L’incontrôlable Monsieur Erdogan


Brian CloughleyPar Brian Cloughley – Le 22 février 2016 – Source Strategic Culture

Ce 10 février, M. Erdogan, Président de la Turquie, a insulté les États-Unis mais, sans surprise, Washington n’a pas pu répondre à cette attaque arrogante parce qu’avec lui, elle a un outil précieux dans sa campagne sans relâche contre la Russie. M. Erdogan, furieux du soutien que les Américains apportent aux Kurdes de la région de Kobané dans le nord de la Syrie – Kurdes que son armée bombarde avec plusieurs batteries d’artillerie lourde en toute illégalité – a demandé aux États-Unis : «Comment pouvons-nous vous faire confiance ? Qui est votre partenaire, moi ou les terroristes de Kobané ?»

Erdogan et ObamaLa seule réponse américaine a été ces mots un peu tremblotants du Secrétaire à la Défense Ash Carter, lors d’une interview où le journaliste lui a demandé s’il avait «une réaction aux critiques du Président Erdogan, qui a dit que l’Amérique contribue au bain de sang en soutenant les Kurdes en Syrie». Au lieu de remettre Erdogan à sa place et de dire que c’est un dangereux bouffon, Carter a répondu que «la Turquie est, bien sûr, un allié sûr et de longue date pour les États-Unis. Nous ne sommes pas toujours d’accord entre nous. Mais nous sommes main dans la main, et nous l’avons toujours été, sur la lutte contre le terrorisme sous toutes ses formes…Nous continuons à travailler de très près avec la Turquie».

Bien sûr que Washington va continuer à travailler de très près avec la Turquie. Après tout, c’est le Président Erdogan qui a donné l’ordre d’abattre le chasseur-bombardier russe en novembre dernier, et Washington peut compter sur lui pour faire le spectacle contre la Russie au pied levé. Après l’attentat survenu à Ankara ce 17 février, la Russie «a exprimé ses profondes condoléances au peuple de Turquie», mais elle a reçu comme réponse du gouvernement turc qu’il «avertissait la Russie une fois encore : si ces attaques terroristes continuent, la Russie sera autant responsable que l’YPG [la milice kurde-syrienne soutenue par les États-Unis, qui combat les fanatiques d’État islamique et qui a clairement refusé toute implication dans cet attentat]».

Erdogan et Obama

C’est un vrai problème, pour les présidents Obama et Erdogan, que leurs buts soient si divergents : M. Obama veut renverser le Président syrien Assad, sans doute de la même façon qu’il a facilité le meurtre du dirigeant libyen Kadhafi en 2011 (rappelez-vous la plaisanterie d’Hillary Clinton : «Nous y sommes allés, nous avons vu : il est mort»), et détruire les barbares d’État islamique. De l’autre côté, Erdogan veut diviser et éliminer le peuple kurde, et surtout les 15 millions de Kurdes qui vivent en Turquie, parce qu’ils ont l’audace d’essayer de gérer leur propre région.

Les cabrioles de M. Erdogan sur la scène internationale ont causé bien des problèmes ces derniers mois, et sa récente manifestation de mauvaise humeur contre les États-Unis n’était ni plus étrange, ni plus malveillante que ses autres actions. Fin janvier, il a à nouveau clamé qu’un avion russe avait violé l’espace aérien turc et il a menacé les Russes de conséquences. Même les médias occidentaux ne l’ont pas suivi sur cette allégation, parce que c’était clairement faux – mais aucun d’eux n’a rappelé que «les avions des forces aériennes turques ont violé l’espace aérien grec 22 fois le lundi 15 février, selon une déclaration du Commandement général de l’armée grecque».

La Grèce est un membre de l’Otan, mais ce n’est pas un membre influent parce qu’elle n’est pas pour une confrontation avec la Russie, avec laquelle le gouvernement d’Athènes préfère coopérer et commercer. Alors quand l’espace aérien grec est violé par les chasseurs turcs, les États-Unis n’ont aucune réaction. Quand le Secrétaire d’État John Kerry était à Athènes en décembre dernier, un journaliste lui a demandé : «Est-ce que la Grèce a le droit de protéger ses frontières ? Je parle des violations de l’espace aérien grec, et de la Turquie qui les commet. Ou bien y a-t-il deux poids, deux mesures ?»

Kerry est un homme poli de nature, et d’habitude il est direct, mais tout ce qu’il a pu dire a été : «Eh bien non, bien sûr, il ne peut pas y avoir deux poids, deux mesures…J’ai simplement encouragé la Grèce et la Turquie [… ] en tant que toutes deux membres de l’Otan […] à coopérer ensemble pour garder de bonnes relations de voisinage.»

La Turquie n’essaiera jamais de maintenir de bonnes relations avec la Grèce, parce qu’Erdogan sait très bien qu’il peut insulter, menacer et se confronter à la Grèce autant qu’il le veut sans que les États-Unis ni l’Otan ne lèvent le petit doigt.

Et quand bien même… Les reproches de Washington ne compteraient pas, quand Erdogan réussit à réaliser son but personnel le plus important : remplacer le système parlementaire de son pays par une présidence toute puissante. C’est là la raison de ses fanfaronnades et de son arrogance.

La majorité des membres du parti Justice et Développement, le parti d’Erdogan, profondément islamiste, souhaitent que leur dirigeant devienne le maître suprême de la Turquie. S’ils arrivent à influencer suffisamment habilement le Parlement actuel, ils vont altérer la Constitution pour que «le chef de l’État ait le pouvoir de publier les décrets exécutifs et législatifs, ce qui signifierait que les pouvoirs exécutifs et législatifs seraient concentrés dans les mains du Président. Le Parlement garderait son rôle législatif, mais le Président aurait un droit de veto… Le Président nommerait les ministres et la moitié des membres de la Haute cour, et aurait le pouvoir de dissoudre le Parlement».

Quelques médias occidentaux ont signalé cette nette ambition autoritaire, et en janvier le New York Times a écrit que «M. Erdogan, qui tente de renforcer une présidence largement symbolique avec des pouvoirs exécutifs sans contrepoids, a dit aux journalistes que «dans un système unitaire comme celui de la Turquie, un système présidentiel peut fonctionner de manière très efficace. Il y a déjà des exemples dans le monde. Pensez à l’Allemagne de Hitler… » M. Erdogan ne s’est pas étendu là-dessus, mais ce propos soulève la question de savoir pourquoi le dirigeant de l’un des pays les plus influents au monde, d’un pays allié à l’Amérique et membre de l’OTAN, a mentionné Hitler en parlant de son propre mandat».

Le Président Erdogan est soutenu avec enthousiasme par son Premier ministre, M. Davoutoglou, et celui-ci s’est rendu à Kiev le 15 février pour bien souligner la posture anti-Russie de la Turquie. Coïncidence malheureuse, mais amusante : M. Davoutoglou a rencontré le président Porochenko et le Premier ministre Iatseniouk le jour-même où «le Président ukrainien Petro Porochenko a demandé au Premier ministre Arseniy Iatseniouk de démissionner, disant qu’il avait perdu le soutien de la coalition gouvernementale».

Davoutoglou et Yatseniouk

D’après Victoria Nuland, la représentante du Département d’État, Iatseniouk – « Yats » comme elle l’appelle affectueusement – «est le type qui a l’expérience de l’économie, l’expérience du gouvernement» pour être l’homme de paille des États-Unis dans le nouveau régime. C’était avant le coup d’État de 2014 à Kiev, soutenu par les États-Unis. Aujourd’hui, il est usé jusqu’à la corde, et ni lui ni le président tout aussi corrompu ne resteront longtemps encore au pouvoir. Mais eux et leurs successeurs continueront à être les porte-flingues dans la campagne que Washington mène contre la Russie – et par conséquent seront regardés avec bienveillance, tout comme l’imprévisible Erdogan.

Erdogan est incontrôlable au point qu’il risque de ne plus être fréquentable, mais Washington s’en moque, étant peu regardant sur ses alliés, du moment qu’ils sont anti-Russie. Les États-Unis, cependant, devraient garder à l’esprit ce vieux proverbe qui dit que «pour dîner avec le diable, il faut une longue cuillère».

Brian Cloughley

Article original paru sur Strategic-Culture.

Traduit par Ludovic, vérifié par Wayan, relu par nadine pour le Saker Francophone.

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