L’Iran est sur le point d’avoir le dernier mot


Par M.K. Bhadrakumar – Le 26 mars 2026 – Source Indian Punchline

Les guerres sont toujours imprévisibles. L’exemple le plus célèbre est celui d’une autre armada comme celle des États-Unis dans le golfe Persique en ce moment, l’Armada espagnole, une flotte navale de 130 navires envoyée par l’Espagne en 1588, commandée par Alonso de Guzmán duc de Medina Sidonia, un aristocrate nommé par Philippe II d’Espagne pour envahir l’Angleterre, déposer la reine Elizabeth I et restaurer le catholicisme.

Malgré sa force, l’Armada espagnole a été vaincue dans la Manche par une force anglaise plus petite utilisant des bateaux à feu et une meilleure artillerie, puis en grande partie détruite par les tempêtes alors qu’elle battait en retraite autour de l’Écosse et de l’Irlande.

L’armada tant vantée du président américain Donald Trump a plus ou moins la même mission que l’Armada espagnole ; cherchant un changement de régime pour renverser un système de gouvernance islamique, rappelant le leitmotiv tacite d’une croisade. Curieusement, il semble également destiné à une fin misérable similaire, malgré la supériorité militaire écrasante des États-Unis.

Sir Alexander William Younger KCMGUS, ancien chef du MI6, déclarait lundi dans une interview accordée à The Economist que l’Iran avait « pris le dessus » dans la guerre en cours entre les États-Unis et l’Iran.  Sir Alexander a même complimenté l’Iran.

Plus d’un facteur a contribué à ce “changement de paradigme” du Meilleur de la classe se retrouvant en deuxième position. Une mauvaise planification, un manque de stratégie cohérente, une confiance excessive dans la supériorité militaire apparente des États-Unis ; tout cela a joué son rôle dans la défaite de l’attaque contre l’Iran que les deux agresseurs avaient ourdi.

Il est maintenant évident que, aussi incroyable que cela puisse paraitre, à peine 16 jours après le début de la guerre, les forces américaines sont déjà à court de missiles d’attaque au sol ATACMS/PrSM et Israël aura utilisé l’intégralité de ses missiles intercepteurs Arrow d’ici la fin mars.

Le Royal United Services Institute de Londres a publié le 24 mars une analyse/avis d’expert soulignant que la guerre en Iran a pratiquement vidé l’inventaire des “actifs les plus critiques” des États-Unis et d’Israël sans perspective de reconstitution dans un proche avenir en raison des fragilités de la base industrielle de défense américaine.

Les résultats sont un avertissement brutal disant que le conflit s’étant “transformé en une guerre d’usure brutale” dès les premières 96 heures, les inventaires d’intercepteurs à longue portée et d’armes de frappe de précision sont presque épuisés.

Le PDG de Rheinmetall, Armin Papperger, avertissait le 19 mars que les stocks mondiaux étaient « vides ou presque vides » et que si la guerre se poursuivait encore un mois, « nous n’aurions presque plus de missiles disponibles ».

Certes, les Iraniens surveillent de près et cela explique leur position provocante selon laquelle « l’Iran mettra fin à la guerre lorsqu’il le décidera et lorsque ses conditions seront remplies ». Téhéran a averti qu’il continuerait à porter des “coups durs” à travers le Moyen-Orient. Les reportages des médias confirment le fait que l’Iran a rendu dysfonctionnelles les bases américaines dans toute la région. Si ce n’était pas une guerre, il y aurait lieu de se réjouir de voir le provocateur notoire se fait battre par un plus petit que lui.

La rumeur se répand aux États-Unis, malgré les tentatives de dissimulation par l’administration, que « la guerre américaine en Iran fait des ravages croissants sur l’armée américaine, avec des pertes croissantes, des stocks de munitions en baisse, un porte-avions mis à l’écart et de nombreux avions abattus à peine trois semaines après le début du conflit », pour citer The Hill, un journal influent qui circule parmi les législateurs du Congrès américain.

Le rapport ajoute « Au moins 13 militaires américains ont été tués, tandis que 232 autres ont été blessés depuis le début de la guerre américano-israélienne contre Téhéran. De plus, quelque 16 avions américains ont été détruits, le porte-avions USS Gerald R. Ford a été endommagé dans un incendie de buanderie au début du mois et les forces américaines sont en train de manquer rapidement de stocks de défense aérienne et de munitions à longue portée ».

Le commentaire publié par RUSI indique que l’Iran a endommagé au moins une douzaine de radars et de terminaux satellites américains et alliés, ce qui a eu un impact sur l’efficacité de l’interception. De toute évidence, l’utilisation de 10 ou 11 intercepteurs pour intercepter un seul missile iranien ou de 8 missiles Patriot pour descendre un seul drone iranien devient insoutenable.

Il souligne que l’armée américaine est « à environ un mois, ou moins, de manquer de missiles d’attaque au sol ATACMS/PrSM et d’intercepteurs THAAD. Et Israël se trouve dans une situation encore plus précaire, ses missiles intercepteurs Arrow étant susceptibles d’être complètement épuisés d’ici la fin du mois de mars ».

En termes réels, cela implique d’accepter un plus grand risque pour les avions et de tolérer plus de missiles et de drones iraniens endommageant les forces et les infrastructures américano-israéliennes. Les audacieuses attaques iraniennes de cette semaine contre Dimona, la ville nucléaire d’Israël, en sont un exemple frappant.

« Cette précarité … pourrait peut-être expliquer pourquoi le président Trump suggère déjà la fin de la guerre en Iran ; cela prendra des années pour remplacer ce qui a été dépensé en seulement 16 jours », souligne le commentaire. Compte tenu des limites de la base industrielle de défense américaine, « il faudra probablement au moins 5 ans pour reconstituer les plus de 500 missiles Tomahawk déjà tirés pendant la guerre ».

« Pire encore, l’approvisionnement en minéraux de défense essentiels, en terres rares et en matériaux pour fabriquer les armes et les munitions est compliqué par la Chine. La Chine contrôle la majeure partie du gallium et du germanium dans le monde, et Pékin a imposé de nombreux contrôles à l’exportation de minéraux depuis 2023, pour empêcher les États-Unis et leurs alliés d’acquérir ces intrants nécessaires à la base industrielle de défense ».

La « conséquence stratégique » de tout cela est que la poursuite des combats avec l’Iran augmente non seulement le risque pour les forces sur le champ de bataille, mais engendre plus de risques pour la dissuasion et la défense ailleurs, comme « protéger Taïwan et soutenir l’Ukraine ».

De plus, si les États-Unis donnent la priorité au réapprovisionnement de leurs propres stocks, cela ralentit les livraisons aux autres partenaires. Les Alliés signalent déjà leur inquiétude quant au fait que « l’accent mis par les États-Unis sur son propre réapprovisionnement militaire retardera les livraisons d’armes et de munitions pour lesquelles ils ont déjà payé ».

La superpuissance régnante qu’était l’Espagne au 16ème siècle a vu sa puissance s’effondrer après la défaite de son Armada, tandis que l’Angleterre contrôlerait bientôt un empire sur lequel le soleil ne se couchait jamais. L’histoire se répèterait-t-elle suivant un schéma similaire dans notre monde en transition ?

M.K. Bhadrakumar

Traduit par Wayan, relu par Hervé, pour le Saker Francophone.

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