L’Ukraine part en guerre

et le sera aussi longtemps que Maidan sera au pouvoir

Le gouvernement ukrainien n’acceptera jamais de compromis de son plein gré, sans pressions occidentales.

par Alexander Mercouris  le 20 janvier 2015 pour Russia Insider

 

La tour de contrôle de l’aéroport de Donetsk. Symbole de la bataille.

Alors que la situation économique en Ukraine va de mal en pis, les efforts du gouvernement ukrainien se concentrent plutôt sur la reprise de la guerre dans le Donbass.


Ces dernières semaines, nous avons entendu le président Porochenko s’enorgueillir de ce que les capacités de combat de l’armée ukrainienne avaient été totalement rétablies depuis sa défaite de l’été dernier et que toutes ses pertes en 
blindés (selon Porochenko, 65% de la totalité des chars engagés par l’armée ukrainienne lors du lancement de l’offensive en juin). Nous avons donc eu une succession de décrets de mobilisation pour 250 000 hommes au total, en trois vagues jusqu’en juin.

Il a accompagné cela de la rhétorique habituelle contre la Russie et les gens du Donbass, que le gouvernement nomme séparatistes ou terroristes.


En même temps, le bombardement tragique d’un bus près de Volnovakha a été imputé aux rebelles par le gouvernement de Kiev, ce qui a provoqué des manifestations auxquelles ont participé des membres du gouvernement, à Kiev et ailleurs.


La suite a été une reprise des combats à une échelle sans précédent depuis la signature de l’accord de Minsk le 5 septembre 2014. Au cours des combats, il semble que les rebelles aient pris le nouveau terminal de l’aéroport de Donetsk (ils tenaient déjà l’ancien terminal) et, contrairement à ce qu’affirment les rapports ukrainiens, une contre-attaque ukrainienne pour reprendre le nouveau terminal aurait échoué, du moins pour le moment. Il y a eu un nouveau bombardement sur l’ensemble du front, y compris, et sans discrimination, sur Donetsk, un raid aérien a été lancé sur la ville de Gorlovka tenue par les rebelles. Ces derniers, pour leur part, ont bombardé les positions gouvernementales près de Marioupol.


Comment en est-on arrivé là?


La réponse la plus simple est que le gouvernement ukrainien a refusé d’appliquer le processus de paix auquel il s’était engagé dans l’accord de Minsk. Les négociations constitutionnelles censées se dérouler [entre Kiev et les séparatistes, NdT], auxquelles le gouvernement s’était engagé dans ce même accord, et qui devaient conduire au règlement final du conflit en Ukraine, n’ont jamais eu lieu.


En signant l’accord de Minsk le gouvernement s’engageait à instaurer une large décentralisation du Donbass, préliminaire à un accord de paix définitif et à des élections. Les élections ont eu lieu, mais le gouvernement ne les a pas reconnues ni bien sûr leurs résultats, et bien que le Parlement ukrainien ait voté une loi de décentralisation du Donbass, le gouvernement ukrainien
est revenu dessus presque immédiatement.

Auparavant, en septembre dernier, j’avais analysé l’accord de Minsk en détail ici. Je disais :


« …
ce Protocole est, à mon sens, un chiffon rouge. Ce n’est pas un contrat, ni un traité. Aucune cour ou tribunal ne va arbitrer le sens des mots qu’il contient. Toutes les parties vont l’interpréter suivant leurs désirs. Bien sûr, la junte ne va pas l’interpréter comme je l’ai fait, pas plus que ses promoteurs à l’ouest, bien que mon interprétation du texte soit sans aucun doute la bonne. La junte va continuer à traiter les FAN de terroristes  et va continuer à nier qu’ils sont les représentants du Donbass, qu’ils gagnent une élection ou non. Il est certain que la junte ne reconnaitrait pas une élection gagnée par les FAN, ou toute déclaration d’indépendance émise par les FAN. Pour ce que cela vaut, dans mon opinion, il y a peu de chance qu’un accord soit trouvé sur le mode de mise en place d’une telle élection, ou qu’une telle élection ait lieu tant que le Donbass reste une partie de l’Ukraine. »

Chaque mot de ce paragraphe s’est révélé vrai. Le gouvernement ukrainien continue à refuser de reconnaître les dirigeants du Donbass, Zakharchenko et Plotnisky, comme représentants du peuple du Donbass, même si leurs signatures figurent sur l’accord de Minsk, que le gouvernement ukrainien a négocié avec eux et a signé lui aussi. Les élections au Donbass ont eu lieu en novembre mais, comme je le prédisais, le gouvernement ukrainien n’en a pas accepté les termes. Le gouvernement ukrainien continue à parler de Zakharchenko et des autres responsables au Donbass comme de terroristes.

Si j’étais en mesure de prévoir tout cela en septembre en toute confiance, et si cette prédiction s’est réalisée sous tous ses aspects, c’est parce que la nature du gouvernement ukrainien n’en permettait pas d’autre.


La vérité de base sur la crise en Ukraine et la raison de la guerre qui s’y mène – celle que beaucoup de gens, en particulier à l’Ouest, refusent de reconnaître – est que la junte qui a pris le pouvoir en Ukraine lors du coup d’Etat de février 2014 est structurellement incapable de négociation ou de compromis avec ceux qu’elle considère comme des opposants.


J’ai étudié la nature de cette junte lorsque j’ai analysé les résultats des élections de novembre dernier en Ukraine. Brièvement, le but essentiel du coup d’Etat de février était que la junte qui détient le pouvoir parvienne à la domination sans restriction de la société ukrainienne. Ce qui est la seule manière pour elle de réaliser sa vision d’une Ukraine unitaire, monolingue, monoculturelle qui se serait distanciée pour toujours de la Russie.


Etant donnée la diversité de la société ukrainienne, la junte ne peut pas passer de compromis avec ses opposants, car s’ils le faisaient
 cela menacerait la totalité du projet qui fonde son existence et justifie son maintien au pouvoir. C’est pourquoi, en février, elle a fait en sorte d’éliminer de la vie politique ukrainienne la faction précédemment au pouvoir, et c’est pourquoi elle reste déterminée à éliminer ses opposants dans le Donbass.


C’est aussi la raison de ses attaques répétées aux statues de Lénine
. Étant donnée la préoccupation principale du régime qui est d’essayer de conduire agressivement un processus remodelage de l’Ukraine à sa propre image, la junte au pouvoir ne peut tolérer l’existence de ces statues précisément parce que tant d’Ukrainiens y adhèrent. Et ce faisant, ils s’accrochent à une vision de l’Ukraine différente de celle du régime. La raison même pour laquelle Paul Robinson dit que c’est une erreur d’attaquer ces statues est par conséquent un motif impérieux pour le régime de les détruire. Les statues doivent être éliminées d’Ukraine au même titre que les opposants qui voient autrement ce que doit être l’Ukraine.

C’est cette dynamique – et non les actions de la Russie – qui explique pourquoi l’Ukraine est dans un état de guerre et de crise permanentes et pourquoi des atrocités telles que celles de l’incendie à Odessa le 2 mai 2014 peuvent se produire sans que cela déclenche de véritable enquête ni que les auteurs soient punis


Bien que le régime du Maïdan soit profondément divisé et conflictuel, sa dynamique pour remodeler l’Ukraine et pour éliminer tous les opposants à cette vision est le dénominateur commun de toutes ses factions. Comme les divergences entre les diverses factions augmentent au fur et à mesure que la situation économique se dégrade, la réalisation du projet par la guerre devient de plus en plus la solution qui
maintient la cohérence du régime, rendant inévitable la reprise des hostilités.

Ce que cela signifie en pratique est que des négociations en vue de la paix en Ukraine entre le gouvernement et le Donbass sont impensables. Comme Ianoukovitch l’a découvert à plusieurs reprises pendant la crise du Maïdan (voir notre analyse de son éviction ici), toute tentative pour parvenir à un compris est vouée à l’échec puisque le mouvement du Maïdan actuellement au pouvoir en Ukraine est structurellement incapable de compromis.


Cela signifie qu’il ne peut y avoir de paix en Ukraine tant que ce gouvernement perdure et tant que l’Ukraine garde ses frontières actuelles, à moins que les soutiens occidentaux du gouvernement n’exercent sur lui une très forte pression pour qu’un compromis aboutisse, ce que, livré à lui-même, il ne fera jamais. Il n’y a aucun espoir de stabilisation économique en Ukraine tant que le gouvernement porte ses efforts exclusivement ailleurs [c’est à dire à la guerre, NdT].


Toutes les parties en Ukraine comprennent très bien cette réalité. C’est aussi largement compris en Russie. La question sur la crise ukrainienne qui reste sans réponse est de savoir jusqu’où l’Ouest le comprend aussi. Je soupçonne que c’est très peu. C’est pourquoi l’Occident met toute la pression sur la Russie et le Donbass, où ce n’est pas nécessaire et où cela ne mène à rien, et aucune sur le gouvernement ukrainien, où c’est vraiment nécessaire et où cela pourrait déboucher sur quelque chose de positif.


C’est pourquoi nous continuons à entendre les déclarations occidentales de soutien à l’Ukraine et à son gouvernement. Etant données les réalités ukrainiennes, comme moyen de parvenir à la paix en Ukraine, c’est à peu près la pire chose que les gouvernements occidentaux puissent faire.

Alexander Mercouris

Source : The Saker

Traduit par Diane, relu par jj pour le Saker Francophone

 

 

 

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