Terrorisme et périls du Russiagate


Alors que Trump et Poutine tendent vers une alliance fondamentale entre les États-Unis et la Russie pour lutter contre le terrorisme international, l’hystérie des médias américains, alimentée par des fuites anonymes, continue de lui faire échec.


Stephen F. Cohen

Par Stephen F. Cohen – Le 31 mai 2017 – Source The Nation

Après une pause de deux semaines, Stephen Cohen et John Batchelor reprennent leur discussion hebdomadaire sur la nouvelle guerre froide qui oppose les USA à la Russie.

D’entrée de débat, Cohen revient sur son argumentation, selon laquelle le terrorisme international constitue la menace N°1 pour le monde actuel et concerne aussi bien les États-Unis et l’Europe, que la Russie. Le phénomène du terrorisme sous sa forme présente a pour caractéristique d’être en contrôle d’un territoire, de se présenter sous certains aspects comme un État, de disposer de forces de combat appréciables, d’entretenir des agents dans plusieurs pays en dehors du Moyen Orient et d’être à la recherche de matières radioactives susceptibles de rendre ses attentats encore plus meurtriers. Pour lutter contre ce danger, il faut constituer une alliance internationale entre gouvernements, en priorité et avant tout entre les États-Unis et la Russie, car la Russie est particulièrement qualifiée pour être un partenaire de la sécurité américaine.


Comme il l’avait promis durant sa campagne présidentielle en 2016, le président Trump a recherché, publiquement et en privé, à constituer une coalition avec le Président russe Vladimir Poutine. A chaque étape des négociations, le feuilleton du « Russiagate » entretenu par les médias et constitué d’affirmations basées à ce jour sur aucune preuve tangible, a eu pour effet de mettre en danger, pour ne pas dire saboter, le processus diplomatique. Les deux exemples les plus récents sont les allégations selon lesquelles Trump aurait divulgué des données secrètes au Ministre des affaires étrangères Sergueï Lavrov, pendant une rencontre dans le Bureau ovale, et aurait discuté avec lui du limogeage du directeur du FBI James Comey. Autre exemple : Jared Kushner, gendre du Président, devenu entre-temps son conseiller, aurait participé à une opération visant à établir en coulisses un canal secret de communication avec Moscou, avant l’inauguration de Trump.

Cohen présente un historique et une analyse différente des faits, notamment sur les points d’intérêt général suivants:

§ Poutine, dont le pays a subi de nombreuses attaques terroristes dévastatrices, a recherché depuis environ 17 ans à constituer une alliance anti-terroriste avec les États-Unis, au moins à partir de l’attaque du 11 septembre et à plusieurs reprises depuis lors. A chaque fois, les perspectives d’entente semblaient réelles, au moins pour Moscou, et en particulier dans les premières années 2000 sous le Président George W. Bush et brièvement en 2016 sous le Président Obama. Mais ces efforts ont été remis en cause par les décideurs politiques et autres forces actives à Washington.

§ C’est pourquoi, malgré les doutes entretenus par plusieurs de ses proches conseillers, Poutine a vu dans l’élection de Trump une nouvelle chance pour mettre en place l’alliance qu’il a longtemps considérée comme faisant partie des intérêts vitaux de la Russie. Cette alliance pourrait commencer en Syrie, comme Trump l’a aussi proposé. Malgré les revers subis à Washington et en Syrie, Poutine et Trump ont lancé le processus diplomatique – surtout par l’intermédiaire de Lavrov et de son homologue le Secrétaire d’État Tillerson à Moscou – et l’ont poursuivi. Poutine a rencontré personnellement Tillerson à Moscou, et il a demandé à Trump de rencontrer Lavrov à Washington.

§ Poutine avait besoin d’obtenir de Trump, via Lavrov, une réponse à deux questions, compte tenu des sérieux doutes nourris par ses conseillers. Les deux parties étaient-elles prêtes à échanger entre elles les renseignements de haut niveau, nécessaires à ce genre d’alliance? Trump a répondu en partageant une information classifiée sur une menace terroriste visant les passagers d’avions américains et russes. En faisant cela, Trump n’a rien commis d’extraordinaire, ni de déplacé, ni même divulgué des faits révélateurs. (La source de ces renseignements impliquait Israël, dont les services de renseignement collaborent étroitement avec leurs homologues russes, tout au moins sur les questions relatives au terrorisme.)

Deuxièmement, Poutine avait besoin de savoir si Trump, en proie aux accusations faisant de lui une « marionnette du Kremlin » et devant répondre chez lui à une myriade d’enquêtes, pourrait être le partenaire fiable que Moscou recherche dans la lutte contre le terrorisme. Trump a réagi en déclarant avoir limogé Comey, dont il avait de bonnes raisons de penser qu’il était à l’origine de certaines des allégations portées contre lui. Bien que Trump ait agi de façon peu élégante, Cohen estime que ses discussions avec Lavrov étaient nécessaires, si l’alliance USA-Russie contre le terrorisme devait progresser.

§ La volonté de l’équipe de Trump d’établir en coulisse un canal secret de communication avec Moscou, que ce soit par l’intermédiaire d’officiels russes ou de citoyens privés américains, n’a rien non plus d’extraordinaire ni de surprenant ou de déplacé, pour un président élu en attente de la passation des pouvoirs. (L’ancien diplomate Jack Matlock a déclaré s’être entremis pour le président élu Jimmy Carter, comme l’a aussi fait Michael McFaul, alors simple citoyen, pour le président élu Obama – alors qu’il était à Moscou.) Pour Cohen, il n’est pas exclu qu’Henry Kissinger, connu et apprécié de Poutine, ait aussi joué un rôle au nom du président élu Trump. Il faut aussi mentionner que le président John F. Kennedy a recouru en coulisse aux services d’un citoyen privé américain et de ceux de l’ambassadeur soviétique à Washington, comme canal de communication.

Trump, cependant, faisait face à un problème spécial. Toutes les communications privées avec le Kremlin finissent par aboutir naturellement dans les canaux officiels russes et américains, quelle que soit leur origine. Mais, convaincu que les agences de renseignement américaines ont été derrière les allégations portées contre lui depuis l’été 2016 et sont particulièrement à l’origine du flux régulier de fuites dans les médias, Trump avait de bonnes raisons d’éviter de passer par une institution ou une agence américaine pour agir en seconde main. D’où les tentatives de Kushner, et peut-être d’autres personnes, de commencer par l’ambassadeur russe à Washington. Ce qui n’a rien de déraisonnable, ni de déplacé, mais faisait preuve de naïveté. Les récentes fuites dans les médias montrent bien que même Kushner était surveillé, directement ou indirectement, par les services de renseignement états-uniens.

Cohen conclut en demandant à ses auditeurs de décider de ce qui doit primer : la nécessité d’une alliance anti-terroriste entre l’Amérique et la Russie ou les soupçons d’un « Russiagate » pour l’heure non vérifiés? Pour lui, Manchester et la récente explosion dans une station de métro de Saint-Pétersbourg fournissent la preuve, s’il en est encore besoin, que les métros et les grandes salles américaines ne sont pas à l’abri de cette menace.

Stephen F. Cohen est professeur émérite en études et politique russes aux universités de New York et de Princeton, et contribue comme auteur à The Nation.

Traduction par Jean-Marc, relu par nadine pour le Saker Francophone

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