Par Andrew Korybko − Le 11 mars 2026 − Source korybko.substack.com

Rubio assure une critique plus feutrée de l’UE, et fait preuve d’un peu plus de tact que Vance dans ses mentions des réalités « politiquement incorrectes » ; Vance, quant à lui, se fait beaucoup plus brutal, voire grossier.

Le discours prononcé cette année par Rubio lors de la conférence de sécurité de Munich a été largement salué par les Européens, dont certains l’ont très vivement contrasté avec le discours de Vance de l’an passé, considéré par eux comme insultant. Vance les avait tancés pour leur adhésion aux politiques libéro-globalistes comme celles du changement climatique radical, des migrations de masse, et la persécution des nationalistes-conservateurs, etc. Rubio a globalement repris les mêmes thèmes, mais de manière plus diplomatique, tout en reconnaissant que les États-Unis ont également commis ces erreurs politiques.
Au cours de l’année écoulée entre ces deux discours, Trump a imposé des droits de douane à l’UE pour la contraindre à accepter un accord commercial inégal, a repris les échanges avec la Russie et ainsi amené les Européens à craindre qu’il conclue un accord, qu’ils considèrent être à leurs dépens, avec Poutine, puis menacé le Danemark concernant le Groenland, entre autres choses. Toutes ces actions cumulées ont eu pour effet d’humilier l’UE, et de faire comprendre à ses dirigeants que leur bloc est subordonné aux États-Unis dans le nouvel ordre mondial envisagé par Trump 2.0.
Bart De Wever, le premier ministre belge, a reconnu cette réalité en déclarant à Davos qu’« être un vassal heureux est une chose. Être un misérable esclave en est une autre. » Le discours de Vance a constitué un tel choc pour les Européens, du fait du caractère direct de ses critiques, d’un auditoire resté dans le déni concernant le retour de Trump au pouvoir, et de leur obsession de l’époque à revenir sur les difficultés des liens transatlantiques durant son premier mandat. On peut penser que ce contexte a façonné leur réaction à son discours.
Le discours de Rubio a été perçu par les Européens comme plus rassurant, après qu’ils étaient déjà parvenu à un modus vivendi avec Trump 2.0, sans compter son approche nettement plus diplomatique mais formulant quasiment les mêmes critiques que Vance, ce qui explique qu’il les a fait percevoir de manière nettement plus positive. Mais dans les faits, rien n’a changé ; les hauts dirigeants étasuniens continuent de critiquer les politiques libéro-globalistes de l’UE, les États-Unis continuent de vassaliser l’UE, et continuent d’agir sans se soucier de ce que l’UE peut penser.
Rubio et Vance agissent donc selon un duo brillant du bon flic/mauvais flic vis-à-vis de l’UE ; le premier la critiquant de manière plus feutrée et en évoquant les réalités « politiquement incorrectes » avec plus de tact que le second, bien plus brutal, voire grossier. En un sens, bien que perçu comme un conservateur, Rubio est vu comme plus « européen » que Vance par les libéo-globalistes européens, ce dernier étant considéré par eux comme la caricature du nationaliste étasunien, tout comme Trump.
Trump 2.0, sur cette base, peut manipuler les perceptions des Européens, en amenant Vance, ou en se montrant lui-même intransigeant face à eux lorsque les États-Unis l’estiment nécessaire, puis en jouant l’adoucissement avec Rubio, en les amadouant, et en les persuadant calmement de souscrire aux exigences étasuniennes. Vance leur a récemment dit d’« arrêter de s’auto-saboter » en menant des politiques désapprouvées par les États-Unis, et Rubio pourrait facilement faire passer les réformes demandées en des adaptations pragmatiques au nouvel ordre mondial dirigé par les États-Unis.
Que ce soit à dessein, ou que cela résulte d’un enchaînement naturel des événements, les échanges aux styles différents pratiqués par Rubio et Vance avec les Européens leur permettent désormais de fonctionner à merveille selon la technique du bon flic/mauvais flic, afin de faire progresser au mieux la politique étasunienne vis-à-vis de l’UE. Le bloc européen accepte tacitement son rôle de partenaire junior vis-à-vis des États-Unis, mais non sans certaines rancœurs qui pourraient compliquer ces liens. C’est la raison pour laquelle Trump 2.0 s’appuie stratégiquement sur Rubio pour aplanir le terrain quand il le faut.
Andrew Korybko est un analyste politique étasunien, établi à Moscou, spécialisé dans les relations entre la stratégie étasunienne en Afrique et en Eurasie, les nouvelles Routes de la soie chinoises, et la Guerre hybride.
Traduit par José Martí, relu par Wayan, pour le Saker Francophone