Brésil : la Cour suprême a annulé le processus de destitution de Dilma Roussef


Une nouvelle voie s’ouvre pour le gouvernement brésilien. Maintenant, tout est entre les mains de Dilma : vivre sous la dictature des marchés ou tenir ses promesses au peuple


 

Pedro Marin

Par Pedro Marin – Le 21 décembre 2015 – Source Global Independent Analytics

Victoire après victoire, la présidente du Brésil Dilma Roussef pourrait avoir vécu sa semaine la plus rassurante depuis des mois. Cela a commencé dimanche dernier, lorsque des mouvements de style révolutions de couleur, comme le Movimento Brasil Livre (Free Brazil Movement) et Vem Pra Rua (To the Streets), qui sont, selon un article de l’agence d’investigation, A Pública, financés par des cercles de réflexion conservateurs américains, ont organisé diverses manifestations en faveur de la destitution dans le pays.

Selon l’Institut Datafolha Survey, 40 000 personnes ont participé à la manifestation pro-destitution de São Paulo, qui a été la plus grande du pays. C’est un cinquième des gens qui ont l’habitude d’assister à ces manifestations. Comme les manifestations contre Dilma de la semaine dernière ont commencé plus tôt ce mois, cela a été vu comme une occasion de mesurer combien de gens continuaient à soutenir la destitution.

En revanche, selon des chiffres provenant du même institut, 55 000 personnes ont assisté mercredi dernier à São Paulo à un rassemblement opposé à la destitution, organisé par diverses organisations sociales populaires et des syndicats. A part le fait de manifester contre le processus de destitution, les participants ont aussi sommé Dilma de changer la politique économique de son gouvernement et demandé la suppression du mandat du président de la Chambre basse Eduardo Cunha, qui est à l’origine du processus de destitution, et fait lui-même l’objet d’une enquête pour participation présumée à un scandale impliquant la compagnie pétrolière de l’État du Brésil Petrobras et pour détention de comptes bancaires cachés en Suisse.

Le 16 décembre également, la Cour suprême du Brésil a commencé à statuer sur le processus de destitution. Le vote final a eu lieu le lendemain, annulant la procédure de destitution adoptée par Cunha contre Dilma et par conséquent décidant que toutes les procédures de destitution devront repartir de zéro, puisque les juges ont estimé que la celle lancée par Cunha contenait des irrégularités. La nouvelle procédure suivra les règles suivantes :

  1. Contrairement aux premières décisions de destitution de Cunha, le nouveau Comité spécial sera élu, ce qui rend les manifestations – tant en faveur que contre la destitution – encore plus importantes, puisque le peuple veut savoir comment leurs représentants se positionnent à l’égard du processus de destitution.
  2.  Les votes du précédent Comité spécial se faisaient sur deux listes. La liste gagnante y aurait la moitié des sièges. Les règles officielles ont établi qu’il ne pourrait y avoir qu’une seule liste, composée de députés de tous les partis, nommés par les dirigeants de chacun d’eux.

Comme les députés favorables à la destitution étaient insatisfaits des choix des dirigeants de leur propre parti, soutenant que la première liste était trop pro-gouvernementale, ils ont décidé de créer une liste alternative – formée en majorité de députés favorables à la destitution. Cette liste a fini par être élue, ce qui signifie que la moitié des membres du Comité spécial seront pour la destitution.

Les juges de la Cour suprême ont estimé que cette manière de procéder était irrégulière et ont décidé que seuls les dirigeants des partis peuvent nommer les membres de la liste, ce qui bénéficie à Dilma, puisque la plupart de ces dirigeants sont ses alliés.

Le Comité spécial sera dorénavant formé d’une liste unique, dont les membres seront désignés par la direction de chaque parti. Le nombre de députés de chaque parti sera proportionnel à son nombre d’élus à la Chambre basse. Une fois que la liste sera établie, les députés voteront s’ils l’approuvent ou pas.

  1. Après l’évaluation du Comité spécial sur la destitution ou non, la Chambre basse se prononcera. Il faudra 342 votes sur les 513 députés pour que la destitution soit approuvée.

La Cour suprême a maintenant décidé que si les députés votent pour la poursuite du processus, la décision finale sera prise par le Sénat, dont les membres pourraient aussi voter pour ou contre une destitution. Au Sénat, le processus nécessiterait 54 votes sur les 81 représentants pour être approuvé. Cela aide le gouvernement parce que Dilma bénéficie de davantage de soutien au Sénat qu’à la Chambre des députés.

Mais outre cela, le gouvernement a obtenu une victoire plus grande : le Parti démocratique de Cunha, l’un des plus importants du Brésil, est maintenant plus divisé sur la destitution de Dilma qu’il ne l’a jamais été auparavant.

Deux factions s’affrontent au sein du parti sur le processus, ce qui a conduit la semaine dernière au remplacement de Leonardo Picciani, le chef du Parti démocratique à la Chambre des députés, puisque la faction pro-destitution n’appréciait pas la désignation de celui-ci sur la liste du Comité spécial. Mais Picciani, qui est considéré comme un allié du gouvernement, a retrouvé sa position jeudi dernier, ce qui bénéficie également au gouvernement.

En outre, la nouvelle procédure de destitution ne se déroulera qu’en février 2016, puisque le président du Congrès national, Renan Calheiros, a annoncé les vacances parlementaires, qui commencent le 23 décembre pour se terminer le 2 février. Cela signifie que tant Dilma que l’opposition ont plus de temps pour développer leurs stratégies.

Une nouvelle voie

Toutes ces victoires ont ouvert une nouvelle voie pour le gouvernement de Dilma. Vendredi dernier, elle a désigné l’actuel ministre du Plan Nelson Barbosa pour remplacer l’impopulaire ministre des Finances Joaquim Levy après sa démission.

Levy, un économiste néolibéral et un ancien employé de George Soros, avait appliqué des politiques d’austérité sévères, à l’opposé des promesses de Dilma pendant sa campagne. Ces politiques incluaient, entre autres, des coupes dans les investissements publics – en particulier dans les infrastructures – et des augmentations des factures d’électricité. Les syndicats et les mouvements sociaux, qui continuent à soutenir le gouvernement de Dilma, s’opposent aux mesures de Levy, tout comme la majorité des militants du Parti des travailleurs. Ils affirment que ces politiques frappent les pauvres et que ce serait aux riches de payer pour la crise.

Pour sa part, Barbosa est vu comme un économiste keynésien et favorable au développement, qui a eu plusieurs désaccords avec Levy sur ses mesures économiques.

Il est essentiel pour Dilma de changer les politiques économiques de son gouvernement, puisque la tactique de l’opposition comptera maintenant sur des manifestations de rue. Bien qu’il ait été promis que les mesures d’austérité relanceraient l’économie, le gouvernement a fait l’exact contraire, et c’est la raison pour laquelle la popularité de Dilma a baissé (67% des Brésiliens pensent que leur gouvernement est soit mauvais soit très mauvais).

Maintenant, tout est entre les mains de Dilma : si elle a le courage de modifier la politique économique de son gouvernement et suspend les mesures d’austérité de Joaquim Levy, elle pourrait retrouver un peu de sa popularité et sortir renforcée de cette crise politique. Bien sûr, cela ennuiera la plus grande partie de l’élite financière du Brésil – et probablement aussi certains acteurs étrangers. Mais c’est le prix à payer pour un gouvernement qui s’est toujours présenté comme favorable aux travailleurs.

Sinon, le scénario politique continuera à se dégrader tandis que les banquiers s’enrichiront, les gens s’appauvriront, et il n’y a pas moyen que l’opposition renonce à ses tentatives de s’emparer du pouvoir. Comme l’a dit récemment le dirigeant du Mouvement des travailleurs sans toit, Guilherme Boulos, changer de ministre tout en gardant la même politique économique équivaut à échanger six de l’une contre une demi-douzaine de l’autre.

Soit Dilma choisit de vivre sous la dictature des marchés – ce qui est exactement ce qui l’a amenée dans la crise actuelle – soit elle choisit de tenir les promesses qu’elle a faites au peuple. Le truc est que les banquiers ne descendront pas dans la rue pour la défendre. Mais le peuple y est déjà.

Traduit par Diane, édité par jj, relu par Diane pour le Saker Francophone

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