Les primaires du New Hampshire brossent un tableau de la guerre des classes contemporaine aux Etats Unis


Par Alan Macleod − Le 12 février 2020 − Source Mint News

Contrairement à la débâcle de l’Iowa, les résultats des primaires du New Hampshire d’hier ont été annoncés rapidement, montrant le sénateur du Vermont Bernie Sanders en première place avec 26 % du total des votes. L’ancien maire de South Bend, Pete Buttigieg, est arrivé tout près en deuxième position, avec 24 % des voix et le même nombre de délégués que Sanders. La sénatrice du Minnesota Amy Klobuchar est arrivée en troisième position, la seule autre candidate à obtenir suffisamment de soutien pour obtenir des délégués.

Même si les résultats de ces primaires étaient relativement serrés, l’électorat des deux principaux candidats provient de segments radicalement différents de la population, ce qui met en évidence les profondes lignes de fracture de la société américaine. Sanders a été le grand vainqueur parmi la classe ouvrière du New Hampshire, recevant 38 % des votes de ceux dont le revenu du ménage est inférieur à 50 000 dollars. Cela représente une avance de 21 points sur son plus proche adversaire. Mais son soutien est tombé à seulement 17 % parmi ceux qui gagnent plus de 100 000 dollars. En revanche, Buttigieg a doublé les votes de Sanders parmi les riches, mais s’en est mal sorti parmi la classe ouvrière. C’est le cas aussi pour Klobuchar, qui s’en sort extrêmement bien parmi les super-riches, mais qui n’a obtenu qu’un résultat à un chiffre parmi ceux qui gagnaient moins de 50 000 dollars. En effet, dans tous les sondages c’est elle et le maire Pete qui ont obtenu les plus mauvais résultats dans la classe pauvre. Sanders était également le favori parmi les ménages syndiqués.

Voici les résultats complets du New Hampshire :

poll_nh

Une histoire à deux fins

Le public américain est confronté à un choix difficile cette année : embrasser un avenir social-démocrate plus égalitaire avec Sanders, ou continuer sur la voie du néolibéralisme avec Buttigieg (ou Klobuchar). Ce choix est mis en évidence par la nature de leurs campagnes. Bernie a pris le temps de se joindre à la grève des enseignants de Chicago et refuse d’accepter l’argent des milliardaires, arguant qu’ils sont une force corrosive dans la politique américaine. Buttigieg, en revanche, a reçu des soutiens financiers de la part de 40 milliardaires et a organisé une étincelante collecte de fonds dans une cave à vin exclusive de la Napa Valley, où les invités se sont vu servir des bouteilles de vin à 900$. Pendant ce temps, les médias d’entreprise vantaient Klobuchar pour son opposition indéfectible à pratiquement toutes les lois progressistes, y compris l’assurance-maladie pour tous, le New Deal vert et la gratuité des frais de scolarité dans les collèges publics.

Teddy Schleifer✔@teddyschleifer

Voici quelques photos de la collecte de fonds de Buttigieg à Napa - avec la célèbre cave à vin et le lustre Swarovski à 1 500 cristaux - dont @BrianSlodysko a parlé. https://www.instagram.com/p/B6H4aipBK_z/?igshid=b0spab7ikq16 ...

napa

Des lignes de faille

Il existe une corrélation de plus en plus étroite entre l’âge et la classe sociale aux États-Unis, car de plus en plus de jeunes, nés du mauvais côté de la crise financière de 2008, sont exclus du rêve américain. Ceux qui ont grandi dans des décennies où l’université, les soins de santé et l’immobilier étaient bien moins chers ont pu s’enrichir et éviter de s’endetter lourdement comme la jeune génération. La dette totale des prêts étudiants s’élève actuellement à plus de 1600 milliards de dollars, un chiffre que M. Sanders prévoit d’annuler complètement. La moitié des jeunes pensent que le rêve américain est mort, et la majorité d’entre eux embrassent le socialisme.

Dans le même temps, les pauvres meurent jeunes en Amérique ; un rapport du Congressional Research Service de 2017 a révélé que les riches américains vivaient entre 10 et 15 ans de plus que les pauvres, ce qui signifie que ceux qui ont survécu jusqu’à l’âge de la retraite sont disproportionnellement riches. Sanders a gagné plus d’électeurs de moins de 30 ans que tous les autres candidats réunis, mais son soutien se réduit à seulement 14 % de la population âgée de plus de 65 ans. Klobuchar, quant à elle, était le candidat le plus populaire parmi les personnes âgées, mais ne peut compter que sur 4 % des jeunes.

Sanders a également été le choix le plus important des électeurs non blancs, dont 32 % ont voté pour le sénateur du Vermont, soit deux fois plus que son plus proche adversaire [chez les non blancs, NdT], Joe Biden.

Une révolution politique

Si les sondages de sortie des urnes montrent que les classes moyennes professionnelles sont très volages – la grande majorité des partisans de Klobuchar et de Buttigieg sont indécis et peuvent changer d’allégeance jusqu’aux derniers jours – il semble que la classe ouvrière soit prête pour une révolution politique. C’est précisément ce qu’a demandé la nouvelle députée Alexandria Ocasio-Cortez pour liquider l’ICE et mettre fin aux incarcérations de masse. Ocasio-Cortez s’exprimait lors d’un rassemblement de Sanders à la veille des primaires. “Il va falloir que vous le fassiez, la politique des mouvements de masse peut le faire. C’est la théorie du changement, c’est ce qu’est la révolution politique”, a-t-elle déclaré à la foule.

Près de la moitié de l’Amérique est fauchée, et 58 % du pays vit au jour le jour, avec des économies de moins de 1 000 dollars. 37 millions d’Américains se couchent le ventre vide, plus d’un demi-million d’entre eux dorment dans la rue chaque nuit et plusieurs millions d’autres dans des véhicules ou dépendent de leurs amis ou de leur famille. En septembre, le Bureau américain du recensement a indiqué que l’inégalité des richesses avait atteint les niveaux les plus élevés jamais enregistrés. Depuis des décennies, M. Sanders n’a cessé de critiquer les inégalités économiques et est devenu la figure de proue d’un mouvement national de lutte contre ces inégalités. De nombreuses prévisions le projettent comme le favori dans les 50 États, mais même s’il perd ou se voit refuser la nomination comme en 2016, les conditions de son ascension ne disparaîtront pas pour autant, surtout si Donald Trump gagne à nouveau en novembre.

Alan MacLeod

Traduit par Wayan, relu par Hervé pour le Saker Francophone

   Envoyer l'article en PDF