Le déclin du libéralisme


Comment les globalistes réagissent à Donald Trump, la montée de la Chine et l’avenir du système politique mondial


Par Leonid Savin – Le 3 février 2017 – Source katehon.com


La victoire de Donald Trump aux élections américaines, la décision de la Grande-Bretagne de sortir de l’UE, ainsi que la crise politique en cours dans de nombreux pays européens démontrent clairement un sérieux déclin des idées (néo)-libérales. Ces idées (y compris leurs divers dérivés) ont été à l’origine de nombre des problèmes actuels qui ont conduit à la croissance du populisme, à la déconvenue envers la mondialisation et aux premières tentatives de changer le cours actuel des relations internationales.

Pour nous, conservateurs, les événements qui se déroulent actuellement sont un processus logique, dans la mesure où le libéralisme lui-même est un phénomène destructeur. Tôt ou tard, l’effondrement du libéralisme est inévitable. La question est de savoir à quel niveau ou combien de temps les institutions libérales de base dans le monde peuvent être répressives, non transparentes et inexplicables, et comment les gens dans différents pays – principalement ceux de l’Ouest – pourront changer le statu quo et développer une voie alternative qui correspond à leurs propres aspirations, fondées sur leurs propres cultures, traditions et identités.

Il devient d’autant plus important de suivre les actions à venir du lobby libéral, en particulier ses idéologues, afin de comprendre leurs intentions et les actions possibles. Très probablement, ils parieront non seulement sur la réorganisation de leurs structures, mais aussi sur un libéralisme reformulé. De même que les libéraux ont déjà une fois déformé (et continuent de déformer) les idées économiques d’Adam Smith, tout en continuant à l’appeler leur gourou et l’un des pères fondateurs du libéralisme, les globalistes feront tout leur possible pour maintenir leur influence, leur pouvoir et leurs outils pour des interventions internationales.

« L’ordre [néo-liberal, NdT], en bref, fait face à ses plus grands défis depuis des générations. Peut-il survivre, et le fera-t-il? », Joseph Samuel Nye, Jr. a posé la question dans son récent article L’ordre libéral survivra-t-il ?

Nye suggère que seuls les États-Unis peuvent être le chef de l’ordre international. Même la croissance de la puissance chinoise ne peut pas remplacer les États-Unis, selon Joseph Nye.

« La Chine est peu susceptible de surpasser les États-Unis et prendre le pouvoir de sitôt et aussi car elle comprend et apprécie l’ordre actuel, plus que ce qui est généralement réalisé. Contrairement à la sagesse conventionnelle actuelle, la Chine n’est pas sur le point de remplacer les États-Unis en tant que pays dominant dans le monde. Le pouvoir implique la capacité d’obtenir ce que vous voulez des autres, et cela peut impliquer le paiement, la coercition ou l’attraction », explique Nye.

Plus tôt, Stephen G. Brooks et William C. Wohlforth ont déclaré dans Foreign Policy que la Chine ne deviendrait pas une superpuissance, malgré la modernisation de ses forces armées, sa croissance économique et la défense agressive de ses intérêts nationaux dans sa périphérie. À leur avis, la Chine a le potentiel brut de devenir le seul rival mondial des États-Unis, mais le pays a des défis plus graves que les pays précédemment devenus puissants. Même si le pic économique des États-Unis est passé, personne ne doute de la supériorité militaire du pays, ni de la structure de l’ordre libéral existant dans lequel Washington est le centre de l’alliance mondiale.

Elizabeth C. Economy a également noté : «Cependant, quel que soit le chemin sur lequel Washington choisisse d’avancer, l’onction de la Chine comme champion du monde de la globalisation serait une erreur. »

Mais dans ce cas, ce qui est intéressant, ce n’est pas que la Chine se voie refuser le statut de future superpuissance, mais que ces mots rassurants concernant la Chine viennent des lèvres des globalistes libéraux. La rhétorique de Donald Trump, d’autre part, a un caractère différent.

Joseph Nye Jr. dit généralement que la globalisation a été bénéfique pour la Chine (et il y a beaucoup de vérité là dedans, voilà pourquoi Pékin vise à maintenir son rythme préalablement spécifié), mais maintenant les États-Unis ont besoin d’une approche différente des processus mondiaux.

« Il est crucial de maintenir les réseaux, de collaborer avec d’autres pays et institutions internationales et de contribuer à établir des normes pour faire face aux nouvelles questions transnationales. C’est une erreur d’assimiler la globalisation aux accords commerciaux. Même si la globalisation économique ralentit, la technologie crée une globalisation écologique, politique et sociale qui exigera des réponses coopératives », écrit Joseph Nye.

Cet «apologiste» du soft et du smart power se concentre sur l’approche en réseau des relations internationales. Ce mécanisme a été utilisé par les États-Unis à un degré ou à un autre depuis les années 1970 avec l’avènement de la théorie des réseaux. Cependant, cet outil pourrait aussi être utilisé contre le lobby libéral. Qu’est-ce qui pourrait empêcher les conservateurs de divers pays d’appliquer des technologies appropriées au profit de leurs idées?

Richard Nathan Haass, président du CFR, entreprend une opération pour encadrer le discours politique. Il commence même par une sorte de «flirt» avec la notion de souveraineté dans son article Ordre mondial 2.0 – Le cas de l’obligation souveraine, dans lequel il tente de mettre à jour une partie de la doctrine libérale de l’hégémonie, en lui donnant une nouvelle dimension:

« Mais une approche de l’ordre international fondée uniquement sur le respect de la souveraineté, avec le maintien de l’équilibre du pouvoir nécessaire pour le sécuriser, ne suffit plus. Le système d’exploitation traditionnel du globe, appelé Ordre mondial 1.0, a été construit autour de la protection et des prérogatives des États. C’est de plus en plus inadéquat, dans le monde globalisé d’aujourd’hui. Peu de choses maintenant reste locales; n’importe qui et n’importe quoi, des touristes aux terroristes, des réfugiés aux courriels, aux maladies, aux dollars et aux gaz à effet de serre, tout peut atteindre presque n’importe quel endroit. Il en résulte que ce qui se passe à l’intérieur d’un pays ne peut plus être considéré comme la seule préoccupation de ce pays. Les circonstances actuelles exigent un système d’exploitation mis à jour – appelez-le Ordre mondial 2.0 – qui inclut non seulement les droits des États souverains, mais aussi les obligations de ces États envers les autres. Une telle notion d’obligation souveraine, il convient de le souligner, diffère de la notion de « souveraineté en tant que responsabilité », qui est au cœur de la doctrine juridique appelée « la responsabilité de protéger » ou « R2P ».

Ce qui est significatif, c’est que Haass reconnaît l’échec des États-Unis à offrir au monde un programme qui aurait été acceptable pour d’autres acteurs et capable d’inciter d’autres pays à travailler ensemble pour développer de nouvelles solutions.

« La promotion de l’Ordre mondial 2.0 nécessitera de vastes consultations. Dans certains domaines, tels que la santé mondiale, les discussions sont déjà bien avancées et le principal défi consiste à renforcer les capacités nationales dans les pays qui n’en ont pas. Dans d’autres domaines, comme le cyberespace, le monde est encore loin d’être d’accord sur les obligations qui devraient être exigées. Et dans d’autres domaines encore, comme la prolifération, les normes sont convenues, mais leur application est très controversée. En règle générale, les États-Unis peuvent et doivent présenter des idées, mais ils ne sont pas en mesure, intellectuellement ou politiquement, de présenter un plan pour que d’autres puissent s’y engager. Au contraire, d’autres doivent participer à la mise en œuvre du concept autant que de sa mise en œuvre », suggère Haass.

Il convient de souligner ici le fait que cette invitation à collaborer pourrait être simplement un gadget astucieux. Très probablement, en prenant en considération le rôle du Council on Foreign Relations, dont le vieux projet de « gouvernement mondial » est au centre de toutes les attentions. Richard Haass ne fait que paraphraser le mécanisme d’engagement que l’Occident applique pour recruter les élites politiques du monde entier afin de servir les intérêts du club globaliste.

Le directeur de la British Chatham House, Robin Niblett, est plus pessimiste dans ses prévisions, plus en rapport avec les réalités auxquelles sont confrontés les bastions des idées libérales au Royaume-Uni et aux États-Unis.

Il écrit : « Les électeurs britanniques et américains ont rejeté l’évolution logique du modèle anglo-saxon, qui avait progressé, de la suppression des barrières douanières aux frontières nationales, à la lutte contre la multitude de réglementations non tarifaires qui limitent souvent le commerce que les gouvernements nationaux utilisent généralement pour poursuivre des priorités politiques nationales, telles que l’amélioration de l’efficacité énergétique ou la santé et la sécurité des consommateurs, mais ils peuvent également les utiliser pour protéger des secteurs de l’économie contre la concurrence extérieure.

… En fait, nous assistons à une période de concurrence réglementaire transatlantique plus intense. En plus des litiges en cours sur l’utilisation des organismes génétiquement modifiés dans l’agriculture, l’UE a déjà contesté aux entreprises américaines leurs normes pour la protection des données et leur approche de l’évitement fiscal. L’administration Trump est susceptible de prendre une position combative en réponse.

Cela représenterait un dilemme pour la Grande-Bretagne. Comme elle explore un accord commercial post-Brexit avec les États-Unis, il se peut qu’elle doive décider entre la convergence réglementaire à travers l’Atlantique ou avec son principal marché, l’UE.

Il est ironique que les deux champions de l’ordre économique libéral s’apprêtent à renoncer à l’approfondissement de l’économie libérale dans leurs propres régions, préférant retomber dans une ère d’accords commerciaux plus sélectifs et transactionnels.

Peut-être que cela donnera aux politiciens et aux citoyens des deux pays le temps de s’adapter aux perturbations causées par la vague de libéralisation passée. Mais l’Amérique et la Grande-Bretagne sont en train de reculer, à un moment où l’OMC est paralysée et où les puissances concurrentes peuvent utiliser ce vide pour promouvoir leurs propres modèles économiques dans leurs régions – que ce soit le centralisme d’état économique favorisé à Pékin ou le centralisme d’état politique au Kremlin. »

Son compatriote, Emile Simpson (maintenant chercheur à la Harvard Society of Fellows), prend une autre direction, tout en offrant un point de vue globaliste sur les processus actuels.

« Le Brexit et Trump ne sont pas des anomalies, des accidents de l’histoire politique qui peuvent échapper à toute explication pour maintenir l’intégrité de la notion héritée que la « politique normale » implique la concurrence entre un parti de centre gauche et un parti de centre-droit. À mon avis, ces évènements sont plutôt symptomatiques d’un changement de paradigme des configurations dans la vie politique occidentale, qui vient tout juste de commencer« , écrit-il.

Pour Emile Simpson, les risques de démantèlement du système libéral mondial sont les suivants:

« Le premier est que, comme le cadre traditionnel gauche-droite des arguments de type justice distributive ne sont plus crédibles. Il y a peu d’obstacles pour empêcher la politique identitaire d’infecter la discussion politique.

Le deuxième risque est que les politiciens finissent par promettre tout à tous, mais finissent par ne plus plaire à personne, alimentant la frustration politique. Nous verrons dans quatre ans si Trump peut ramener les emplois sous-qualifiés grâce à des tarifs protectionnistes et s’il réussit à stimuler l’économie des États-Unis en même temps. Cela suppose que Trump soit même un tant soit peu sérieux au sujet du protectionnisme. Si cela s’avère avoir été un appât et qu’il change de direction, attendez vous à voir la rage sortir de la Rust Belt dans quatre ans.

De même, nous verrons si Theresa May peut réussir à garder les entreprises étrangères en Grande-Bretagne, si le pays privilégie le contrôle de l’immigration sur l’accès au marché unique européen. Les gens qui vont y perdre le plus, si les entreprises étrangères se réinstallent sur le continent, sont les électeurs de la classe ouvrière a qui on a dit que le Brexit allait stimuler l’économie.

La gauche et la droite ne sont plus une catégorisation adéquate de la différence politique : c’est un trophée de stabilité politique qui vient de l’ère industrielle, où cela avait du sens. A l’âge post-industriel, cela n’en a plus. Ce n’est pas un hasard si les mouvements politiques qui défient cette catégorisation gagnent. Un changement de paradigme a commencé.

Mais cela n’est pas fini: nous sommes juste dans une phase de transition turbulente. Jusqu’à ce que l’Occident s’organise autour d’une nouvelle catégorisation politique qui considère la mondialisation comme le facteur fondamental de la vie politique – comme l’industrialisation l’a été au siècle dernier – nous aurons un mélange de politique de gauche et de droite traversant tous les partis, sauf concernant l’identité. »

Mais il faut garder à l’esprit que les leaders de l’opinion libérale ci-dessus sont des idéologues, et leurs intérêts sont dans le maintien de leur influence, de rassurer leurs partenaires et de trouver des arguments impressionnants pour leur travail futur.

Par conséquent, pour une évaluation plus objective, il est nécessaire de se référer aux rapports analytiques et aux prévisions. Un de ces documents est le rapport d’avancement de la National Intelligence Community: « TENDANCES GLOBALES : paradoxe du progrès ». Les auteurs suggèrent plusieurs scénarios jusqu’en 2030. Il est clairement indiqué que l’idéologie libérale est en crise et confrontée à de nouvelles formes idéologiques qui pourraient encore venir.

Par exemple, dans la section « Comment les gens pensent », il est dit:

« Il n’est pas évident que les idéologies économiques, comme le socialisme et le néolibéralisme, qui avaient dominé une grande partie du XXe siècle jusqu’à ce que l’effondrement du communisme et la crise financière de 2008 les aient remises en question, resteront pertinentes dans un monde où la croissance faible et les niveaux élevés d’inégalités dominent les programmes politiques. D’autres formes de pensées politiques demeurent des alternatives viables – en particulier le nationalisme, le libéralisme politique et l