Washington cherche-t-elle à arracher une partie de la Syrie pour délimiter son nouveau « havre de paix » ?


L’annonce faite par les États-Unis, aussitôt suivie par la France, disant que le renversement d’Assad n’est plus la priorité, pourrait laisser entendre un retour du bon sens chez ces gouvernements respectifs. Mais cela pourrait aussi n’être qu’une diversion pour cacher un autre plan, celui de la partition de la Syrie, comme nous l’indiquent les deux textes suivants, de Moon of Alabama et d’Elijah Magnier.


Par Moon of Alabama – Le 31 mars 2017.

Il y a une sorte de confusion au sujet des déclarations faites hier par l’administration Trump. Elle a désigné la lutte contre EI comme étant la priorité absolue et n’exige plus le départ immédiat de Bachar al-Assad. Les articles de presse tentent de présenter cela comme une nouvelle initiative. Mais ce n’est pas du tout le cas.

Il n’y a aucun changement de politique. La priorité absolue a été et sera pendant encore un certain temps la lutte contre EI. Les États-Unis utiliseront cet argument pour occuper les parties orientales de la Syrie [Voir le texte suivant d’Elijah Magnier, NdT]. Lorsque EI sera supprimé et ne sera plus un problème immédiat, la suppression d’Assad redeviendra une priorité absolue.

Que la position d’Assad soit « décidée par le peuple syrien » n’est fait que pour noyer le poisson tant qu’il ne sera pas précisé QUELS Syriens et COMMENT ils vont décider de sa position.

Le désordre en Syrie continuera jusqu’à ce que les États-Unis changent vraiment de position et jusqu’à ce que les cheikhs wahhabites des monarchies pétrolifères mettent fin au financement de leurs divers mercenaires Takfiris, qu’ils soient ceux d’EI, d’al-Qaïda ou quel que soit le nom qu’ils souhaitent utiliser. [Fin du texte]

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Par Elijah J. Magnier – Le 27 mars 2017 – Source Son blog

Le barrage d’al-Tabqa Dam est l’endroit où les États-Unis empêchent la Russie et Damas d’avancer sur Raqqa

Les États-Unis et l’Union européenne préparent comme prévu la bataille de Raqqa.

La partition de la Syrie se matérialise finalement avec l’atterrissage des Forces d’opérations spéciales  (SOF) étasuniennes, dans une opération conjointe avec les « Forces démocratiques syriennes » (SDF), près du barrage d’al-Tabqa. Ces forces visent à contrôler le barrage et, en conséquence, le débit de l’Euphrate, de Jarablus à la ville de Raqqa, et à barrer le chemin du groupe « État islamique »  (EI) au nord-ouest.

Simultanément, les forces US-SDF ont bloqué l’avance de l’armée syrienne et ses alliés de l’armée de l’air russe, les empêchant de se diriger vers le bastion EI de Raqqa, traçant ainsi la ligne de la nouvelle « zone de sécurité » qui sera occupée par les forces américaines et sera donc leur futur « refuge », entamant ainsi la partition du nord de la Syrie.

Le Royaume-Uni et la France devraient prendre part à la bataille de Raqqa (dans les prochains mois) afin d’en faire une victoire occidentale sur EI, le groupe qui autrefois a occupé un territoire plus grand que le Royaume-Uni et qui se trouve maintenant en repli sur tous les fronts en Irak et en Syrie. Donald Trump attend anxieusement de déclarer une victoire mondiale sur le groupe terroriste. Trump ne sait peut-être pas que le terrorisme ne peut pas être vaincu : EI est la « conséquence involontaire de l’invasion américaine de l’Irak » et l’invasion de la Syrie par les États-Unis créera un retour de bâton encore pire qu’EI.

Mais l’histoire se répète : l’Amérique ne pourra finalement pas repousser EI de Raqqa et livrer la ville à l’armée syrienne ou au gouvernement de Damas ou à la Turquie, désireuse, elle aussi, de prendre part à cette bataille (la Turquie a été exclue de la bataille de Mossoul, comme de celle de Raqqa).

Le plan américain serait de livrer la ville de Raqqa aux tribus arabes locales, sous contrôle kurde. Encore une fois, apprendre de l’Histoire est un élément essentiel du contre-terrorisme : les États-Unis ignorent que l’occupation des villes est une mauvaise stratégie qui n’amènera l’administration américaine qu’à sombrer encore plus dans le piège moyen-oriental. Comme Wright (2016) le reconnaît à juste titre, « les contributions et la participation de l’Amérique à la situation extrême au Moyen-Orient depuis le 11 septembre ont été une longue série d’échecs, responsables de la catastrophe en cours ». 1.

Les tribus arabes de Raqqa éprouvent du ressentiment contre les Kurdes, impopulaires dans la région : le Kurdistan irakien n’est pas le même que le Kurdistan syrien ou « Rojava » comme les Kurdes l’appellent. De plus, des Kurdes syriens se battent contre EI et al-Qaïda (Hay’at Tahrir al-Sham), d’autres sont fidèles à Damas et d’autres sont contre les États-Unis depuis leur invasion de l’Irak. Il n’est pas difficile d’avoir des agents dormants travaillant pour divers groupes. Les États-Unis se lancent dans un guêpier en se préparant à la bataille militaire sans penser à la gouvernance de la région qu’ils souhaitent occuper.

Diverses sources à Damas ont des opinions différentes sur la présence américaine. Tout d’abord, il ne fait aucun doute que tous les belligérants en Syrie, même s’ils ne s’unissent pas entre eux, auront le même objectif : frapper les forces américaines, comme en Irak de 2003 à 2011.

« Les États-Unis poussent EI vers le désert syrien, Palmyre ou les frontières irakiennes avant de les bloquer à partir d’al-Bu Kamal, ce qui permettra à EI de se répandre et de continuer d’exister. Les forces américaines ont fermé la route d’al-Tabqa, forcant l’exode d’EI en direction de l’armée syrienne et de l’Irak. La victoire des forces de l’armée syrienne dans le nord-est d’Alep, en reprenant des milliers de kilomètres carrés de territoire à EI, a poussé les Américains à accélérer le rythme et a déclenché cet atterrissage près du barrage de Tabqa pour le contrôle de l’aéroport de Tabqa. De plus, ce succès militaire coïncide avec de larges attaques militaires d’al-Qaïda et de ses alliés (y compris des groupes contrôlés par les États-Unis) sur différents fronts qui vont de Damas jusqu’au nord de Hama et de Daraa. Ces attaques ont été soutenues par le ‘bouclier de l’Euphrate’, les forces proxy turcs, l’Armée libre syrienne (les forces proxy états-uniennes) et les autres groupes financés par l’Arabie saoudite et le Qatar », nous a fait remarquer une source gouvernementale à Damas.

Ces attaques n’ont pas réussi à atteindre leur objectif : Damas a repoussé ces forces au-delà de ce qui était occupé par al-Qaïda et ses alliés, en reprenant le terrain à al-Ghaboon, jamais récupéré auparavant. Et à Hama, la contre-attaque reconquiert avec succès les terres perdues et prend l’initiative, une démonstration de la force et de la capacité de réorganisation de l’armée syrienne et de ses alliés après avoir absorbé la première vague de l’attaque.

Selon les sources, les États-Unis, l’Arabie saoudite et la Turquie craignent la relation entre Téhéran (et ses longues frontières avec l’Irak), Bagdad (frontières avec la Syrie), Damas et Beyrouth, définie par le monarque jordanien comme un « croissant chiite ». Ce pourrait être l’une des raisons pour lesquelles les États-Unis ont décidé de couper la route à la Russie et ses alliés pour les empêcher de lever le siège de Deir ez-Zor. Si l’armée syrienne avançait au-delà du barrage d’al-Tabqa, EI aurait rassemblé des forces autour de Raqqa pour se battre, et la Russie et ses alliés auraient alors envoyé des renforts à Deir ez-Zor, empêchant le développement des plans étasuniens en Syrie. Damas a accepté de changer la Constitution et de permettre une fédération dans le nord-est de la Syrie mais pas pour que Washington utilise les Kurdes comme excuse pour l’occuper.

De toute évidence, toutes les forces sont heureuses de combattre EI car c’est la force la plus faible sur le terrain. Le groupe a perdu tout soutien régional et défend les villes qu’il occupe. EI est encore capable d’initiatives militaires et d’attaques sporadiques ici et là, mais ces attaques d’insurrection n’ont plus d’objectif stratégique.

Le ministre français de la Défense, Jean-Yves Le Drian, a déclaré que « la bataille de Raqqa commencera dans les prochains jours », sans préciser quelle serait la prochaine étape après EI et sans indiquer quelle force va diriger la ville.

La bataille autour de Raqqa a commencé il y a plusieurs mois, mais la bataille de la ville elle-même n’a pas encore pleinement mûri. L’Europe doit encore rejoindre les États-Unis. Mais le différend reste : les forces kurdes vont-elles entrer dans la ville arabe, la nettoyer, perdre beaucoup de militants dans le processus, mais sans finalement la gérer ? Les tribus arabes de la région vont-elles accepter la présence occidentale (française / américaine / britannique) sur leur sol et la vie avec les Kurdes ?

Les réponses à ces questions ne sont pas disponibles aujourd’hui parce que toute réaction contre les États-Unis de manière large, programmée et continue nécessite du temps pour la préparer, l’organiser et la financer. Et les États-Unis n’ont jamais occupé de villes du Moyen-Orient – de Beyrouth à l’Irak – sans pertes. Leur administration ne peut pas se permettre de telles pertes et ne sera pas heureuse de voir revenir ses soldats dans des sacs noirs, tout cela pour un but stratégique nul.

On entend, cependant, une autre opinion : « Laissez les États-Unis venir en Syrie et éliminer le terrorisme si c’est leur intention. Lorsque les forces américaines ont atterri en Irak en 2003, elles ont déclenché ce qu’on appelle aujourd’hui EI. Pour lutter contre l’insurrection, les États-Unis ont réussi à créer la Awakening Force, composée de tribus sunnites pour s’y opposer. Le départ des forces américaines a permis au groupe de se développer en Syrie et dans d’autres pays. Si les États-Unis peuvent arrêter le massacre et le sectarisme, leur présence est alors importante ».

Cette approche est controversée et manque de soutien factuel : l’intention des États-Unis en Syrie est encore largement non déclarée et inconnue. Est-ce que les forces américaines vont pousser EI vers les villes contrôlées par l’armée syrienne et vers l’Irak pour pouvoir les regarder se battre de loin ? Le but des États-Unis, après tout, n’est pas d’alléger la pression sur la Russie et l’Iran. Cela conduit à la conclusion d’une partition prévue de la Syrie entre la Turquie et les zones d’influence américaines dans le nord, puis à regarder la guerre en cours contre al-Qaïda et ce qui reste d’EI dans d’autres régions du pays jusqu’à ce qu’une solution politique apparaisse.

Al-Qaïda ne devrait pas être capable de se reconstruire une base, d’autant plus que son offensive militaire a échoué ces derniers jours. L’affrontement multi-fronts a laissé beaucoup de morts sur le champ de bataille et aura certainement un retour négatif contre le groupe dans la zone sous son contrôle, principalement la ville d’Idlib et la campagne autour d’Alep et Lattaquié.

La Russie est plus déterminée que jamais à éviter de s’enliser dans le bourbier syrien et à aboutir à une fin des hostilités. Est-il possible pour la Russie de vivre avec les États-Unis sur le même territoire (Bilad al-Sham), une situation similaire à celle de Berlin après la Deuxième Guerre mondiale, ou Moscou soutiendra-t-elle l’insurrection ?

Il est encore trop tôt pour répondre à cette question, mais la saga syrienne est loin d’être terminée. Elle change continuellement d’aspect et d’alliances.

 Elijah J. Magnier

Traduit par Wayan, relu par Michèle pour le Saker Francophone

Note du Saker Francophone : Vous pourrez lire dans cet article en francais de Sputniknews que l'avis d'experts syriens sur ce sujet concorde avec celui de Magnier.

 

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  1. Wright Lawrence, The Terror Years : From al-Qaeda to the Islamic State, Alfred A. Knopf, 2016