L’économie du donut : un pas en avant, mais pas assez loin


Par Ugo Bardi – Le 17 juin 2017 – Source CassandraLegacy

Doughnut Economics, de Kate Raworth (Chelsea Green, 2017), est un livre intéressant qui va dans la bonne direction en ce sens qu’il favorise une économie circulaire, mais il vous laisse avec l’impression d’avoir manqué cette étape supplémentaire qui l’aurait menée à définir le but de la bonne manière. Combler l’écart entre l’économie standard et l’économie biophysique est encore loin devant nous.

Donc, quel est ce « Donut » qui donne son titre au livre ? Au départ, j’avais imaginé qu’il était censé être une sorte de mandala représentant la notion d’économie circulaire. Mais cela ne semble pas être le cas : les mandalas circulaires représentent souvent le mouvement cyclique d’une roue, mais le donut ne l’est pas (car, en effet, la plupart des beignets ne sont pas censés être utilisés comme des roues).

Voici comment il est représenté dans le livre :


Il est décrit comme « une boussole radicalement nouvelle pour guider l’humanité pendant ce siècle ». Ambitieux, pour le moins, mais comment cela devrait-il fonctionner, exactement ? Peut-être que j’ai manqué quelque chose, mais je ne suis pas sûr de comprendre pourquoi les nombreux concepts apparaissant dans la figure devraient être organisés dans un « donut ».

Le problème avec le donut n’est pas tant de comprendre pourquoi il a la forme d’un donut, mais ce qui lui manque. Regardez l’anneau extérieur. Vous verrez 9 secteurs, tous liés à la pollution : le changement climatique, l’acidification des océans, la pollution chimique, etc. Quelque chose manque manifestement et ce n’est pas un élément mineur de l’image globale. Ce sont les ressources naturelles et, en particulier, les ressources non renouvelables 1.

Les ressources naturelles, leur épuisement et le concept connexe de « dépassement » ne manquent pas seulement à ce donut. Ils ne sont généralement pas mentionnés et passent inaperçus dans l’ensemble du livre. Pour vous donner un exemple, Raworth ne mentionne qu’une fois l’étude de 1972 « Les limites de la croissance » qui a été la première à identifier le problème des ressources. Dans une discussion de moins de deux pages, je pense que sa position peut être résumée par les affirmations suivantes :

Les économistes traditionnels se sont vite débarrassés de la conception du modèle sur la base du fait qu’il était sous-tendu par les retours à l’équilibre du mécanisme des prix sur les marchés. Si les ressources non renouvelables devenaient rares, ils ont fait valoir que les prix augmenteraient, ce qui augmenterait leur efficacité, leur utilisation plus large et l’exploration de nouvelles sources. Mais en rejetant World 3 et ses limites implicites à la croissance, ils ont rapidement rejeté le rôle et l’effet de ce que les années 1970 appellent simplement la pollution […] La modélisation de la pollution par le modèle  World 3 s’est révélée précieuse […] les données récentes […] trouvent que l’économie mondiale semble proche du scénario business as usual.

Comme c’est souvent le cas dans ce livre, les déclarations de Raworth ont besoin d’un travail d’interprétation car elles sont toujours nuancées sinon vagues,  lorsqu’elle dit que l’on devrait être « agnostique » à propos de la croissance économique. 2 Ici, l’interprétation semble être que The Limits to Growth a peut-être raison, seulement parce que l’étude a pris en compte la pollution, mais que son analyse des ressources naturelles non renouvelables était incorrecte car l’épuisement peut être totalement neutralisé par les facteurs de marché. Raworth ne semble pas se rendre compte qu’elle se contredit, ici : si le scénario business as usual a produit de bons résultats en termes de comparaison avec l’économie du monde réel, c’est parce qu’il prenait en compte la déplétion comme une contrainte majeure. Le modèle World 3 pouvait également être lancé avec l’hypothèse d’une infinité de ressources naturelles, la pollution étant la seule contrainte, mais les résultats ne seraient pas les mêmes.

C’est le fil du livre entier : les ressources naturelles ne sont pas un problème ; Nous devrions être préoccupés uniquement par la pollution. Raworth ne lie pas le concept de l’économie circulaire à la récupération des ressources non renouvelables. Elle ne propose de rapport à la diminution de la pollution, que le corollaire qu’elle entraîne également une meilleure égalité sociale. Ce n’est pas faux. Il est vrai qu’une économie cyclique « régénératrice » pourrait, en principe, réduire ou éliminer la pollution. Pourtant, il est curieux que la question des ressources minérales soit tellement absente de ce livre.

Kate Raworth est décrite dans le rabat du livre comme une « économiste renégate », mais elle raisonne encore comme une économiste. L’idée selon laquelle le mécanisme des prix rendra toujours la question de l’épuisement insignifiante est ancienne et elle remonte aux années 1930, lorsque le soi-disant « modèle fonctionnel » a été présenté, précisant exactement ce que décrit Raworth. L’idée est que les facteurs du marché vont toujours réajuster le système et magiquement faire disparaître l’épuisement. À l’heure actuelle, le modèle fonctionnel est profondément ancré dans la pensée économique standard et il semble qu’il n’y ait aucun moyen de le déloger de sa position préétablie.

Le point intéressant est que non seulement les économistes ont tendance à écarter l’épuisement comme non pertinent mais ces derniers temps, tout le « mouvement environnemental » ou les « Verts » ont pris exactement la même position. Tout le débat sur le changement climatique est normalement basé sur la supposition que les minéraux, et en particulier les combustibles fossiles, resteront bon marché et abondants pour le siècle en cours. Si tel est le cas, il est logique de proposer de dépenser des quantités incalculables d’argent pour la capture et la séquestration du carbone (CCS) plutôt que pour les énergies renouvelables. Il va sans dire que, si cette hypothèse s’avérait fausse, tout l’exercice de CCS, s’il était entrepris à l’échelle nécessaire, se révélerait être le pire investissement en ressources de l’histoire de l’humanité, peut-être même pire que l’énergie nucléaire.

Pourquoi donc ? C’est un casse-tête difficile à résoudre. En principe, l’épuisement des ressources et ses effets négatifs semblent faciles à comprendre. C’est plus facile à comprendre que la chaîne complexe de facteurs physiques qui provoque, à partir de l’émission de gaz à effet de serre, des événements désastreux tels que l’élévation du niveau de la mer, les ondes de chaleur, les ouragans et autres. Peut-être que c’est juste une question de la vie des mèmes. Le mème de l’épuisement a commencé avant celui du changement climatique et il est maintenant sur une tendance de perte d’influence. Quoi qu’il en soit, nous semblons être enfermés dans une vision du monde où il manque certains éléments fondamentaux à la situation. Il reste à voir là où cette forme spéciale de cécité nous mènera.

En revenant au livre de Raworth, malgré les critiques ci-dessus, je peux aussi dire qu’il vaut la peine d’être lu pour sa large approche et la richesse des concepts qu’il contient. Sa discussion sur la façon dont la science de l’économie est devenue ce qu’elle est aujourd’hui vaut, à elle seule, le prix du livre. Bien qu’il manque une partie du problème, il peut vous ouvrir de nouvelles perspectives.

Ugo Bardi

Traduit par Hervé, vérifié par Wayan, relu par Catherine pour le Saker Francophone

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  1. Vous avez peut-être également remarqué que le concept de « surpopulation » manque dans le donut. Sur ce point, Raworth maintient dans le texte que si les gens ont la possibilité d’avoir une vie privée sans privation, ils ne se reproduiront pas comme des lapins – un concept sur lequel j’ai tendance à être d’accord ; même si sa mise en œuvre pratique dans la situation actuelle est problématique, pour dire le moins
  2. L’idée d’une société à « croissance nulle » ou « stable » semble être une caractéristique fondamentale d’une économie circulaire, mais elle est à peine mentionnée dans le livre
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2 réflexions au sujet de « L’économie du donut : un pas en avant, mais pas assez loin »

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