Quelle forme la Nakba prendra-t-elle dans l’avenir ?


La résistance palestinienne à la Nakba actuelle et future ne faiblit pas malgré tous les efforts d’Israël pour l’écraser.


Par Joseph Massad – Le 23 mai 2018– Source Chronique de Palestine

Photo : Mohammed Zaanoun ActiveStills

La conquête sioniste de la Palestine, qui a commencé de manière aléatoire au début des années 1880 et qui s’est intensifiée après le tournant du siècle, atteignant son apogée avec l’invasion et l’occupation britannique du pays avant la fin de la Première Guerre mondiale, a constitué les prémices de ce qu’on allait appeler la Nakba – la Catastrophe.

Le terme « Nakba » a été utilisé par l’intellectuel syrien Constantin Zureik pour décrire ce qui était arrivé aux Palestiniens en août 1948 (dans son livre Ma’na al-Nakba qui est devenu un classique), mais d’autres auteurs ont employé d’autres termes. L’officier militaire jordanien et gouverneur de Jérusalem-Est Abdullah al-Tall a employé le terme « karitha » (catastrophe) dans son livre Karithat Filastin, et l’intellectuel nationaliste anticolonialiste palestinien Muhammad Izzat Darwaza le mot « ma’saa » (tragédie), dans son livre Ma’sat Filastin de 1959.

Le terme « Nakba » s’est cependant révélé le plus approprié et le plus utilisé pour décrire le calvaire enduré par les Palestiniens. Le journaliste palestinien anticolonial puis maire de Jérusalem-Est Arif al-Arif l’a choisi comme titre de sa vaste historiographie en plusieurs volumes des événements de 1947-1952, publiée pour la première fois en 1956.

Al-Arif commence par s’interroger : « Comment pourrait-on décrire ce qui nous est arrivé par un autre mot que Nakba ? Nous avons bien été victimes d’une catastrophe – nous, nous, les Arabes en général, et les Palestiniens en particulier…Notre patrie nous a été volée, nous avons été expulsés de nos maisons, nous avons perdu un grand nombre de nos enfants et de nos proches et, en plus de tout cela, nous avons été profondément atteints dans notre dignité ».

Étant donné que la Nakba se traduit principalement sur le terrain par le fait de voler les terres palestiniennes et d’expulser les Palestiniens de leurs terres, et, lorsque les terres ne peuvent être volées, ni les Palestiniens expulsés, de les soumettre à un contrôle systématique et à l’oppression, alors, et comme je l’ai soutenu il y a dix ans, il serait tout à fait inexact de considérer la Nakba comme un événement ponctuel et banal, lié à la guerre de 1948 et à ses conséquences immédiates. Il faut la considérer comme un processus qui s’est étendu sur les 140 dernières années, et qui a commencé avec l’arrivée des premiers colons sionistes au début des années 1880.

Et d’autant plus que les dirigeants israéliens continuent à faire croire à leur propre peuple et au monde entier que la Nakba n’est pas seulement un processus passé et présent de dépossession et d’expulsion du peuple palestinien de ses terres, mais bien plutôt un processus nécessaire à la survie d’Israël. La Nakba n’est pas seulement un événement qui a commencé dans le passé et qui dure jusqu’à aujourd’hui, c’est une catastrophe destinée à durer car son développement futur a été soigneusement planifié. Quelle forme prendra la Nakba dans l’avenir ?

Le colonialisme sioniste, qui s’est finalement débarrassé de son sponsor colonial britannique en 1948 et a établi l’État colonial d’occupation, n’a jamais cessé de craindre la fin de la Nakba. Les politiciens et intellectuels « pragmatiques » arabes et palestiniens libéraux et néolibéraux des trois dernières décennies ont plus ou moins entériné la propagande sioniste et impérialiste qui affirme qu’Israël est là pour rester et que la Nakba palestinienne est un événement historique qui ne pourra jamais être inversé, mais ce ne semble pas être le cas des dirigeants des colons juifs.

En effet, des plans visant à empêcher la fin de la Nakba sont élaborés tous les jours par les dirigeants et les politiciens israéliens.  Et les célébrations actuelles du 70e anniversaire de la destruction du peuple palestinien sont gâchées par la peur que la situation ne s’inverse.

La peur que la situation ne s’inverse

Quelques mois avant les célébrations, le premier ministre israélien Benjamin Netanyahou a ouvertement exprimé ses craintes et ses espoirs. Au cours d’une session régulière d’études bibliques à la résidence du premier ministre à Jérusalem-Ouest en octobre dernier, Netanyahou a dit, selon Haaretz : « Israël doit se préparer à faire face aux futures menaces existentielles s’il veut célébrer son 100ième anniversaire dans trois décennies. » Netanyahou, selon le journal, a ajouté que « le royaume hasmonéen n’avait survécu qu’environ 80 ans » et qu’il « faisait le nécessaire pour que l’état moderne d’Israël, lui, atteigne son 100e anniversaire ».

Le contexte des études bibliques est très révélateur, car il ne s’agit pas seulement d’un signe indiquant que la direction de l’État colonial est de plus en plus religieuse, mais d’un rituel initié par son premier premier ministre séculier et athée, David Ben Gourion, qui avait inauguré la tradition des cours d’études bibliques à la résidence du premier ministre. Netanyahou l’a simplement reprise il y a plus de quatre ans. Si Ben Gourion et les premiers dirigeants juifs sionistes séculiers, à la différence des chrétiens protestants sionistes mais tout à fait comme les chrétiens sionistes séculiers, considéraient la Bible comme un livre d’histoire et de géographie qui inspire la colonisation, Netanyahou et les chefs religieux juifs de d’État colonial la considèrent aujourd’hui comme la justification religieuse de la colonisation.

Tandis que les dirigeants israéliens expriment leurs craintes d’un renversement futur de la Nakba, les stratèges de l’État colonial s’assurent de sa pérennité. Ce que le président américain Donald Trump a appelé, à juste titre, « L’accord du siècle » 1 est une opération de communication qui va dans ce sens. L’accord du siècle est un remake des Accords d’Oslo du début des années 1990 (et la nouvelle version est encore pire que la précédente), qui garantissait la pérennité de l’État colonial israélien et de la Nakba palestinienne.

Le projet d’Israël est d’effacer complètement la Nakba de la mémoire publique, d’éliminer les témoins qui ont survécu en les expulsant et en en faisant des réfugiés, et de forcer les survivants de la Nakba qu’ils n’ont pas encore réussi à éliminer à reconnaître qu’Israël et le sionisme avaient le droit de leur infliger la Nakba, et que les Palestiniens sont responsables de tout ce qui leur est arrivé.

Netanyahou est très attentif à cette dernière question. Il a déclaré lors de la même séance d’études bibliques que la condition qui garantirait l’avenir d’Israël et de la Nakba était que : « Quiconque parle d’un processus de paix doit d’abord dire que [les Palestiniens] doivent reconnaître Israël, l’État du peuple juif. »

Les expulsions

L’observation de la stratégie sioniste pour faire de la Nakba une réalité quotidienne, passée et présente, nous fournit quelques indices sur la manière dont Israël entend la pérenniser dans l’avenir, au moins jusqu’à ce que l’État colonial atteigne l’âge de 100 ans.

L’empire ottoman a introduit en 1858 une loi pour transformer les terres de l’État et les terres communales en propriété privée dans tout le sultanat, qui a constitué la première étape de la dépossession des Palestiniens en les expulsant de leurs terres par la force de la loi. En effet beaucoup de paysans palestiniens n’ont pas pu enregistrer, alors, leurs terres à leur nom parce qu’ils ne pouvaient pas payer les impôts impériaux pour ce faire, et leurs terres ont été vendues aux enchères dans les dix ans qui ont suivi, à des marchands de Beyrouth, de Jérusalem et d’autres villes.

Cela a permis aux colons sionistes européens de s’installer en Palestine. La première vague est arrivée en 1868. Ces premiers colons étaient des protestants millénaristes allemands appelés Templiers ; ils décidèrent d’établir plusieurs colonies dans le pays pour accélérer la seconde venue du Christ.

Entre-temps, les propriétaires arabes qui n’exploitaient pas leurs terres, en ont vendu à des philanthropes juifs comme le baron Edmond de Rothschild qui les a cédées à des juifs russes, qui se faisaient appeler les Amoureux de Sion, pour établir leurs colonies.

Les chrétiens allemands déjà installés ont partagé avec les nouveaux colons juifs l’expérience coloniale accumulée pendant une quinzaine d’année. Le sort des colons allemands a été scellé avec la Seconde guerre mondiale, ils ont été expulsés par les Britanniques et leurs terres ont été reprises par les sionistes juifs et plus tard par les Israéliens, mais l’avenir des colons juifs sionistes s’est révélé beaucoup plus prometteur.

Les Allemands semblaient avoir des relations relativement cordiales avec les Palestiniens indigènes, à la différence des colons juifs qui expulsaient tous les villageois palestiniens des terres qu’ils achetaient. Parmi les dirigeants des colons juifs chargés de leur expulsion, certains avaient mauvaise conscience.

L’agronome et colonisateur polonais Chaim Kalvarisky, directeur de l’Association pour la colonisation juive, l’une des armes du mouvement sioniste, a écrit en 1920, après avoir dépossédé les Palestiniens pendant 25 ans, c’est-à-dire depuis les années 1890 : « La question des Arabes m’est apparue pour la première fois dans toute sa gravité immédiatement après le premier achat de terres que j’ai fait ici. J’ai dû déposséder les résidents arabes de leurs terres dans le but d’y installer nos frères. »

Kalvarisky disait que la « complainte » de ceux qu’il chassait de leur terre « n’a pas cessé de résonner à mes oreilles par la suite ». Pourtant, il a affirmé à l’Assemblée provisoire sioniste qu’il n’avait pas d’autre choix que de les expulser parce que « les juifs l’exigeaient ».

Les expulsions engendrées par les acquisitions sionistes de terres respectaient la loi ottomane et n’étaient pas contestables, mais cela n’a pas suffi à l’occupation britannique qui a mis en place un régime d’expulsion plus musclé, peu après sa prise de pouvoir.

Un des premiers instruments britanniques les plus importants pour dénationaliser et expulser des dizaines de milliers de Palestiniens a été l’Ordre de la citoyenneté palestinienne de 1925 que les Britanniques ont imposé au pays. À la lumière du Traité de Lausanne de 1923 qui fixait les conditions de l’après-guerre dans les anciens territoires ottomans, l’article 2 de l’Ordre de la citoyenneté palestinienne donnait à des milliers d’expatriés palestiniens un ultimatum de deux ans pour demander la citoyenneté palestinienne, qui a été réduit à neuf mois seulement par le haut-commissaire britannique en Palestine.

Comme l’historien du droit palestinien Mutaz Qafisheh le montre, cette période de neuf mois « était insuffisante pour que les autochtones qui travaillaient ou étudiaient à l’étranger puissent rentrer chez eux. Par conséquent, la plupart de ces autochtones sont devenus apatrides. D’une part, ils avaient perdu leur nationalité turque [ottomane] en vertu du traité de Lausanne, d’autre part,