Les dangers de la russophobie


 

Quiconque est trop jeune pour se rappeler la HUAC (la Commission de la Chambre des représentants des États-unis sur les activités anti-américaines) et les destructions provoquées par la Guerre froide devrait les étudier. Nous sommes à quelques pas des deux.


Par Patrick Lawrence – Le 29 décembre 2016 – Source The Nation

Le sénateur John McCain lors d’une conférence bipartisane sur le soutien américain à l’Ukraine (Photo AP / J. Scott Applewhite)

Nous sommes assiégés, lecteurs. Comme les archives de ce magazine le révèlent à la perfection, le spasme de la russophobie menaçant de nous submerger n’est qu’une variante de la paranoïa anti-soviétique qui a marqué les années 1950 et le début des années 1960. « Nous sommes dans la confrontation avec la Russie la plus dangereuse depuis la crise des missiles cubains », a dit plus tôt ce mois-ci l’éminent spécialiste de la Russie (et contributeur à The Nation) Stephen Cohen dans Democracy Now ! d’Amy Goodman. Voilà le problème, la réalité que nous devons maintenant considérer avec le plus grand sérieux.

Le risque croissant de conflit ouvert entre des puissances nucléaires dont a parlé Cohen est le danger le plus évident auquel nous sommes confrontés, mais il y en a d’autres qui exigent que des gens attentifs se lèvent. Le sénateur John McCain, suintant de la fausse gravité qu’il aime affecter, affirme que tous ceux qui s’opposent à l’orthodoxie anti-russe « mentent » et il veut qu’une commission spéciale entame des auditions pour enquêter sur les récentes conclusions de la CIA établissant que la Russie a trafiqué les élections américaines le mois dernier. La presse institutionnelle, depuis le New York Times supervisé par le gouvernement, s’empresse maintenant de dissimuler la même collaboration honteuse avec le pouvoir qu’elle a montrée au plus profond de la Guerre froide. Dans un site internet choquant, nommé PropOrNot.com, des chasseurs de sorcières de Salem qui refusent de s’identifier recensent des centaines de médias dont ils soutiennent qu’ils sont manipulés par le Kremlin.

Lisez-les aussi comme des signes de danger. Celui qui est trop jeune pour se souvenir de la Commission de la Chambre sur les activités anti-américaines et des Red Channels [le rapport sur l’influence communiste à la radio et à la télévision, NdT] et de toutes les destructions qu’elle a causées devrait les étudier : nous sommes à quelques pas des deux. La Russie ne détruit pas (ce qui reste de) la démocratie américaine. Mais les « Américains patriotes », oui.

Il est fondamental, comme je le suggère, de comprendre notre moment dans un contexte historique. Puis chacun de nous doit décider, exactement comme ceux qui ont été convoqués devant la HUAC ont dû le faire : est-ce que j’accepte ou participe à cet effrayant exercice de contrôle des masses et de peur, ou est-ce que je rejette une campagne de propagande, aussi irrationnelle et moralement fausse, que toutes celles concoctées pendant les années McCarthy ? Finalement, la question se pose à nous et elle est particulièrement aiguë ces temps-ci pour ceux qui se décrivent comme des progressistes : est-il un descendant de cette masse confuse, dégonflée, connue sous le nom de « libéraux de la Guerre froide» ? ou insiste-t-il sur une vision et des principes clairs, même face aux coups idéologiques que nos médias dominants nous livrent quotidiennement ?

Ce sont nos esprits qui sont les cibles de cette offensive

Pensez-y : c’est l’impératif de notre moment – un moment important, parce que la machine de propagande américaine est inhabituellement contestée aujourd’hui. Son efficacité n’est plus aussi certaine qu’elle l’était pendant les décennies de la Guerre froide. Mon opinion personnelle, pour le dire tout de suite clairement, est sans ambiguïté. Ce sont nos esprits qui sont les objets de cette offensive : ce sont finalement eux qui sont en question. Capitulez devant ce cas le plus flagrant de désignation d’un bouc émissaire – la haine et la peur provoquées par l’air raréfié – et votre place dans les livres d’Histoire sera avec les fantômes de tous les combattants bruyants de la Guerre froide et des idiots tremblants des décennies passées.

*  *  *

L’« agression russe » doit être combattue comme l’une des grandes formulations pernicieuses de notre époque – qui ne demande pas d’autre examen lorsqu’elle est utilisée. Les Russes ont envahi l’Ukraine puis volé la Crimée sans avoir été provoqués. Maintenant ils menacent d’envahir les États baltes. Ils soignent les nationalistes d’extrême-droite en Europe pour affaiblir l’Union européenne. Les Russes sont coupables de crimes de guerre en Syrie. Ils viennent de nous envahir, nous, en corrompant notre processus démocratique et en offrant l’élection à Donald Trump et à sa maison de « laquais du Kremlin ».

Ceci est la matière même de notre souveraine russophobie.

Essayons d’identifier de quoi est faite notre russophobie

Chaque phrase ci-dessus a quatre caractéristiques : (1) elle est largement acceptée comme un fait, telle qu’elle est écrite ; (2) il y a peu de preuves établies publiées par des sources impartiales, et s’il y en a, elles la soutiennent ; (3) c’est une forme ou une autre de désinformation ou d’erreur par omission – ou les deux ; et (4) c’est une source d’erreur. Pour cette dernière, c’est très étrange. Nos cliques politiques en font assez pour tromper les Américains sur la Russie qui représenterait aujourd’hui une « menace existentielle » pour l’Amérique – une idée dont l’argent du Pentagone et de l’OTAN ont fait monnaie courante, croyez-le ou non – mais elles semblent penser qu’une nation trompée par ses répétitions incessantes est quelque chose de bon et solide. D’après mon expérience, les gens trompés n’agissent généralement pas bien.

Maintenant, prenons-les brièvement l’une après l’autre :

  • Washington a travaillé au coup d’État de février 2014 en Ukraine, menaçant imprudemment le seul port en eaux chaudes de la Russie, en Crimée, sur la côte de la mer Noire. C’est enjolivé par tous les rapports des États-Unis, dans les médias et ailleurs, mais c’est évident – c’est de notoriété publique. Nous entretenons donc nos illusions. Entre parenthèses, avez-vous jamais entendu des cris d’angoisse et de protestation de la part des Criméens depuis leur annexion par la Russie ? Je pense que non. Une demi-heure de lecture d’un bon texte historique vous démontrera pourquoi.
  • Il n’y a aucune preuve que Moscou cherche à envahir un des États baltes. La Russie prendrait-elle le risque d’une guerre avec l’OTAN ? L’idée est ridicule. Ses activités militaires dans la région (toutes à l’intérieur de ses frontières) sont défensives – en réponse à l’incessante fabrication d’excuses de l’OTAN pour s’étendre vers l’est. C’est un vieux et fastidieux truc de la Guerre froide : agresser et appeler ça agression lorsque la Russie répond en se défendant, créant ainsi l’espace pour continuer d’agresser. Ne jamais oublier la déclaration immortelle de John Kirby, alors chef du Département d’État, en octobre 2014 : « la Russie est aux portes de l’OTAN », a-t-il averti sagement.
  • Posez-vous la question : pourquoi la Russie voudrait-elle affaiblir l’Union européenne, alors qu’elle bénéficie d’une dense interdépendance économique avec elle et qu’elle veut collaborer sur un grand nombre de questions – y compris l’Ukraine, pourrais-je ajouter ? Il y a eu des prêts de banques russes au Front national de Marine Le Pen ; nous avons aujourd’hui des rapports sur une sorte d’accord pour faire qui sait quoi entre le parti gouvernemental Russie unie et le Parti de la liberté autrichien, d’extrême-droite. Cela fait partie d’une poignée de contacts entre des intérêts politiques russes non gouvernementaux et des partis de droite en Europe, mais prenons le Times au mot pour cette fois : ils sont « troubles » et ils ont apparemment peu de conséquences. (C’est remarquable, je ne peux m’empêcher de le noter, à quel point la prétendue ingérence ressemble de près à l’ingérence politique que Washington s’est longtemps autorisée en Ukraine et dans d’autres pays, ainsi qu’en Russie même.) En supposant que ces contacts aient une importance quelconque, c’est le seul motif plausible qu’on peut attribuer à Moscou : les partis européens en cause s’opposent au régime de sanctions imposé après l’annexion « brutale » de la Crimée par la Russie. Les sanctions sont nuisibles et l’action provoque la réaction – un truisme que Washington ne semble jamais anticiper. Ce ne serait pas surprenant ici, même si les affirmations se révélaient vraies comme c’est dit.
  • Nous n’avons pas accès à la vérité sur la guerre en Syrie, à part à son horreur et à ses très nombreuses victimes. Nous aussi sommes victimes à cet égard. Je prends donc la position de l’agnostique, ne penchant ni d’un côté ni de l’autre. On est attentif, supposant ce que l’on peut supposer, tout en sachant qu’on en sait très peu. Je ne vois pas d’autre position défendable. Nous sommes constamment invités à croire, jamais à voir ou à penser. Il est important d’affronter cette vérité pour éviter de tirer des conclusions fausses et pour refuser de nous soumettre à la machine de propagande. Nous devons attendre la vérité et elle doit venir de sources impartiales. À cet égard, des ONG comme Médecins Sans Frontières font un bon travail, aucun doute là-dessus, mais il faut refuser de les considérer comme impartiales ; dans certains cas, le penchant occidental est parfaitement évident. De même, les « crimes de guerre » sont maintenant un concept beaucoup trop politisé pour l’accepter sans preuve nette, qui n’existe pas à ce jour. La Russie a-t-elle commis des crimes de guerre en Syrie ? On ne peut pas répondre dans un sens ou dans l’autre. Les États-Unis en ont-ils commis ? C’est la même chose.
  • Comme le demandait ce magazine dans un éditorial la semaine dernière, examinons les preuves à l’appui de toutes ces accusations d’interférence russe dans le processus politique américain. Robby Mook, qui a géré la campagne de Hillary Clinton, affirmait, à quelques heures de la première fuite d’e-mails l’été dernier, que les Démocrates étaient certains que c’étaient les Russes – et certains, en quelque sorte, de leurs motivations. Cette manœuvre a toujours été ma réponse : je le croirai lorsque je verrai des preuves et pas avant. Quelques points ici : (1) un certain nombre de vétérans hautement qualifiés du renseignement, y compris le respectable Ray McGovern, disent maintenant que les copies des e-mails en question ont été presque certainement fuitées, et non piratées – c’est donc un travail interne. Cela aussi mérite plus de lumière, peu importe si vous n’en avez pas lu un mot dans les médias dominants. (2) Supposons une seconde que la Russie soit en effet la partie responsable. À côté des campagnes habituelles de cybersabotage systématiques et vicieuses de Washington, le matériel exposé remplit à peine plus qu’une rubrique de commérages frivoles. (3) Il y a le contexte plus large – et la nécessité ici est de le garder à l’esprit. Compte tenu de tout ce que les États-Unis ont envoyé à la Russie dernièrement – un coup d’État à ses portes, un régime sévère de sanctions, d’incessants bruits de sabre à Washington, une nouvelle présence militaire de l’OTAN à quelques kilomètres de ses frontières –, on devrait considérer un piratage d’e-mail comme une réponse très mesurée.

Point 1, pour tous les russophobes, mais en particulier pour la variété « progressiste » : des coûts sont attachés à cette pâmoison dans la crédulité parfaite. Cela laisse la porte ouverte à l’aggravation de ce qui est déjà un degré dangereux de tension mondiale et les premiers servis sont le Pentagone, sa filiale OTAN, les industriels de l’armement et les faucons de Capitol Hill qui agissent au nom de ces trois. Posez-vous la question, les progressistes : est-ce là-dessus que je m’aligne ? Soudain, vous êtes prêts à prendre la parole de la CIA pour argent comptant? Vous acceptez ce que le Times publie comme vérité – et vérité totale, sans rien omettre – parce que c’est dans le Times ? Compte tenu du bilan historique dans les deux cas, c’est très curieux. Ainsi, aujourd’hui, le fait est que c’est la lettre capitale « D », pour Démocrates, qui mène la charge russophobe. D’habitude c’était le travail des réactionnaires de droite. On se sent comme Rip van Winkle à son réveil, découvrant que le monde a changé.

Mais surtout, la russophobie régnante aggrave l’isolement progressif de l’Amérique dans les affaires du monde – c’est évident depuis des années mais rarement mentionné chez nous, et donc une autre de nos illusions. Au fond, Washington continue d’agir selon la formule de Bush II, « Avec nous ou contre nous », et le vote mondial commence à pencher vers le second. À la fin, les Russes ne seront pas un peuple plus solitaire à la suite de nos efforts. C’est nous qui le serons.

Il n’y a pas de cas plus clair qu’Alep. Dans le contexte syrien, votre esprit fait l’objet d’une campagne de propagande sortant tout droit d’Edward Bernays, comme je l’ai déjà dit. Maintenant nos « modérés » – de gentils démocrates qui tiraient sur les civils en fuite et les enterraient dans des fosses communes, parmi beaucoup d’autres choses – ont dégagé de leurs bastions d’Alep-Est, et qu’avons-nous obtenu ? Nous avons la Russie, l’Iran et la Turquie réunis à Moscou, excluant précisément les États-Unis, tout en se déclarant les garants d’un règlement politique en Syrie. Et nous avons l’admirable réponse de l’administration Obama : eh bien, ça ne marchera jamais. Maintenant voyons comment faire notre possible pour y faire obstruction.

Nous en arrivons aux questions relatives à l’occasion perdue. Les russophobes peuvent continuer à propos des diables russes et leurs dirigeants tant qu’ils veulent, mais cela a un prix. La réalité est que jusqu’à ce que Washington apprenne à coopérer avec Moscou sur de très nombreuses questions d’intérêt commun, les solutions lui échapperont ; dans des cas notables – l’Ukraine, la Syrie –, il faut mesurer le coût en vies perdues et en société détruites. L’administration Obama a passé des années à réduire la Russie à rien de plus qu’une puissance régionale. Permettez-nous de relever ceci comme une autre illusion – celle-ci parmi les plus destructrices.

Leçon numéro 2 pour les russophobes et tous les compagnons de route libéraux : vous assumez certaines responsabilités lorsque vous coulez Vladimir Poutine dans le moule de Belzébuth. Et quand vous le faites, vous êtes les imbéciles de ceux qui dépendent de la rivalité entre grandes puissances et du récit sur la « nation indispensable ».

Pour mémoire : quiconque est capable d’une réflexion dépassionnée – Hello ! Il y a quelqu’un ? – reconnaîtra le président russe comme un homme d’État sérieux, efficace, avec une maîtrise impressionnante de l’Histoire et des forces qui la façonnent. Il n’est pas nécessaire de l’aimer pour autant, ajouterais-je. Il s’est révélé avoir raison sur beaucoup de choses – un motif, en effet, pour que les cliques politiques à Washington nous incitent à le détester. À mon avis, les Américains doivent considérer la question russe comme une contradiction à la fois principale et secondaire – des antagonismes plus ou moins importants. Les Russes, comme tout le monde, ont de nombreux problèmes intérieurs, et cela préoccupe trop de non-Russes. Mais les problèmes de la Russie doivent être résolus par les Russes, comme je l’ai dit à maintes reprises, et ils sont secondaires par rapport à la question qui définit notre siècle, la parité entre l’Occident et ce qui n’est pas l’Occident.

Comprendre la Russie et son gouvernement dans le contexte esquissé ci-dessus exige de regarder en face le caractère odieux de notre majorité russophobe et de nous interroger à savoir pourquoi quelqu’un portant l’étiquette de « progressiste » en fait partie.

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Le dernier chapitre d’une très vieille histoire

« Il n’y a aujourd’hui que deux grandes nations – la première est la Russie, encore barbare mais grande, et digne de respect […]. L’autre est l’Amérique, une démocratie ivre, immature, qui ne connaît aucun obstacle. L’avenir du monde est entre ces deux grandes nations. Un jour elles entreront en collision, et nous verrons des batailles comme personne n’en aurait rêvé. »

Je suis bien tombé, je pense, lorsque j’ai relu ce passage.

C’est Charles Augustin Sainte-Beuve, l’historien et critique français, qui l’écrit avec une exceptionnelle prescience en 1847. C’est l’une des expressions les plus précoces de l’animosité qui se joue aujourd’hui devant nous, soit 170 ans plus tard. Six ans après que Sainte-Beuve eut écrit ces mots, un penseur allemand a été le premier à appeler à une union des nations européennes contre la montée de la Russie tsariste. Ensuite sont venus quelques poids lourds, parmi lesquels Nietzsche et Jules Michelet, le célèbre historien français (mais qui considérait les Russes comme des sous-hommes, ce qui le discrédite). Vers 1870, l’idée de « l’Occident » – une union transatlantique aujourd’hui – était en plein essor. Elle a, ensuite, été formée en réaction, comme défense à la première, « l’Autre » de l’Est.

C’est l’histoire que nous devrions connaître aujourd’hui. C’est notre histoire. Pendant la Guerre froide, la longue crise entre les « deux grandes nations » de Sainte-Beuve a atteint le point où nous voulions dire, à travers nos choix nucléaires, que la vie humaine elle-même n’était pas aussi importante que notre triomphe sur l’Est représenté par les Russes. La montée de notre russophobie actuelle n’est que le dernier chapitre d’une longue histoire.

Maintenant, nos obligations devraient être simples. La première est de voir les choses clairement. C’est de « transcender notre passé » comme l’a dit un jour Nietzsche. La seconde est de reconnaître le différend entre l’Occident et le non-Occident pour ce qu’il est : un exercice futile enraciné dans l’idée qu’il n’y a qu’un seul modèle politique et social susceptible de répondre aux aspirations de l’humanité. La troisième est de refuser de reprendre et de prolonger cette bataille stérile. C’est l’abandonner au nom de la diversité mondiale, une multiplicité de préférences et de formes. C’est la tâche du XXIe siècle, et la puissante poussée de russophobie grossière qui menace de nous submerger n’est rien d’autre que de la résistance.

Patrick Lawrence

Traduit par Diane, vérifié par Julie, relu par Cat pour le Saker francophone

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