Par Alastair Crooke – Le 2 avril 2026 – Source Conflicts forum
Bloomberg : « C’est sans doute l’Iran qui a remporté la victoire stratégique la plus significative … Tout indique que la capacité de Téhéran à contrôler le détroit augmente »
Les défaites que l’Occident ne cesse d’avoir « [sont] avant tout intellectuelles ». Et « ne pas être capable de comprendre ce qu’on voit signifie qu’il est impossible d’y répondre efficacement », comme l’explique Aurélien. Mais « le problème va au-delà des combats sur le champ de bataille, pour voir et comprendre la nature des guerres asymétriques et leurs dimensions économiques et politiques ».
« C’est particulièrement le cas pour l’Iran, où Washington semble incapable de comprendre que « l’autre camp » a une stratégie ayant des composantes économiques et politiques — et la met en œuvre ».
« [Conformément à l’obsession occidentale pour les anecdotes], tous les médias se sont récemment concentrés sur le mouvement des troupes américaines dans la région et leurs utilisations possibles, comme si cela, en soi, allait décider de la victoire finale. Pourtant, en réalité, le vrai problème est le développement et le déploiement par les Iraniens d’un nouveau concept de guerre, basé sur des missiles, des drones et des préparatifs défensifs, et l’incapacité de l’Occident, avec sa mentalité centrée sur le champ de bataille, à comprendre et à traiter ces développements [c’est-à-dire assimiler pleinement la stratégie derrière cette guerre asymétrique] ».
Le concept et le modèle sécuritaire de l’Iran ont été planifiés il y a plus de 20 ans. Le déclencheur est venu de la destruction totale par les États-Unis du commandement militaire centralisé de l’Irak en 2003, à la suite d’un assaut aérien massif de 3 semaines sur Bagdad.
La question pour l’Iran, qui s’est posée dans son sillage, fut de savoir comment le pays pourrait construire une structure militaire dissuasive alors qu’il n’avait (et ne pouvait avoir) rien qui ressemble à une capacité aérienne comparable. De plus, les États-Unis pouvaient regarder de haut l’étendue de l’infrastructure militaire iranienne à partir de ses caméras satellites à haute résolution.
Eh bien, la première réponse fut simplement d’avoir aussi peu de structure militaire à l’air libre pouvant être observée d’en haut. Ses composants ont dû être enterrés – et enterrés profondément (hors de portée de la plupart des bombes). La deuxième réponse fut que des missiles profondément enfouis pourraient en effet devenir la « force aérienne » de l’Iran ; c’est-à-dire un substitut à une force aérienne conventionnelle. L’Iran construit et stocke ainsi des missiles depuis plus de vingt ans. La troisième réponse a été de diviser l’infrastructure militaire iranienne en commandements provinciaux autonomes ; c’est à dire de décentraliser les centres de commandement, chacun disposant de stocks de munitions séparés, de silos de missiles séparés et, le cas échéant, de ses propres forces navales et ses milices.
En bref, la machine militaire iranienne a été conçue pour, en cas de frappe de décapitation, fonctionner comme une machine de représailles automatisée et décentralisée qui ne peut plus être facilement arrêtée ou contrôlée.
Lorsqu’on est incapable de comprendre ce qui est sous nos yeux, le plus simple est de faire ce que l’on sait faire, accumuler des troupes, et de continuer à faire ce qui n’a pourtant guère fonctionné dans le passé.
Dans une incarnation antérieure, un jeune Trump – désespéré d’être admiré comme une star dans le monde de l’immobilier à Manhattan – avait engagé l’avocat new-yorkais Roy Cohen pour être son mentor personnel. « Ce dernier était notamment aussi l’avocat des cinq grandes familles du crime de la ville qui, avec de telles relations, s’était acquis la réputation de quelqu’un avec qui il ne fallait pas jouer », raconte le commentateur militaire israélien, Alon Ben David :
Dans la plupart des cas, tout ce que Trump avait à faire était de présenter Cohen à l’autre partie de l’accord, afin que ce dernier accepte ses conditions. Parfois, Trump était également obligé … de traîner l’autre partie au tribunal, où Cohen montrait les dents aux juges et gagnait. Mais c’était toujours la ligne de fond de Trump : gagner. Pas pour grossir le gâteau, pas un gagnant-gagnant pour les deux parties, mais une victoire pour lui seul, et de préférence par la reddition de l’autre partie.
Le temps passe, et aujourd’hui, comme l’écrit Ben David, le mastodonte militaire américain sert de « Roy Cohen » à Trump. Il étale la puissance militaire américaine devant les Iraniens dans l’espoir qu’ils capituleront facilement ; sinon lui, Trump, lâchera la laisse. Trump s’est plaint à Witkoff que malgré l’armada de navires de guerre américains assemblée au large des côtes persanes, il était « perplexe et confus » quant à la raison pour laquelle les Iraniens n’avaient pas déjà capitulé en voyant une telle puissance navale assemblée contre eux.
[La cause de la perplexité de Trump est que] cette fois, il fait face à un adversaire différent de tous ceux qu’il a connus jusqu’à maintenant. Ce ne sont pas des magnats de l’immobilier de Manhattan ou des mafieux d’Atlantic City, ce sont des Perses, membres d’une culture vieille de 3 000 ans, et ils ont des conceptions différentes du temps et de ce qu’est la victoire.
Trump ne sait maintenant plus quoi faire : il est confus et ne sait pas comment se sortir de cette situation difficile. Il a menacé l’Iran, mais ils ne capitulent pas. Et comme on pouvait s’y attendre, Netanyahu, craignant que Washington n’entame des négociations avec l’Iran avant que les capacités militaires de l’Iran ne soient complètement démantelées, « fait pression sur l’administration Trump pour qu’elle mène une opération courte et de haute intensité qui pourrait inclure des forces terrestres », écrit le commentateur israélien Ben Caspit dans Ma’ariv.
Alors que Trump envoie des messages contradictoires sur les perspectives de pourparlers avec la République islamique, les responsables israéliens pensent qu’il envisage trois options : d’abord intensifier la guerre en attaquant l’infrastructure énergétique iranienne sur l’île de Kharg et sur son champ gazier de South Pars avec, comme deuxième option, une opération terrestre pour éliminer les stocks iraniens d’uranium hautement enrichi.
Une troisième option envisagée serait de négocier un accord avec l’Iran, mais une telle perspective serait considérée par les cercles dirigeants israéliens comme une « victoire iranienne claire, ouvrant la voie à la survie de la République iranienne », écrit Caspit. « Israël se concentre sur l’affaiblissement du régime jusqu’au point où il ne pourra plus se rétablir ; comme il l’espère, peut-être en encourageant de futures manifestations populaires. Cet argument est également utilisé pour convaincre Washington de poursuivre la guerre », souligne Caspit.
Une quatrième option pourrait être que Trump déclare simplement la victoire et abandonne la partie.
De manière réaliste, qu’est-ce que Trump pourrait espérer accomplir s’il étend la guerre ?
Premièrement, les responsables militaires israéliens et américains considèrent maintenant qu’il est presque impossible de renverser l’État iranien par des frappes aériennes seules. Cela n’a jamais fonctionné dans le passé.
Deuxièmement, les déclarations de foi de l’administration américaine voulant la saisie militaire ultime du détroit d’Ormuz doivent être considérées davantage comme des cris de guerre et des descriptions fantasmatiques qui révèlent un problème plus profond, celui de profondes lacunes stratégiques :
Ils ne sont pas déduits des faits de terrain, et il n’y a pas de processus réels capables de les réaliser. La vérité n’est pas toujours ce que nous voulons qu’elle soit ; la vérité est ce qui nous met mal à l’aise, c’est pourquoi nous préférons le mythe à la réalité.
Le fait est qu’il n’y a pas de moyen facile de rouvrir le détroit. Toute réouverture négociée nécessiterait, au minimum, des concessions substantielles à l’Iran, y compris une reconnaissance explicite de la souveraineté iranienne sur la voie navigable.
Essayer un cessez-le-feu pour ouvrir Ormuz exigerait qu’il soit applicable sur tous les fronts : il faudrait qu’Israël cesse ses opérations au Liban, qu’AnsarAllah arrête de la même manière les attaques contre Israël, que l’Irak arrête ses attaques et qu’Israël arrête ses attaques en Palestine occupée.
Troisièmement, Trump affirme que ce « changement de régime » a déjà eu lieu parce qu’il n’avait jamais entendu les noms des nouveaux dirigeants iraniens auparavant – « Ce sont des personnes différentes dont personne n’a jamais entendu parler auparavant, et franchement, elles ont été plus raisonnables. Donc, nous avons eu un changement de régime total, au-delà de ce que tout le monde pensait possible ». Trump ne sait même pas qui est la « nouvelle » troisième couche de dirigeants iraniens, mais présume néanmoins qu’ils seront plus flexibles dans les négociations avec les États-Unis. (Quelle est la base de cette « déclaration de foi » ? Toujours pas besoin de faits ?)
Quatrièmement, toute tentative d’ouvrir Ormuz par un assaut militaire direct risquera de faire d’importantes victimes américaines : Ormuz est en territoire iranien et constitue une bataille potentielle à laquelle ils se préparent depuis de nombreuses années. La géographie d’Ormuz à elle seule – voies navigables étroites, proximité des côtes iraniennes et systèmes de défense iraniens denses – pose des risques évidents et graves. Où les troupes débarqueront-elles ? Comment seront-elles approvisionnées ? Comment seront-elles exfiltrées ?
Même si les forces américaines s’emparaient de Kharg, ou d’un ou des trois îlots adjacents à la côte des Émirats Arabes Unis, l’Iran pourrait toujours attaquer des pétroliers non autorisés transitant par la voie navigable à l’aide de drones de surface ou submersibles ou de missiles lancés depuis l’Iran continental.
Et même en cas de succès, les positions militaires américaines sur les îles ne résoudront pas le problème fondamental ; l’Iran aura toujours la capacité d’imposer des coûts (frappes de missiles et pertes en vies humaines) à distance, et utilisera ce levier pour imposer de nouvelles phases dans l’escalade.
Cinquièmement, comme pour la suggestion de contrôler l’uranium enrichi de l’Iran, il n’y a aucun moyen de garantir que les 430 kg d’uranium enrichi à 60% que l’Iran aurait en sa possession échappent aux mains iraniennes, à part en les saisissant ; un accord avec l’Iran pour qu’il donne cet uranium est peu probable, tout comme sa saisie dans une opération militaire incroyablement complexe.
Selon le Washington Post, lorsque Trump a demandé un plan pour saisir l’uranium enrichi de l’Iran, l’armée américaine l’a informé d’une opération complexe impliquant le transport aérien de matériel d’excavation, la construction d’une piste à l’intérieur de l’Iran pour que les avions cargo puissent extraire le matériel, le tout avec le déploiement de centaines de soldats.
Une opération militaire des Forces spéciales américaines pour saisir cet uranium nécessiterait des détails méticuleux concernant le site (ou les sites) où il est détenu, ainsi que des plans de débarquement et d’exfiltration bien fondés. Les États-Unis savent-ils seulement si cet uranium est toujours dans un seul endroit ou s’il a été divisé ?
Rien n’indique que les États-Unis aient « réfléchi » à une telle opération, suggérant que cet aspect pourrait n’être qu’une mise en scène comme moyen de tromperie : Monter une petite opération près d’Ispahan, prétendre avoir saisi l’uranium et s’éloigner rapidement avant que les forces iraniennes ne tuent les troupes américaines.
Et enfin, en ce qui concerne la destruction des capacités balistiques de l’Iran, il n’y a tout simplement aucun moyen d’y parvenir. Les aires de stockage et les installations de production iraniennes sont dispersées dans toute l’étendue du pays et enterrés profondément. Peut-être que mentir serait la meilleure option de Trump pour proclamer sa « victoire« .
L’Iran a lancé la vaste machinerie de son plan « mosaïque » d’actions militaires à long terme et planifiées à l’avance. C’est le point central ; la contre-attaque stratégique de l’Iran n’a pas été conçue pour conduire à un compromis négocié, mais plutôt pour créer les circonstances par lesquelles l’Iran peut échapper à la « cage » de sanctions sans fin, de blocus, d’isolement et de siège imposés par l’Occident.
La réalité inconfortable pour les États-Unis et leurs alliés est que chaque réponse, militaire ou diplomatique, face à la contre-attaque stratégique de l’Iran comporte des inconvénients importants.
C’est la guerre de Trump et ce sont les États-Unis qui vont la perdre. Trump réalise maintenant que la guerre est perdue ; elle est peut-être perdue, mais elle n’est pas terminée. Elle peut donc durer encore un certain temps.
Après un mois de guerre, « c’est sans doute l’Iran qui a remporté la victoire stratégique la plus significative », note Bloomberg avec son « emprise toujours plus étroite sur le trafic du détroit d’Ormuz » :
Tout indique que la capacité de Téhéran à contrôler le détroit augmente … La fermeture quasi totale d’Ormuz depuis [début mars] … s’est avéré une arme asymétrique exceptionnellement efficace dans la lutte de l’Iran contre deux des forces militaires les plus puissantes au monde.
Alastair Crooke
Traduit par Wayan, relu par Hervé, pour le Saker Francophone.