Qu’est-ce qu’une ville ? Perspectives archéologiques et historiques


Par Peter Turchin − Le 19 novembre 2025 − Source Cliodynamica

Dans un précédent article, j’ai parlé d’un atelier que j’ai organisé au Complexity Science Hub, qui portait sur les nouvelles bases de données, les méthodes analytiques et les théories de test. L’article d’aujourd’hui concerne le deuxième atelier qui a eu lieu la semaine dernière, mais qui abordait un thème très différent. Cet atelier, intitulé « Villes : perspectives archéologiques et historiques », a été co-organisé par Kathryn Bard (Université de Boston) et moi-même. Vous trouverez ci-dessous sa description et son programme, mais je souhaitais également faire quelques observations.

La première journée a été consacrée à des questions empiriques, quatre archéologues présentant un aperçu de l’évolution des villes dans quatre régions différentes du monde. Patrick Mullins a par exemple parlé de la vallée de Moche, dans l’actuel Pérou.

Le deuxième jour, nous avons assisté à plusieurs exposés sur la modélisation et l’analyse quantitative. J’ai trouvé inspirante la forte synergie entre les exposés empiriques et théoriques. Les modélisateurs ont fait référence aux exposés empiriques précédents, tandis que les archéologues praticiens ont immédiatement fait le lien avec les questions théoriques au cœur des présentations sur la modélisation. C’est précisément ce type de synergie que je cherche à obtenir dans les ateliers et les conférences que j’organise.

Enfin, comment avons-nous répondu à la question « qu’est-ce qu’une ville ? » Cette question est similaire à « qu’est-ce qu’un État ? ». Dans le projet Seshat, nous essayons de ne pas classer les entités historiques dans des catégories binaires rigides. Au lieu de cela, nous quantifions différentes caractéristiques qui rendent une entité politique plus « étatique », telles que la présence d’administrateurs professionnels à plein temps, d’une armée, etc. ; la sophistication de la gouvernance exprimée dans des institutions telles que les systèmes d’examen et la promotion au mérite pour les bureaucrates ; et bien d’autres encore. Une fois cela fait, d’autres peuvent choisir où tracer la frontière entre les États et les non-États, tandis que je préfère utiliser une échelle quantitative reflétant la sophistication de la gouvernance.

Les participants à l’atelier ont généralement convenu qu’une approche similaire devrait être utilisée pour définir une ville. Roland Fletcher a présenté dans son exposé un graphique représentant toutes les agglomérations de sa base de données selon deux dimensions : la population totale et la densité de population. Il est clair que plus une agglomération est peuplée et dense, plus elle ressemble à une « ville ». À ces deux dimensions, j’ajouterais une troisième, reflétant les différentes fonctions qu’une ville peut remplir. Y a-t-il un temple ? Un palais royal ? Des infrastructures telles que des rues pavées, des aqueducs et des égouts ? Des structures de divertissement telles que des théâtres et des stades ? Plus une agglomération possède de telles structures, plus elle a le droit d’être qualifiée de ville.

Description de l’atelier

Aujourd’hui, plus de la moitié de la population mondiale vit dans des villes1. Mais les villes sont un phénomène relativement récent dans l’histoire de l’évolution humaine. Elles ne se sont développées qu’au cours des 5 000 à 6 000 dernières années, dans des régions telles que l’Égypte, la Mésopotamie et la Chine. Malgré cela, les villes ont joué un rôle très important dans les développements culturels, sociaux, politiques et économiques au cours de l’histoire. Il est donc essentiel d’étudier les facteurs qui ont favorisé l’urbanisation à travers l’histoire, et par conséquent, la contribution des villes aux processus historiques, afin de comprendre la dynamique à long terme de l’organisation sociale humaine, y compris son formidable essor au cours de l’Holocène.

L’évolution de l’urbanisation présente également une énigme intéressante. Il est bien connu que jusqu’au XIXe siècle, les grandes villes étaient des « puits démographiques », où la mortalité dépassait le taux de natalité. Ces conditions démographiques défavorables étaient dues à la surpopulation, au manque d’hygiène, à la forte prévalence des maladies et des parasites, et à la malnutrition. En conséquence, les villes ne pouvaient se développer, voire se maintenir, que grâce à un afflux constant de population en provenance des campagnes. Ainsi, l’urbanisation durable et le rôle important des villes dans l’histoire constituent clairement un phénomène complexe qui nécessite de répondre à la question suivante : pourquoi l’urbanisation s’est-elle répandue malgré des coûts aussi élevés ? Les villes remplissaient-elles des fonctions importantes dont les avantages l’emportaient sur leurs coûts démographiques ? Si oui, quelles étaient ces fonctions ? Et comment fonctionnait le mécanisme de sélection qui favorisait la propagation de l’urbanisme ?

Autres questions potentielles à aborder :

  • le rôle des villes dans le développement de la culture et de la « civilisation »
  • le rôle des villes dans les inégalités de richesse et de statut
  • la guerre comme cause d’agrégation

Voici quelques caractéristiques communément présentes dans les premières villes.
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La ville physique :

  • Une colonie permanente avec une population importante et des logements denses
  • Un centre monumental avec des palais et des bâtiments administratifs
  • Des marchés/espaces publics
  • Des logements différenciés : quartiers

Géographie des villes :

  • Une ville extrait des ressources de son arrière-pays
  • Elle est reliée à d’autres centres par un système de transport
  • Grande variation selon qu’une ville fait partie d’une unité politique plus grande (État, empire) et selon son degré d’autonomie politique

Organisation sociopolitique des villes (hiérarchie des statuts) :

  • Dirigeants et gouvernement : une institution centralisée
  • Élites
  • Spécialistes à plein temps
  • Non spécialisés : ouvriers, agriculteurs

Économie :

  • Production spécialisée, plus efficace dans les villes
  • Services spécialisés
  • Accumulation de richesse/capital

Idéologie : ensemble commun de croyances/religion

  • Temples et espaces rituels
  • Collèges et académies qui socialisent les élites
  • Groupes ethniques/religieux distincts qui jouent un rôle économique ou social spécifique, avec divers degrés d’intégration et de droits politiques

Ce cadre est proposé comme point de départ à la discussion, plutôt que comme point final.

Les objectifs de l’atelier

Il existe de nombreuses opinions divergentes sur le phénomène des villes, non seulement sur leurs origines et leur histoire, mais aussi sur la manière dont elles influencent la vie humaine aujourd’hui. L’étude des villes est donc un sujet de recherche à grande échelle qui mérite une analyse plus approfondie, telle que celle que peut mener la banque de données Seshat.

Nous proposons de discuter des questions suivantes lors de l’atelier :

  • Qu’est-ce qu’une ville ? Qu’est-ce qui n’est pas une ville ? Notre objectif n’est pas de dériver une définition « idéale » à partir de considérations théoriques, mais d’affiner la définition d’une « ville » d’une manière qui présente le plus d’avantages pratiques pour étudier et comprendre les développements historiques à long terme.
  • Pourquoi et quand les villes sont-elles apparues à certains endroits et pas à d’autres ?
  • Les différents éléments qui composent une ville apparaissent-ils/évoluent-ils de manière systématique ? Quelles sont les différences fonctionnelles importantes entre les villes de différentes régions et époques ? (le cas échéant)
  • Quel est le rôle des villes et de l’urbanisme dans les développements sociaux et politiques au cours de l’histoire ? Les villes étaient-elles vraiment « essentielles » ou seulement un « sous-produit » des processus politiques ou économiques ?
  • Quelles théories/explications les chercheurs ont-ils proposées pour expliquer l’essor des villes ainsi que les modèles empiriques qui ont caractérisé cette évolution ?
  • En particulier, pourquoi l’urbanisme s’est-il répandu malgré son coût démographique considérable ?
  • Que devons-nous faire pour obtenir des données qui nous permettraient de tester ces hypothèses ?

Peter Turchin

Traduit par Hervé, relu par Wayan, pour le Saker Francophone

Notes

  1. Joyce Marcus et Jeremy A. Sabloff, éd. 2008. The Ancient City. New Perspectives on Urbanism in the Old and New World, p. 6. Santa Fe : A School for Advanced Research Resident Scholar Book.
  2. Inspiré par un colloque de la NAS en 2005 intitulé « Early Cities: New Perspectives on Pre-industrial Urbanism » (Les premières villes : nouvelles perspectives sur l’urbanisme préindustriel) auquel l’un d’entre nous (KB) a assisté, voir Marcus et Sabloff 2008 : 20
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