La Chine va-t-elle provoquer une crise de l’énergie et de la dette ?


Par Gail Tverberg – Le 8 novembre 2017 – Source OurFiniteWorld

Résultat de recherche d'images pour "images china debt"

Il est facile pour beaucoup d’entre nous, en Occident, de négliger l’importance de la Chine dans l’économie mondiale et les limites qu’elle a atteintes. Les deux grands domaines dans lesquels la Chine semble atteindre des limites sont la production d’énergie et la dette. Arriver à l’une ou l’autre de ces limites pourrait éventuellement causer un effondrement.


La Chine atteint des limites de production d’énergie d’une manière que peu auraient imaginée. Tant que les prix du charbon et du pétrole augmentaient, il était logique de continuer à forer. Lorsque les prix du carburant ont commencé à baisser en 2014, il devint logique de fermer des mines de charbon et des puits de pétrole non rentables. Ce qui est frappant, c’est que la baisse des prix correspond à un ralentissement de la croissance des salaires des travailleurs urbains chinois. La hausse rapide des salaires chinois a peut-être joué un rôle important dans le maintien d’une « demande » mondiale élevée (et donc des prix) pour les produits énergétiques. La faible croissance des salaires chinois semble donc faire baisser les prix de l’énergie.

(Voir la figure 5 ci-dessous). La croissance en pourcentage des salaires urbains moyens en Chine. Valeurs pour 1999 basées sur les données du China Statistical Yearbook concernant le nombre de travailleurs urbains et leurs salaires totaux. L’augmentation en pourcentage pour 2016 était basée sur une enquête Bloomberg.

 

La situation de la dette a surgi au grand jour parce que les boucles de rétroaction en Chine sont très différentes de celles des États-Unis. Le système économique est configuré de manière à pousser l’économie vers une croissance toujours plus forte dans la construction d’appartements, d’installations énergétiques et d’usines. Les rétroactions viennent en effet du gouvernement qui planifie centralement l’activité, mais elles ne sont pas aussi immédiates que les rétroactions dans le système économique occidental. Ainsi, une bulle de surinvestissement a tendance à se développer. Cette bulle pourrait s’effondrer si les taux d’intérêt montaient, ou si la Chine bridait sa dette croissante.

Influence surdimensionnée de la Chine dans le monde

La Chine joue un rôle démesuré dans l’économie mondiale. C’est le premier consommateur d’énergie et le premier producteur d’énergie au monde. Récemment, elle est devenue le premier importateur mondial de pétrole et de charbon.

Dans un certain sens, la Chine est la plus grande économie du monde. Habituellement, nous voyons la Chine comme la deuxième plus grande économie du monde, basée sur le PIB converti en dollars américains. Les économistes utilisent une approche appelée PIB au sens PPA (où PPA est la parité de pouvoir d’achat) lors du calcul de la croissance du PIB mondial. Lorsque cette approche est utilisée, la Chine est la plus grande économie du monde. Les États-Unis sont en deuxième position et l’Inde est troisième.

Figure 1. Les plus grandes économies du monde, basées sur la consommation d’énergie et le PIB basé sur la parité de pouvoir d’achat. La consommation d’énergie provient de BP Statistical Review of World Energy, 2017; Le PIB sur la base du PPA provient de la Banque mondiale.

 

En plus d’être (dans un certain sens) la plus grande économie du monde, la Chine est aussi un pays avec une dette très importante. Le gouvernement de la Chine a traditionnellement en quelque sorte garanti la dette des débiteurs chinois. Il existe même une pratique d’entreprises garantissant la dette de l’autre. Ainsi, il est difficile de comparer la dette de la Chine au niveau de la dette ailleurs. Certaines analyses suggèrent que son niveau d’endettement est extraordinairement élevé.

Comment la croissance de la Chine a commencé

Figure 2. Consommation d’énergie de la Chine, basée sur les données de BP Statistical Review of World Energy, 2017.

 

D’après la figure 2, il est clair que quelque chose de dramatique est arrivé à la consommation de charbon de la Chine vers 2002. La Chine a rejoint l’Organisation mondiale du commerce en décembre 2001, et immédiatement après, sa consommation de charbon a explosé.

Les pays de l’OCDE, qu’ils aient ou non signé le Protocole de Kyoto en 1997, se sont soudainement intéressés à réduire leurs propres émissions de gaz à effet de serre. S’ils pouvaient externaliser la fabrication en Chine, ils seraient en mesure de réduire leurs émissions de CO2.

En plus de réduire les émissions de CO2 enregistrées, l’externalisation de la fabrication en Chine avait deux autres avantages :

  • Les produits fabriqués en Chine seraient moins chers, permettant aux Américains, aux Européens et aux Japonais d’acheter plus de biens. Si plus de “trucs” rendaient les gens heureux, les citoyens devraient être plus heureux.
  • Les entreprises auraient soudainement un nouveau marché en Chine. Peut-être que les Chinois commenceraient à acheter des produits fabriqués ailleurs.

Bien sûr, un inconvénient majeur du déplacement des emplois en Chine et dans d’autres pays asiatiques était la probabilité de voir baisser les emplois ailleurs.

Figure 3. Taux de participation de la population active aux États-Unis, par la Federal Reserve Bank of St. Louis.

 

Au début des années 2000, lorsque la Chine a commencé à rivaliser activement au jeu des emplois, la part de la main-d’œuvre américaine a commencé à diminuer. Le déclin de la participation au marché du travail ne s’est pas stabilisé avant la mi-2014. C’est à peu près au moment où les prix mondiaux du pétrole ont commencé à diminuer et, comme nous le verrons dans la section suivante, quand la croissance des salaires moyens en Chine a commencé à baisser.

Un autre inconvénient à déplacer des emplois en Chine a été l’augmentation des émissions de CO2 à l’échelle mondiale, même si les émissions sont restées quelque peu inférieures à certains endroits. Les émissions de CO2 sur les marchandises importées n’étaient pas « comptabilisées » dans les pays dans leurs calculs.

Figure 4. Émissions mondiales de dioxyde de carbone, réparties entre la Chine et le reste du monde, sur la base de l’analyse statistique de BP sur l’énergie mondiale, 2017.

 

À un moment donné, nous ne devrions pas être surpris si les pays ailleurs commencent à repousser la mondialisation qui a permis la croissance rapide de la Chine. Dans un certain sens, la Chine a vécu dans une bulle de croissance artificielle pendant de nombreuses années. Lorsque cette bulle artificielle prendra fin, il sera beaucoup plus difficile pour les débiteurs chinois de rembourser leur dette avec intérêt.

La croissance rapide des salaires de la Chine s’est arrêtée en 2014

La hausse des salaires a été importante pour rendre possible la croissance de la Chine. Avec l’augmentation des salaires, les travailleurs pouvaient de plus en plus payer les appartements qui étaient construits pour eux. Ils pouvaient aussi de plus en plus se permettre des biens de consommation de toutes sortes, et facilement rembourser les dettes contractées plus tôt. Là où cela commence à coincer, cependant, c’est que la croissance des salaires ne peut pas devancer la croissance de la productivité, ou le prix des biens deviendra trop cher sur le marché mondial. Si cela se produit, la Chine aura du mal à vendre ses produits à d’autres.

La croissance des salaires en Chine semble avoir visiblement ralenti, à partir de 2014.

 

Figure 5. Croissance en pourcentage de la Chine des salaires urbains moyens. Valeurs pour 1999 basées sur les données du China Statistical Yearbook concernant le nombre de travailleurs urbains et leurs salaires totaux. L’augmentation en pourcentage pour 2016 a été estimée sur la base d’une enquête Bloomberg.

 

C’est à ce moment-là que la Chine a découvert que ses augmentations de salaires élevées la rendaient non compétitive avec le monde extérieur. La croissance des salaires devait être réduite. La croissance de sa productivité n’était plus suffisante pour soutenir de telles augmentations de salaires.

La croissance de la consommation d’énergie de la Chine a également ralenti en 2014

Si nous regardons la croissance annuelle de la consommation totale d’énergie et de la consommation d’électricité, nous voyons que de 2014 à 2016 sa croissance avait remarquablement ralenti (graphique 6). Son modèle de croissance commençait à ressembler à la croissance lente de la majeure partie du reste du monde. La croissance de l’énergie permet à une économie de tirer de plus en plus parti du travail de sa main-d’œuvre mais avec des « outils » plus énergivores. Avec une faible croissance énergétique, il ne devrait pas être surprenant de voir la croissance de la productivité faiblir elle aussi. Avec une faible croissance de la productivité, nous pouvons nous attendre à une faible croissance des salaires.

Figure 6. Croissance de la consommation d’énergie totale et d’électricité de la Chine sur la base des données de BP Statistical Review of World Energy, 2017.

 

Il est possible que l’augmentation du taux de consommation d’électricité en 2016 soit liée au programme de logement des travailleurs migrants dans les appartements invendables de la Chine à cette époque. L’utilisation de ces appartements, autrement invendables, a sans doute été influencée par le ralentissement de la croissance des salaires.

Cette baisse de la consommation d’énergie s’est probablement produite parce que le prix du mix énergétique chinois devenait de plus en plus cher. D’une part, le mélange comprenait une part croissante de pétrole, et le pétrole était cher. D’autre part, la proportion de charbon dans le mélange a baissé avec des énergies de remplacement plus chères que le charbon. Il y avait aussi la question de l’augmentation générale des prix des combustibles fossiles.

La croissance des salaires plus faible en Chine a tendance à affecter le prix des carburants fossiles

L’abordabilité est le gros problème en ce qui concerne la hausse des prix des combustibles fossiles. Il ne s’agit pas seulement d’acheter le pétrole, le charbon ou le gaz naturel lui-même. Il faut également être en mesure de payer les biens fabriqués avec ces combustibles, tels que la nourriture, les vêtements, les appareils ménagers et les appartements. Si les salaires sont comprimés dans les pays développés en raison de la production en Chine, la hausse des salaires en Chine (et dans d’autres pays similaires comme l’Inde et les Philippines) doit compenser ce problème, afin que les prix des combustibles fossiles restent suffisamment élevés pour que l’extraction continue.

Les figures 7 et 8 (ci-dessous) montrent que les prix du pétrole, du gaz naturel et du charbon ont tous commencé à baisser, exactement au moment où la croissance des salaires urbains en Chine a commencé à diminuer (voir la figure 5).

Figure 7. Prix du pétrole et du gaz naturel, d’après les données de BP Statistical Review of World Energy.

 

Figure 8. Prix du charbon entre 2000 et 2016 de BP Statistical Review of World Energy. Charbon chinois: prix au comptant China Qinhuangdao et charbon japonais: prix Japan Steam import cif, les deux par tonne.

 

Les augmentations récentes plus faibles ont fait que la croissance des salaires urbains en Chine ressemble davantage à celle des États-Unis et de l’Europe. Ainsi, en 2014 et plus tard, les salaires urbains chinois présentent beaucoup moins une « poussée » de croissance de l’économie mondiale qu’auparavant. Sans cette poussée de la hausse des salaires, il devient beaucoup plus difficile pour l’économie mondiale de croître très rapidement, et d’avoir un taux d’inflation très élevé. Il n’y a tout simplement pas assez de pouvoir d’achat pour pousser les prix à un niveau très élevé.

Il convient de noter que les hausses salariales urbaines moyennes chinoises présentées précédemment à la figure 5 ne sont pas corrigées de l’inflation. Ainsi, dans un certain sens, ils comprennent toute la marge disponible pour l’inflation des prix ainsi que la marge disponible pour une plus grande quantité de biens achetés. Pour cette raison, ces faibles augmentations de salaire peuvent aider à expliquer le récent manque d’inflation dans une grande partie du monde.

Très probablement, il y a d’autres problèmes que la croissance des salaires urbains en Chine qui affectent les prix mondiaux (et locaux) de l’énergie, mais ce facteur est probablement plus important que ne l’imagine la plupart des gens.

Les prix bas peuvent-ils entraîner le « Peak du charbon et le Peak pétrolier » ?

Que fait un producteur en réaction à la baisse soudaine des prix du marché, trop bas pour encourager la production ?

Cela semble varier en fonction de la situation. Dans le cas de la production de charbon en Chine, il a été décidé de fermer plusieurs des centrales soudainement devenues non rentables grâce à la baisse des prix du charbon. Il ne fait aucun doute que la pollution causée par ces unités de production a également été prise en compte dans cette décision, de même que la disponibilité d’autres sources de charbon ailleurs (mais probablement à des prix plus élevés), si c’était nécessaire. Le résultat de cette fermeture volontaire des centrales au charbon en réponse aux bas prix a provoqué la chute de la production de charbon montrée à la figure 8 ci-dessous.

Figure 8. Production d’énergie de la Chine, basée sur les données de BP Statistical Review of World Energy, 2017.

 

Je crois que c’est précisément la façon dont nous devrions nous attendre à ce que le Peak du charbon (ou le Peak pétrolier ou le Peak du gaz naturel) ait lieu. Le problème n’est pas que nous « épuisons » l’un de ces carburants. C’est que les mines de charbon et les puits de pétrole et de gaz deviennent non rentables parce que les salaires ne montent pas suffisamment pour couvrir le coût plus élevé de l’extraction des combustibles fossiles.

Nous devrions noter que la Chine a également réduit sa production de pétrole, en réponse aux prix bas. Les données de l’EIA montrent que la production de pétrole de la Chine en 2016 a chuté d’environ 6,9% par rapport à 2015. Les sept premiers mois de 2017 semblent avoir encore vu une baisse de 4,2%. Ainsi, le pétrole chinois montre aussi ce que nous considérons comme une réaction au « Peak pétrolier ». Le prix est trop bas pour rentabiliser la production, alors il a été décidé qu’il était plus rentable d’importer du pétrole d’ailleurs.

Dans le monde réel, c’est la façon dont les limites d’énergie sont atteintes, autant que nous pouvons le voir. Les économistes n’ont pas compris comment fonctionne le système. Ils croient en quelque sorte que les prix de l’énergie peuvent augmenter de plus en plus, même si les salaires ne le font pas. La discordance entre les prix et les salaires peut être couverte pendant un certain temps par des dépenses publiques plus importantes et davantage de dette, mais finalement, les prix de l’énergie finissent par être inférieurs au coût de production, du moins pour certains producteurs. Ces producteurs abandonnent volontairement la production ; c’est ce qui cause le « Peak pétrolier ou le Peak du charbon ou le Peak du gaz naturel ».

Pourquoi le système de la dette de la Chine atteint ses limites différemment de l’Ouest

Laissez-moi vous expliquer comment fonctionne le système chinois. Fondamentalement, le système est en train de passer graduellement (1) d’un système dans lequel le gouvernement possède toutes les terres et la plupart des entreprises à (2) un système avec une part considérable de propriété individuelle.

À l’époque où le gouvernement possédait la plupart des entreprises et toutes les terres, les agriculteurs cultivaient la terre à laquelle ils étaient affectés. Les entreprises fournissaient souvent un logement dans le cadre de la « rémunération » d’une personne. Ces maisons avaient généralement une dépendance commune pour les salles de bains. Elles pouvaient avoir ou pas de l’électricité. Il y avait relativement peu de dettes envers le système, car il y avait peu de propriété individuelle.

Au cours des dernières années, surtout après avoir rejoint l’Organisation mondiale du commerce en 2001, il y a eu un déplacement du curseur vers davantage d’entreprises du type de celles exploitées à l’Ouest et vers plus  d’accession à la propriété individuelle, avec un système d’hypothèques.

L’économie agit plutôt différemment qu’en Occident. Alors que l’économie est planifiée de manière centralisée à Pékin, les gouvernements locaux sont chargés de gérer un certain nombre de mises en œuvre. Les chefs régionaux prennent les décisions qui semblent les mieux fondées sur les problèmes auxquels ils sont confrontés. Ceux-ci peuvent correspondre ou non à ce que la planification centrale de Pékin voulait.

Historiquement, les plans quinquennaux fournissaient des objectifs de croissance de PIB aux différents chefs régionaux. Le salaire et les promotions de ces dirigeants locaux dépendaient de leur capacité à atteindre (ou dépasser) leurs objectifs de PIB. Ces obje