoxes dans leur accent néolibéral orienté sur le marché de la politique gouvernementale. Et les nombreuses promesses du PT d’empêcher la destruction de l’environnement, n’ont jamais été sérieusement mises en œuvre. Le PT n’a pas non plus réalisé ses promesses de réforme agraire.

Bref, ses performances comme mouvement de gauche ont été contrastées. Résultat, des groupes au sein du parti et ses alliances politiques plus larges ont fait constamment défection. Cela a débouché sur la position affaiblie qui a permis aux ennemis du PT de mettre en œuvre, en 2015, un plan pour le détruire.

Le scénario était simple. Il était centré sur des accusations de corruption. La corruption a été massive et endémique dans la politique du Brésil, et des personnages importants du PT lui-même n’étaient en aucune manière exemptés de cette pratique. La seule personne échappant à ces accusations était Dilma Rousseff. Alors que faire ? La personne qui a pris la tête de ce processus de destitution, le président de la Chambre des députés Eduardo Cunha (et chrétien évangéliste) a été lui-même démis de ses fonctions, parce qu’il a été condamné pour corruption. Mais peu importe ! Le processus s’est déroulé sur la base du fait que Dilma Rousseff avait failli à sa responsabilité de contenir la corruption. Cela a conduit Boaventura dos Santos Sousa à résumer la situation, comme étant celle où le seul politicien honnête a été démis par le plus corrompu.

Rousseff a été suspendue de ses fonctions et son vice-président Michel Temer est devenu président par intérim, nommant immédiatement un conseil des ministres d’extrême-droite. Il semble presque certain que Rousseff sera destituée et démise définitivement. Elle n’est pas la véritable cible. La véritable cible est Lula. Sous la loi brésilienne, aucun président ne peut assurer plus de deux mandats successifs. Tout le monde s’est attendu à ce que Lula soit de nouveau le candidat du PT en 2019.

Lula a été le politicien brésilien le plus populaire depuis longtemps. Et alors que sa popularité a été quelque peu ternie par le scandale de corruption, il semble rester suffisamment populaire pour gagner l’élection. Donc les forces de droite essaieront maintenant de faire en sorte qu’il soit effectivement accusé de corruption et donc inéligible.

Que va-t-il se passer ensuite ? Personne ne sait. Les politiciens de droite lutteront entre eux pour la présidence. L’armée pourrait décider une fois de plus de prendre le pouvoir. Ce qui semble sûr, est que le PT est fini. Le PT a cherché à exercer le pouvoir comme un gouvernement centriste, en équilibrant son programme. Mais le grave déficit budgétaire et la chute des prix mondiaux du pétrole et d’autres exportations brésiliennes, ont déçu de larges couches de son électorat. Comme dans beaucoup d’autres pays aujourd’hui, un mécontentement massif conduit au rejet des politiques centristes normales.

Ce qu’un mouvement succédant au PT devrait faire, est de revenir à ses racines comme mouvement de gauche anti-impérialiste conséquent. Cela ne sera pas plus facile que ça ne l’était pour le PT en 1980. La différence entre 1980 et aujourd’hui, est le degré de crise structurelle dans lequel le système-monde moderne est plongé. La lutte est mondiale et la gauche brésilienne peut, soit y jouer un rôle important, soit glisser dans l’insignifiance sur le plan mondial et dans la misère sur le plan national.

Traduit par Diane, vérifié par Wayan, relu par Diane pour le Saker francophone

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