L’Ukraine et ses provinces rebelles. Une séparation de facto.


Par Paul Robinson – Le 25 avril 2017 – Source Irussianality

Lundi, l’Union pour l’électricité de Lugansk, qui fournit l’électricité dans la province de Lugansk en Ukraine, a annoncé qu’elle n’en fournirait plus aux régions rebelles de la province. Selon le directeur de l’Union, Vladimir Gritsai, il ne fait que suivre les instructions du ministre de l’énergie ukrainien, Igor Nasalik.

Cette décision n’est que le dernier exemple du blocus que le gouvernement ukrainien exerce sur les Républiques populaires rebelles de Donetsk et de Lugansk (DPR & LPR). En mars de cette année, le gouvernement a confirmé qu’il n’achèterait plus de charbon provenant de la DPR et de la LPR. Et la semaine dernière, des sources ont suggéré que l’Ukraine pourrait également cesser d’acheter du charbon à la Russie, afin d’empêcher les Russes d’exporter vers l’Ukraine des fournitures qu’ils auraient en fait achetées préalablement auprès de la DPR et de la LPR.

La stratégie, dans la mesure où il en existe une, semble être d’appauvrir les républiques rebelles et de saper la légitimité de leurs dirigeants aux yeux de leur peuple, espérant ainsi persuader les gens d’abandonner leur rébellion. Dans le même temps, le blocus impose des coûts à la Fédération de Russie, ce qui pourrait la persuader de cesser de soutenir la DPR et la LPR.

Si c’est une stratégie consciente plutôt que le simple résultat de pressions politiques intérieures, notamment de l’extrême-droite et des bataillons bénévoles, celle-ci n’est pas très bien réfléchie. Bien sûr, le blocus impose des coûts à la Russie, mais il semble que ce soient des coûts que la Russie est tout à fait disposée à supporter. Le gouvernement russe a annoncé aujourd’hui que puisque l’Ukraine a cessé de fournir de l’électricité à Lugansk, il interviendrait pour en fournir à la place. L’effet de l’action de l’Ukraine ne sera donc pas d’aider à la réintégration de la DPR et de la LPR en Ukraine, mais plutôt d’accélérer le processus de leur séparation de l’Ukraine et de leur intégration à la Russie. Comme l’a dit le porte-parole russe Dmitry Peskov, l’action de l’Ukraine est une étape supplémentaire pour se détacher de ses propres territoires.

Depuis le début de la crise en Ukraine, le gouvernement russe a montré une préférence constante pour une solution dans laquelle le Donbass resterait en Ukraine mais avec une certaine forme d’autonomie. Les dirigeants russes ont à maintes reprises précisé que cela n’est possible que si le gouvernement ukrainien négocie un règlement directement avec les rebelles. La politique russe a cherché à pousser l’Ukraine à accepter cette réalité. Toutefois, cette politique a échoué. L’Ukraine refuse toujours de parler avec la DPR et la LPR. Cela a placé la Russie dans une position gênante. Elle ne peut pas abandonner les rebelles, à la fois parce que cela serait inacceptable pour l’opinion publique russe et parce que cela impliquerait de perdre tout effet de levier stratégique sur l’Ukraine. Mais soutenir la DPR et la LPR est coûteux. La politique optimale implique donc de soutenir les républiques, mais en réduisant les coûts.

En raison de cela, La Russie préférait tout d’abord que les rebelles restent autant que possible intégrés dans l’Ukraine – si l’Ukraine pouvait payer des pensions, etc. – et soutenir les économies rebelles en commerçant avec eux ; les coûts en seraient plus faibles pour la Russie. Le blocus ukrainien a rendu cette politique impossible. La Russie doit intervenir pour fournir ce que les Ukrainiens ne fourniront plus. Dans le même temps, il est devenu nécessaire de maximiser les sources de revenus des rebelles. Cela a donc entraîné la nécessité de rompre encore plus les liens économiques avec l’Ukraine en mettant les grandes entreprises industrielles sous une gestion dite « externe », en confisquant aux propriétaires ukrainiens leurs droits de gestion et en obligeant les entreprises à payer des taxes à la DPR et à la LPR.

De cette façon, et petit à petit, en conséquence du blocus ukrainien et des adaptations russes et rebelles à celui-ci, la DPR et la LPR se transforment en États indépendants de facto, tous liens économiques substantiels avec l’Ukraine disparaissant. Plus cela se poursuit et plus le processus avance en profondeur, plus il sera difficile de l’inverser. Au fur et à mesure, l’effet secondaire en sera que les institutions étatiques de la DPR et de la LPR se renforceront. Dans une interview, faite hier, avec Izvestiia, le dirigeant de la DPR, Aleksandr Zakharchenko, a fait remarquer :

« Il y a des problèmes naturels dans la construction d’un nouvel État. En premier lieu, il y a le problème du personnel. Et ce n’est pas seulement le problème des nombreux spécialistes ayant quitté la république à cause des combats. Transformer une région d’un État unitaire en un pays indépendant nécessite un grand nombre de nouveaux spécialistes. Nous faisons tout notre possible pour préparer de nouveaux employés. Nous ouvrons des établissements d’enseignement et de nouvelles branches d’études dans les institutions existantes dans les domaines nécessaires à la gestion de l’État et à l’économie nationale. Nous sommes donc en train de résoudre ce problème, mais pas rapidement. »

Au fil du temps, l’Ukraine et le reste du monde réaliseront qu’ils ne sont plus confrontés à une rébellion mais à la formation d’un État à part entière. Cela changera inévitablement la dynamique politique car les nouveaux États exigeront la reconnaissance en tant que telle, sinon de jure, au moins de facto. Comme Zakharchenko l’a dit à Izvestiia, lorsqu’on lui a demandé s’il accepterait la réintégration en Ukraine sur la base de la fédéralisation :

« Ce train a déjà quitté la gare. Nous étions prêts à parler de fédéralisation jusqu’au printemps 2014 quand Kiev a commencé à nous tirer dessus à coups de tanks, d’armes à feu et d’avions de combat. Maintenant, nous sommes prêts à engager un dialogue avec l’Ukraine uniquement sur une base de droits égaux, en tant qu’État indépendant. […] Peut-être, en tant qu’État indépendant, nous serons prêts à négocier avec l’Ukraine la coexistence sur une base confédérale. Mais cela ne sera possible qu’une fois que, non seulement ceux qui sont au pouvoir à Kiev, mais toute l’élite dirigeante, aura changé.

En janvier 2015, j’avais remarqué ce qui suit :

« Kiev envisage maintenant de transformer son propre territoire en une zone de bonne gouvernance et de prospérité tout en bloquant la DPR et la LPR afin qu’elles soient confrontées à un effondrement économique et social pour qu’à long terme la population de l’Ukraine orientale rejoigne le reste du pays. Si les dirigeants de la DPR et de la LPR réussissent à consolider leurs républiques, cette stratégie échouera. »

Deux ans plus tard, nous pouvons conclure que cette stratégie a effectivement échoué. En effet, elle a été tout à fait contre-productive, car cette politique de blocus a effectivement encouragé et permis le processus de consolidation de l’État. Elle a également laissé leurs soutiens russes sans autres options que celle de l’indépendance totale. Les choses sont allées trop loin maintenant, il n’y a presque certainement aucun retour en arrière possible. La DPR et la LPR compléteront le processus de formation de leurs États respectifs et leurs économies seront totalement intégrées à celle de la Fédération de Russie, alors que les deux entités resteront officiellement non reconnues. Ce n’est pas ce que le monde espérait, et c’est un résultat complètement insatisfaisant. Mais je ne vois pas comment cela peut être évité. Plutôt que de poursuivre des rêves inutiles de réintégration avec l’Ukraine via le processus de Minsk, il serait donc plus logique que tous les intéressés reconnaissent cette réalité (même si ce n’est qu’en privé) et se concentrent plutôt sur la façon d’aboutir à un cessez-le-feu durable, afin que l’Ukraine et ses territoires perdus puissent poursuivre leur chemin différent en paix.

Paul Robinson

Traduit par Wayan, relu par Michèle pour le Saker Francophone

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