Un miroir du passé : Les campagnes de Germanicus en Germanie il y a deux mille ans

Par Ugo Bardi – 4 octobre 2015 – Source : cassandralegacy

Note du Saker Francophone 

Ugo Bardi analyse le monde économique du point de vue de l'épuisement graduel des ressources bon marché. Il est aussi très cultivé et nous fait partager aujourd'hui un moment de l'histoire de l'Empire romain pour faire un parallèle avec notre époque. Il va faire parti de la galaxie d'auteurs qui sont mis en avant sur ce blog, avec d'autres textes passionnants, bien que à trop vouloir coller à la mode, certaines de ses approximations risquent de faire bondir les vrais historiens.

Scène de bataille montrant des soldats romains combattant des barbares. Ce relief est beaucoup plus vieux que les histoires abordées dans cet article, mais il donne une idée de la façon dont ces batailles ont été vus à l’époque romaine

Germanicus

Julius Caesar Germanicus, petit-fils de l’empereur Auguste, a été appelé Germanicus non pas parce qu’il aimait les peuples germaniques mais plutôt parce qu’il a été engagé dans une impitoyable campagne de terre brûlée contre eux. Malgré tout, il n’a pas réussi à accomplir grand chose. Cela a servi principalement à montrer que l’Empire romain, en dépit de toutes ses forces, ne pouvait pas conquérir la Germanie.

Les succès montrent parfois mieux les limites d’un Empire qu’une défaite. Voilà une leçon que les Romains ont dû apprendre à la dure quand ils ont essayé de soumettre les tribus germaniques à l’est du Rhin, entre le premier siècle avant JC et le premier siècle de notre ère. La tentative a impliqué une longue série de campagnes dont, peut-être, le point culminant est survenu il y a exactement deux mille ans, de 14 à 16 après JC, lorsque les Romains ont envahi la Germanie avec pas moins de huit légions sous le commandement de Tiberius Claudius Nero, connu sous le nom de Germanicus , petit-fils d’Auguste et fils adoptif de l’empereur Tibère. Le nombre total des troupes employées aurait été d’au moins 80 000 hommes, peut-être près de cent mille ; environ un tiers de toute l’armée romaine. Si on utilise un terme moderne, nous pourrions dire que les Romains ont tenté d’écraser leurs ennemis.

Dans ce cas, le concept de rouleau compresseur peut-être pris dans un sens presque littéral. Tacite l’a écrit clairement pour nous dans ses Annales. Les Romains sont allés en Germanie avec à l’esprit quelque chose de bien différent que d’apporter la civilisation à ces peuples primitifs. Non, rien d’une telle idée folle ; les Romains étaient là pour enseigner aux barbares une leçon. Pour cela, ils ont brûlé des villages, massacrant tout le monde, ou prenant des esclaves, comme le dit Tacite, sans limites d’âge ou de sexe. Le nom de Germanicus, évidemment, ne signifiait pas qu’il aimait les Germains 1. Encore une fois, en utilisant un terme moderne, nous pourrions dire que les Romains ont pratiqué une campagne de terre brûlée, sinon une véritable guerre d’extermination.

Et pourtant, tous ces efforts n’ont pas donné de résultats probants. En plus de trois années de campagnes, les troupes de Germanicus ont remporté toutes les batailles engagées ; mais elles n’ont pas pu briser les tribus germaniques. Et le coût du maintien de tant d’hommes sur les champs de bataille est devenu insupportable, même pour le puissant Empire romain. En 16 après JC, l’empereur Tibère a rappelé Germanicus à Rome. Il a également ordonné aux légions d’abandonner les territoires qu’ils avaient conquis et de se retirer derrière les fortifications le long du Rhin, d’où elles avaient commencé leurs campagnes. Germanicus a reçu un grand triomphe à Rome, mais, quelques années plus tard, en 19 de notre ère, il est mort, peut-être empoisonné par Tibère qui craignait la concurrence d’un général populaire.

Ainsi, les campagnes de Germanicus ont montré la puissance de l’Empire, mais aussi ses limites : il y avait certaines choses que les légions ne pouvaient tout simplement pas faire. Ce fut une leçon que les empereurs ont bien comprise et, en effet, les Romains n’ont plus jamais essayé d’attaquer le territoire germanique. Deux mille ans plus tard, nous voyons dans ces événements distants un miroir lointain de notre âge. Les parallèles avec la situation actuelle sont nombreux, et je suis sûr que le mot Irak vous est déjà venu à l’esprit. Oui, la campagne en Irak a été une série de victoires, tout comme les campagnes de Germanicus. Mais, du point de vue stratégique, l’Irak moderne, tout comme la Germanie il y a deux mille ans, s’est avéré être une conquête trop coûteuse à garder.

Mais il y a plus à voir dans ce miroir lointain et nous allons donc aller un peu plus en profondeur dans l’histoire. Tout d’abord, les campagnes de Germanicus étaient la conséquence d’un échec antérieur : la défaite de Teutoburg aux alentours de 9 après JC, lorsque trois légions romaines ont été anéanties par une coalition de tribus germaniques. Pas même leur commandant, le consul Publius Quinctilius Varus, n’en est sorti vivant. Teutoburg était non seulement une catastrophe, mais aussi un mystère. Comment se pouvait-il que des légions romaines, pas exactement des amateurs dans l’art de pratiquer la guerre, ont pu s’engager allègrement dans une forêt dense où un grand nombre de guerriers germaniques les attendaient pour les tailler en pièces ?

Je ne serais pas trop surpris si Varus lui-même devait apparaître devant moi une de ces nuits, dans ma chambre, comme un fantôme bleu. Ensuite, il pourrait me raconter l’histoire, pourquoi exactement a-t-il été envoyé en Germanie comme gouverneur d’une province qui n’existait que sur le papier et à qui Rome n’a jamais fourni une troupe insuffisante pour contrôler une région qui n’avait jamais été vraiment pacifiée. Faute de cette apparition, nous ne pouvons que spéculer sur cette histoire, mais il ne faut pas beaucoup d’imagination pour conclure que certains, probablement à Rome, ont voulu voir rouler la tête de Varus. Peu importe qui ils étaient, de toute façon, ils n’ont probablement pas pu imaginer que tant de chefs romains verraient leur tête rouler avec celle de Varus. Nous ne saurons jamais avec certitude, mais nous savons que l’homme qui a mené Varus dans le piège de la forêt, Arminius, était un citoyen romain, quoique né en Germanie. Varus a été trahi.

Je sais ce que vous pensez à ce point. Et, oui, nous pouvons trouver une sorte de parallèle avec l’histoire moderne et l’attaque du 9/11 dans les tours jumelles à New York. Permettez-moi de dire que je ne discute pas de théories du complot, ici ; ce que je tiens à souligner, c’est la similitude de la réaction de l’ancien empire et du moderne face à des événements qui tous deux été perçus comme une menace existentielle. Tout comme les citoyens américains ont été profondément effrayés par les attaques du 9/11, les Romains ont été profondément apeurés par la catastrophe de Teutoburg et ses conséquences politiques.

La principale conséquence de la défaite de Teutoburg a été un fort renforcement de la position de l’empereur comme chef militaire de tout l’Empire. Il ne faut pas oublier qu’au début du Ier siècle de notre ère, l’idée d’avoir un empereur à la tête de l’Empire était encore quelque chose de nouveau et beaucoup de gens auraient probablement aimé voir la République rétablie 2. C’est ce que Brutus et Cassius avaient essayé de faire en tuant Jules César. Mais, après Teutoburg, le rétablissement de la République est devenu totalement hors de propos. Vous avez probablement entendu parler de Suétone rapportant que l’empereur Auguste, lors de l’audition de la défaite de Varus, aurait marché sans but dans la nuit dans son palais, murmurant : «Varus, Varus, rends-moi mes légions !» Ce fut un coup de maître de la propagande de la part d’Auguste, un politicien consommé. En se montrant si préoccupé, Auguste se positionnait comme le défenseur de l’Empire contre la menace barbare.

Non seulement Teutoburg a renforcé le rôle des empereurs mais les campagnes de Germanicus ont renforcé l’effet. Si Teutoburg avait montré que les tribus germaniques étaient une menace existentielle pour l’Empire, alors l’échec de Germanicus a montré qu’elles ne pouvaient pas être détruites. Le résultat fut que l’Empire s’est organisé pour une guerre sur le long terme. Cela a généré l’équivalent de notre complexe militaro-industriel actuel : une armée permanente et un ensemble de fortifications le long des frontières impériales. Cela a été une bonne affaire pour les entrepreneurs militaires de l’époque romaine. Cependant, l’Empire lui-même a été saigné à mort afin de maintenir en état la colossale défense qui avait été construite. Avant Teutoburg, l’armée romaine avait été une source de richesse suite à la conquête de terres étrangères. Après Teutoburg, l’armée est devenue un destructeur de richesse, qui coûtait beaucoup plus que ce qu’elle produisait ; c’est ce que les campagnes de Germanicus ont clairement démontré. Comme le temps passait, l’Empire romain est devenu de plus en plus faible, mais il a obstinément refusé de l’admettre et d’accepter les barbares dans des rôles qui n’étaient plus ceux de mercenaires ou d’esclaves.

Quatre siècles après la bataille de Teutoburg et les campagnes de Germanicus, une impératrice éclairée, Galla Placidia, a enfreint les règles dans une tentative audacieuse pour revitaliser un empire mourant. Elle a épousé un roi barbare et a essayé de démarrer une nouvelle dynastie qui fusionnerait la Germanie et les éléments latins de l’Empire. Elle n’a pas réussi ; c’était trop tard ; c’était trop pour une seule personne. L’Empire romain devait finir son cycle, et la fin du cycle était sa disparition ; une relique de l’histoire qui n’avait plus aucune raison d’exister.

Ceci est le destin des empires et des civilisations qui, comme le dit Toynbee, «meurent le plus souvent parce qu’elles se suicident». Donc, c’est ce qui est advenu des Romains, notre miroir lointain. Un miroir sombre, mais, le plus probable, c’est que notre destin ne sera pas très différent.

Ugo Bardi

  1. À l’époque il s’agissait d’un titre pour honorer le vainqueur d’un campagne militaire, comme Britannicus, Dacicus, Parthicus, etc.
  2. Dans les faits, car en droit elle n’était pas abolie
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