Par Alastair Crooke – Le 3 mars 2026 – Source Conflicts Forum
La guerre américano-israélienne est principalement menée pour répandre l’hégémonie israélienne dans toute l’Asie occidentale.
À un certain niveau, le conflit est devenu une bataille existentielle, menée entre les capacités iraniennes de missiles et d’interception, par rapport à celles des États-Unis et d’Israël.
La pensée conventionnelle est que le perdant est évident : l’Iran sera surpassé par la technologie et la puissance de feu américaines et forcé de capituler.
L’humiliation militaire de l’Iran, ainsi que la décapitation de ses dirigeants, entraînera – suivant leur plan – une recrudescence organique du ressentiment populaire qui submergera l’État iranien et le ramènera dans la sphère occidentale.
Pourtant, sur le plan de la lutte purement bilatérale – alors que la guerre entre dans son quatrième jour – l’Iran a l’initiative. L’État ne s’est pas effondré, mais rend plutôt coup sur coup avec des drones et des missiles frappant les bases militaires américaines à travers le Golfe, et Israël avec des missiles hypersoniques, armés (pour la première fois) de multiples ogives orientables.
À ce stade, l’Iran est sur le point d’épuiser entièrement les stocks d’intercepteurs du Golfe – et a aussi a profondément rongé les réserves de défense aérienne israélo-américaines, l’Iran donnant initialement la priorité aux missiles et drones plus anciens pour épuiser les défenses aériennes. Les missiles iraniens haut de gamme, volant à des vitesses supérieures à Mach 4, se révèlent largement intouchables par les défenses aériennes israéliennes.
L’assassinat du Guide suprême par les services de renseignement américains s’est avéré être une erreur cardinale. Plutôt que de précipiter un effondrement du moral, cela a plutôt conduit à des manifestations massives de soutien à la République islamique. À la surprise évidente de Washington, cela a également déclenché des représailles chiites dans toute la région avec des appels au djihad et à la vengeance pour le meurtre d’un chef religieux chiite vénéré. Tel Aviv et Washington ont mal interprété le terrain.
Pour l’instant, l’Iran est résilient et tient bon contre les États-Unis, dont le calcul était fondé sur une guerre rapide – une stratégie largement imposée par le manque de munitions. Les monarchies du Golfe vacillent. La « marque » du Golfe – prospérité, gros sous, IA, plages et tourisme – est probablement terminée. Israël aussi, pourrait ne pas survivre dans son état actuel.
Les ramifications géopolitiques, cependant, s’étendent bien au-delà de l’Iran et des États du Golfe. La fermeture sélective du détroit d’Hormuz par l’Iran et la destruction plus large des installations portuaires du Golfe racontent une autre histoire.
Prenons l’accent particulier mis par l’Iran sur la destruction de l’infrastructure de la Cinquième flotte américaine à Bahreïn. La Cinquième Flotte constitue l’épine dorsale de l’hégémonie régionale des États-Unis, comme indiqué ici :
Environ 90% du commerce mondial du pétrole passe par ces zones, et le contrôle américain garantit les chaînes d’approvisionnement énergétiques liées. La flotte couvre également trois goulots d’étranglement stratégiques vitaux : le détroit d’Hormuz, le canal de Suez et le détroit de Bab al-Mandeb. Et son QG n’est pas qu’un port. C’est un centre complet de radars, de renseignements et de bases de données.
L’Iran a réussi à détruire les radars et une grande partie de l’infrastructure logistique et administrative portuaire de Bahreïn. Il chasse systématiquement les forces américaines hors du Golfe.

Carte ajoutée par le Saker Francophone
La guerre contre l’Iran n’est pas prévue uniquement pour que les États-Unis ajoutent des ressources iraniennes au « portefeuille de domination » énergétique des États-Unis, selon le modèle vénézuélien. L’Iran, l’année dernière, ne représentait qu’environ 13,4% du total du pétrole importé par la Chine par voie maritime — ce qui n’est pas un élément crucial.
La guerre en Iran, cependant, concerne un jeu plus important des États-Unis : le contrôle des goulots d’étranglement stratégiques et, plus généralement, du transit de l’énergie, de manière à interdire à la Chine l’accès aux marchés de l’énergie et ainsi à freiner sa croissance.
La Stratégie de sécurité nationale de Trump (NSS) a fixé un objectif pour la politique américaine de » rééquilibrage de l’économie chinoise vers la consommation domestique”.
Il s’agit d’un langage codé pour contraindre la Chine à exporter moins et à importer davantage grâce à une reconfiguration économique radicale pour consommer davantage sur le marché intérieur – l’objet étant de restaurer la part des exportations mondiales des États-Unis par rapport aux exportations chinoises hyper compétitives et moins chères.
Une façon d’imposer ce changement est de recourir aux taxes douanières et à la guerre commerciale. Mais une autre est de refuser à la Chine l’accès aux marchés de l’énergie dont elle — et le marché plus large des BRICS — a besoin pour sa croissance. Cela pourrait être réalisé, suggère la stratégie du NSS, en restreignant l’approvisionnement en ressources – c’est-à-dire en imposant des blocus navals et des goulots d’étranglement par le siège et la saisie des navires par des sanctions arbitraires (comme on le voit dans l’impasse vénézuélienne).
En bref, les frappes iraniennes dans le Golfe pourraient d’abord avoir pour but de transmettre un message selon lequel, pour les voisins du Golfe, s’aligner sur Israël et l’Amérique contre l’Iran n’est plus acceptable pour l’Iran. Mais ce que l’Iran semble également faire, c’est tenter d’arracher les principaux goulots d’étranglement maritimes, ports et couloirs navals du contrôle américain et de les placer sous le contrôle iranien.
En d’autres termes, placer les voies maritimes adjacentes au golfe Persique sous contrôle iranien. Un tel changement serait extrêmement important – non seulement pour les relations de la Chine et de l’Iran avec la Chine, mais aussi pour la Russie, qui doit maintenir ouvertes les routes d’exportation maritimes.
Si l’Iran l’emportait dans cette lutte gigantesque contre Israël et l’administration Trump, les ramifications seraient énormes. La fermeture (sélective) d’Hormuz au fil des mois ferait des ravages sur les marchés européens du gaz et pourrait déclencher une crise du marché de la dette.
De plus, la rupture de la « marque du Golfe » en tant que refuge d’investissement sûr entraînera probablement une dévaluation du dollar, les investisseurs recherchant une géographie alternative dans laquelle situer leurs actifs.
Le corridor Trump pour la paix et la Prospérité internationales à travers le Caucase du Sud mordra probablement la poussière. Cela incitera probablement l’Inde à reprendre et continuer les importations de pétrole russe et aura un impact sur les relations entre l’Inde et Israël.
Au-delà de la reconfiguration géopolitique résultant de cette guerre, l’architecture géo-financière va également changer fondamentalement.
Alastair Crooke
Traduit par Wayan, relu par Hervé, pour le Saker Francophone.