Pourquoi la Nouvelle Guerre froide est plus dangereuse que la précédente


Par Stephen F. Cohen – Le 18 avril 2017 – Source The Nation

En 2014, lorsque la crise ukrainienne a éclaté, j’ai déjà prédit que la Nouvelle Guerre froide pourrait être encore plus dangereuse que la précédente, qui avait duré 40 ans. Cela pour plusieurs raisons. L’épicentre politique de la Nouvelle Guerre froide s’est déplacé jusqu’aux frontières de la Russie, tout d’abord en Ukraine, puis dans la région de la Baltique, alors que l’ancien épicentre était à Berlin, loin de la Russie. Les règles mutuelles de conduite mises en place après la crise des missiles de Cuba en 1962 font maintenant défaut. De plus, la diabolisation effrénée du président Poutine est un poison bien plus violent que l’anathème qui frappait personnellement les leaders soviétiques depuis Staline.


Je ne pouvais pas prévoir, toutefois, l’apparition d’un facteur extrêmement dangereux qui était largement absent de l’ancienne Guerre froide. Il s’agit des narratifs politiquement corrects, que les médias américains grand public diffusent sans l’ombre d’une critique et qui, tout en étant basés sur des faits discutables, influencent directement la politique de Washington, au risque de déclencher une guerre avec la Russie. Voici quatre de ces récits, qui ne sont en grande partie que des allégations et n’ont pas de base factuelle :

  • Poutine serait intervenu en 2016 dans l’élection présidentielle américaine de façon à mettre Trump à la Maison Blanche. Les associés de Trump, et peut-être Trump lui-même, seraient de mèche avec le Kremlin dans ce « détournement de la démocratie américaine ». Pour l’heure, il n’y a aucune preuve matérielle que le Kremlin a volé et diffusé les courriels de Hillary Clinton, ni aucune raison de supposer que les citoyens américains ont voté comme des zombies sous l’influence de la « propagande » russe, ni aucun motif de conclure que les associés de Trump qui avaient des relations d’affaires avec des Russes – comme des milliers d’autres Américains – ont comploté avec eux à des fins subversives. Néanmoins, ce narratif, selon lequel cette « intervention de Poutine » équivaudrait à un « acte de guerre », a suscité une ambiance belliqueuse qui rappelle celle du maccarthysme et qui rend toute solution du conflit extrêmement difficile, sans parler de la promesse de détente faite par Trump pendant sa campagne présidentielle.
  • Pire encore : le narratif selon lequel Poutine aurait piraté l’élection américaine est maintenant appliqué par extension aux élections qui se déroulent en Europe dans les pays alliés, sans qu’il n’y ait là non plus la moindre évidence. (Les services de renseignement allemands ont entrepris une enquête spéciale sur les allégations qui concernaient l’Allemagne et n’ont rien découvert qui sorte de l’ordinaire). A titre d’exemple, le 18 avril, le New York Times a publié en première page un long article, plein de détails anodins, qui porte à croire que la Russie tente de répéter le succès de son entreprise subversive aux États-Unis et s’emploie à promouvoir sa candidate favorite à l’élection présidentielle française, tout en essayant de nuire à ses opposants. C’est seulement à la fin de ce récit, que le lecteur découvre la déclaration d’un expert français, pour qui ce narratif est basé sur de « folles hypothèses ». Il n’empêche que la manière dont les médias américains font état de la « menace de Poutine sur l’Europe » semble encore plus alarmante, que ce n’était le cas durant la Guerre froide.
  • Toutefois, c’est sur la Syrie que se porte aujourd’hui toute l’attention de la politique. Le narratif qui a cours actuellement se caractérise par un double standard. Lorsque les forces russes et syriennes ont remporté la bataille d’Alep il y a quelques mois, les médias américains en ont parlé comme de « crimes de guerre » perpétrés sur des « rebelles » apparemment inoffensifs et comme d’un assaut lancé à l’aveugle pour « massacrer » des civils innocents avec leurs enfants. En revanche, la campagne militaire en cours menée par les États-Unis pour reprendre la ville irakienne de Mossoul est présentée comme une guerre de « libération » contre les terroristes islamistes. En fait, dans les deux cas il s’agit d’une guerre urbaine brutale et le nombre de victimes civiles à Mossoul pourrait bientôt excéder celles d’Alep, si cela n’est pas déjà le cas. Néanmoins, les ennemis américains de la détente, encouragés par les médias grand public, continuent de dépeindre Poutine comme « un criminel de guerre » et par conséquent comme un partenaire diplomatique inacceptable.
  • Plus récemment encore, le président Assad, allié de Poutine, a été accusé d’utiliser des armes chimiques contre ses propres citoyens. En réaction, le 6 avril, Trump a ordonné le lancement d’une attaque de missile contre une base aérienne syrienne, au risque de déclencher une guerre avec la Russie. Là aussi les médias américains grand public ont accepté sans l’ombre d’une critique les faits invoqués à l’appui de cette allégation et ont même loué Trump pour sa réaction. Toutefois, plusieurs enquêteurs américains indépendants ont jeté un sérieux doute sur le rapport de la Maison Blanche. Parmi eux, on trouve Theodore Postol, professeur au MIT, qui est un expert éminent et hautement qualifié dans ce domaine. Jusqu’à présent, les médias grand public ont ignoré les résultats de l’enquête du professeur Postol et d’autres experts sceptiques. Mais s’il s’avère que ces critiques ont raison et que l’attaque chimique a pu être lancée par quelqu’un d’autre qu’Assad, la question soulevée par Poutine est pertinente et prend une dimension inquiétante : était-ce une « provocation » visant à déclencher un conflit militaire direct entre les États-Unis et la Russie ? Et si c’est le cas, a ajouté Poutine, devons-nous nous attendre à de nouvelles provocations ?

En conséquence, la plupart des observateurs tant à Washington qu’à Moscou, partent de l’idée que tout espoir de détente entre Trump et Poutine est mort. Pour ma part, je n’en suis pas si certain et relève deux faits intéressants. Ainsi, malgré un échange verbal très dur entre les deux pays, Trump et Poutine se sont abstenus pour l’instant de se vilipender mutuellement, ce qui permet de croire que chacun continue de voir dans l’autre un partenaire diplomatique potentiel. Deuxièmement, la récente rencontre entre Poutine et le Secrétaire d’État Rex Tillerson à Moscou, montre que les deux parties continuent d’envisager l’avenir et surtout qu’une coopération discrète est en cours en ce qui concerne la Syrie.

Plus fondamentalement, Washington doit se prononcer sur deux questions, comme il n’a jamais eu à le faire jusqu’à présent. La première est de savoir quelle est la menace N°1 pour la sécurité des États-Unis et la sécurité internationale aujourd’hui : la Russie ou le terrorisme international ? Contre toute évidence, en dépit de toute raison et à l’encontre les intérêts américains eux-mêmes, le narratif dominant de la Guerre froide, repris par les deux grands partis, continue d’insister sur le fait que c’est la Russie. Ainsi, un représentant de ce consensus myope, le chroniqueur du Times Thomas L. Friedman, a récemment suggéré (le 12 avril) que Trump devrait abandonner l’idée d’une alliance avec Poutine en Syrie et s’allier plutôt avec l’État islamique. La deuxième question lui est étroitement liée. Poutine est constamment accusé de soutenir Assad plutôt que de combattre le terrorisme en Syrie. Poutine répond depuis longtemps : si on destitue Assad, comme le veut la politique américaine, l’État syrien qui tient à une personne va imploser, comme cela est arrivé en Irak et en Libye, et avec lui l’armée syrienne. Qui dans ce cas, demande Poutine, va poser « les bottes sur le terrain » et combattre l’État islamique ? Personne à Washington n’a réfuté cette logique, qui se résume par le dilemme suivant (tout au moins pour l’heure) : soit c’est Assad à Damas, soit c’est État islamique. Pour la Russie, c’est un choix existentiel, compte tenu de la menace considérable que la guerre de Syrie représente pour sa sécurité nationale. Et pas seulement pour la Russie.

Stephen F. Cohen

Traduit par Jean-Marc, relu par xxx pour le Saker Francophone

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