La domination masculine


Par Roger Scruton – En 1983 – Source The Times 1

Tableau de Cranach sur Adam et Eve

Qu’en est-il du viol ? A l’évidence la question se pose lorsque les femmes se plaignent de la facilité avec laquelle ce crime est commis et excusé. Le viol est-il comme le vol, une manière de prendre ce qui appartient à autrui sans son consentement ? Mais alors, qu’est-ce qui est pris ? Et quelle est cette « propriété » qui ruine la vie de la personne qui la perd et qui n’enrichit jamais le voleur ?

La pensée masculine est dominée par l’idée de contrat. Elle considère qu’une société est légitime en tant qu’échange de droits et de promesses, et que la plupart des crimes sont des tricheries qui visent à atteindre un but commun à tous. De ce point de vue, le mal extrême est incompréhensible parce qu’indescriptible. S’il semble surprenant pour les hommes que le viol puisse être puni à l’égal d’un meurtre, c’est parce qu’ils commettent l’erreur de penser que prendre un raccourci vers la propriété d’autrui ne diffère que de degré avec le raccourci vers les parties intimes d’une femme.

Mais c’est précisément parce que la sexualité est affaire privée que l’esprit féminin est mieux à même de la comprendre. Un instant de réflexion devrait nous persuader du point de vue féminin, qui est que le violeur, à la différence du voleur, détruit sa victime bien plutôt qu’il ne la prive d’un bien. Il ne se soucie pas du consentement d’autrui puisqu’il ne se soucie pas de l’existence d’autrui. Sa rage est celle de la luxure, allumée par la vue du corps, mais atterrée par la présence de l’âme. Sa victime est donc contrainte de subir un acte, qui, expressément, la sépare de son corps et qui l’amène à considérer son propre corps comme étranger. Le violeur ne pille pas une propriété, mais la vie elle-même. Car c’est seulement sur la prémisse d’une identité de l’âme et du corps que la vie humaine est vivable.

Les féministes ont assurément raison de voir dans le crime du viol la preuve même du désir masculin de nier la femme. Le viol est la forme extrême de l’orgueil expansif des hommes qui consiste à remplacer le désir sexuel par la recherche d’une marchandise sexuelle. Le désir sexuel est le désir de s’unir à une autre personne, et la tendresse (qui est la recherche passionnée d’un consentement mutuel) est l’essence de ce lien.
Le désir n’a rien à voir avec l’envie de se soulager sur le corps d’autrui. Pour les femmes, cette envie est odieuse à tous égards ; et, entre autres, parce qu’elle permet aux valeurs du marché de polluer celles du foyer. Les hommes, toutefois, se méfient du véritable désir puisque la tendresse imprègne, pour ainsi dire, l’acte sexuel de responsabilités. En symbolisant concrètement la présence d’une autre âme, elle bride la liberté et abaisse le pouvoir. C’est la véritable raison pour laquelle les hommes cherchent à avilir les femmes. La transformation de la femme en une marchandise accroît l’excitation et diminue le désir. Par là, elle satisfait l’ancestrale ambition masculine, qui est de rendre les femmes non désirables et d’ouvrir la voie à leur rejet.
Cette ambition connaît des succès considérables ces derniers temps. Elle a utilisé une série de stratagèmes et trois d’entre eux méritent d’être mentionnés.

D’abord elle a exploité à fond le mythe selon lequel la sexualité est une fonction purement « animale» et l’acte sexuel une sorte de décharge compulsive qui n’a aucune signification d’ordre moral ; peu importe de quelle manière ou avec qui vous le faites, vous n’êtes en aucun cas blâmable. Ce mythe a été inculqué à partir de documents pseudo-scientifiques, comme le rapport Kinsey, ainsi que par des campagnes d’éducation sexuelle à l’école. Le but initial fur toujours de remplacer d’essentielles idées morales comme la pudeur et la honte (idées sans lesquelles le désir sexuel est inconcevable) par la notion au goût du jour d’ « hygiène sexuelle » qui, en abolissant le mystère, abolit le désir.

Le deuxième stratagème masculin est celui de l’indécence dont le viol n’est que la forme la plus aboutie et la plus violente. Dans une pertinente analyse de la pornographie (« La politique du sexe », n°2 de la « Salisbury Review »2), Robert Grant met en évidence le dommage infligé à la sexualité humaine par l’industrie de l’indécence. La pornographie, écrit-il, donne libre cours à la luxure en la libérant des scrupules moraux. Elle isole le « consommateur » de la situation décrite. Parce qu’il ne participe à rien, son excitation est libérée des obstacles posés par la tendresse et son intérêt pour un autre corps n’est pas dévié par la conscience qu’autrui a une âme. La pornographie pave la voie à une ambition sexuelle qui vise à séparer l’âme du corps, de manière à posséder le corps sans avoir à payer de prix à l’âme.

Mais ces deux stratagèmes ne sont pas sans danger. Ils sont trop conscients, trop évidents, trop vulnérables à une réaction populaire. Dans un monde où les femmes peuvent accéder à des positions d’influence, ils risquent, à long terme, d’être bloqués par la loi : on peut présumer que nos dirigeants ont négligé ce devoir parce qu’ils se sont occupés, comme toujours, de choses sans importance.

De là le troisième stratagème, le plus puissant, qui consiste à infiltrer le camp de l’ennemi de manière à conduire les femmes à aller elles-mêmes à l’encontre de leurs propres intérêts.

Cette brillante tactique, qui porte le sceau de la perfidie masculine, s’appelle « le féminisme », de même que l’esclavage communiste se baptise lui-même « paix ». C’est la propagation de ce mythe extraordinaire selon lequel la division des rôles sexuels, l’institution de la famille, les idéaux de pudeur et de chasteté sont tous des inventions masculines qui visent à confiner les femmes dans une condition qui contrecarre leur véritable développement. En vérité, bien entendu, ce sont précisément les liens dont les hommes ont toujours cherché à se libérer.

En propageant l’idéologie féministe, donc, les hommes espèrent libérer l’impulsion sexuelle d’un engagement débilitant. N’étant plus soumis aux affres du désir sexuel, ils peuvent alors commencer à régler leurs rapports avec les femmes selon les lois du marché, et ainsi interdire au souci d’allégeance d’étouffer le souci du pouvoir.

Roger Scruton (1944-2020), in « Against the tide » [ A contre-courant , NdT], pp. 103 à 105, Bloomsbury, 2022

Notes

  1. Il s’agit d’un article paru dans le « Times » en 1983, NdT
  2. « The  Salisbury Review » est une revue conservatrice dont Roger Scruton fut l’un des fondateurs en 1982. Ont écrit dans cette revue, entre autres, Enoch Powell, Margaret Thatcher, Vaclav Havel, Hugh Trevor-Roper, Alexandre Soljénitsyne, NdT
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