Un capitalisme sans limites


Juan-Manuel-de-Prada

Par Juan Manuel de Prada – Le 21 novembre 2016 – xlsemanal.com

Souvent, lorsque l’on se pique de défendre ou d’accuser un régime politique donné, au lieu de se référer à ce qu’est ledit régime politique dans la situation présente, on se place (par cécité idéologique, par suivisme ambiant, voire par pure naïveté) sur un plan idéal de principes aussi ronflants que vains.

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Quelque chose de semblable se produit lorsque l’on tente de juger le capitalisme, que ses défenseurs présentent en général comme un système économique dans lequel des agents libres opèrent sur un marché libre. Si le capitalisme était effectivement ce genre de chose, il serait facile de nous caricaturer, nous autres ses détracteurs, comme les partisans de l’esclavage, les détracteurs de la propriété privée et les défenseurs de la confiscation des moyens de production. Une telle caricature, très en vogue chez ceux qui défendent un capitalisme d’opérette ou de science-fiction, devient beaucoup plus hasardeuse lorsque l’on tente de fournir une description du capitalisme fondée sur des réalités quotidiennes, et non sur d’élégantes abstractions.

C’est précisément ce à quoi s’emploie, avec des résultats frappants, Esteban Hernández dans son essai particulièrement lucide, intitulé Les limites du désir (Los limites del deseo, Clave Intelectual, 2016). Esteban Hernández nous montre le fonctionnement du capital vagabond, la prolifération des produits financiers hautement spéculatifs, l’émergence d’un nouveau capitalisme global qui exige des changements de règles pour gommer les frontières, qui élimine toutes les entraves, qui annule la médiation entre le client et l’entreprise et qui, bien entendu, porte au pinacle un nouveau mode d’embauche dans lequel n’interviennent que les deux parties en cause, sans aucune médiation syndicale ni institutionnelle d’aucune sorte.

D’un côté, des entreprises transnationales qui opèrent dans les conditions les plus favorables qu’on puisse imaginer, parfois au travers de paradis fiscaux pour ce qui est de leur imposition ; de l’autre, le candidat au poste de travail, souvent poussé par l’urgence de sa situation et prêt à travailler dans les conditions des plus inhumaines qui soient.

Esteban Hernández analyse, par exemple, la prolifération d’un nouveau type d’entreprises, incarnation privilégiée de ce nouveau capitalisme, qui agissent à titre de « conteneurs », éradiquant au passage les tissus économiques locaux. Des entreprises qui n’ont pas à verser de salaires ni de cotisations sociales, qui doivent à peine payer des frais de maintenance (dans la mesure où les biens avec lesquels ils échangent ne leur appartiennent pas) ou des impôts (qui sont à la charge du prestataire du service considéré). Des entreprises qui, contre un certain pourcentage, se limitent à mettre en contact (via Internet ou une application de téléphonie mobile) des travailleurs indépendants en situation de précarité qui offrent un service à prix réduit (transport ou logement, par exemple) et les clients potentiels. Là où le chauffeur de taxi ou le propriétaire d’hôtel doivent payer des impôts pour réaliser leur activité, l’entreprise qui fonctionne à titre de « conteneur » peut échapper à tous les types de contrôles administratifs, contrôles qui le cas échéant s’abattront sur le travailleur indépendant qui fraude en travaillant sans licence comme chauffeur ou comme hôtelier, sans aucune espèce de garantie professionnelle.

Hernández analyse également la nouvelle hiérarchie professionnelle que favorise le capitalisme moderne, qui a tendance à engendrer une classe de plus en plus nombreuse de parias (auxquels on impose néanmoins des connaissances informatiques et en langues étrangères), alors même que les travailleurs les plus qualifiés et experts dans leur domaine sont licenciés, et que se forment des élites dirigeantes de plus en plus éloignées (en réalité indifférentes) du reste du personnel. Et tout cela dans un environnement d’entreprise où les organismes administratifs imposent des critères de connaissance stricts aux professionnels chargés de la réalisation des tâches. Il ne s’agit plus de fabriquer des produits cohérents, mais de produire de façon rapide et bon marché ; il n’est plus question d’atteindre et de maintenir une réputation, mais d’offrir une plus-value immédiate à l’actionnaire ou au fond de placement. Finie la consolidation de l’entreprise, place à la génération de bénéfices à court terme.

Et ce capitalisme débridé qui dégrade le travail, éradique le tissu économique local et touche désormais certains cadres de la vie sociale qui, jusqu’à présent, avaient réussi à résister à sa propagation (le monde de la culture et de l’université, par exemple), se meut de plus en plus facilement dans un environnement normatif qui autorise les arrangements et les tripatouillages les plus divers, et qui permet l’évasion fiscale tout en étranglant toujours plus le travailleur et le petit entrepreneur. Hernández nous l’explique avec une sagacité capable de pénétrer les arcanes les plus complexes dans Les limites du désir, un livre hautement recommandable à ceux qui souhaitent connaître la réalité du capitalisme, pas du capitalisme d’opérette que nous vendent les idéologues aveugles et les bons apôtres de la science-fiction.

Juan Manuel de Prada

Traduit par Hugues, relu par Catherine pour le Saker Francophone

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